Une part d'ombre : critique ambigüe

Christophe Foltzer | 24 mai 2019
Christophe Foltzer | 24 mai 2019

C'est désormais un mantra, le jeune cinéma français (ou francophone) ne cesse de nous surprendre et il ne se passe pas une semaine sans que le premier film d'un nouveau réalisateur ne sorte dans nos salles. Et ce n'est pas nous qui allons nous en plaindre, notamment avec Une part d'ombre de Samuel Tilman.

JE VAIS BIEN, TOUT VA BIEN

Il est d'ailleurs intéressant, et passionnant, de constater que toutes ces premières oeuvres cultivent les mêmes points communs, ou approchant. Ce sont des histoires profondément ancrées dans l'humain, dans la société, dans le réel, avec cette volonté évidente d'éviter les pièges naturalistes formels inhérents aux clichés au vigueur lorsque l'on parle de cinéma français, qui plus est d'auteur.

Comme si cette expression tombait telle une sanction arbitraire qui condamnerait les premiers pas de nouveaux artistes.

 

photo Une part d'ombreUn couple heureux jusqu'au moment où...

 

Si les exemples sont nombreux actuellement, dans cette volonté de mélanger les codes (on pense notamment à Jessica Forever, Jusqu'à la garde et même Versus, pour les plus récents), cela ne signifie pas pour autant que le cinéma français se doit d'abandonner tout classicisme pour exister. Et c'est justement ce que Une part d'ombre, premier long-métrage de Samuel Tilman, vient nous rappeler.

Co-production franco-belge, Une part d'ombre part d'un postulat que ne renierait pas la chronique "faits divers" de nos quotidiens. Durant un week-end entre amis dans les Vosges, David, père de famille et éducateur comblé, se voit interrogé par la police suite à la découverte du corps d'une femme non loin de la maison. Mais rapidement, de plus en plus d'éléments l'accusent, semant le trouble dans sa vie et son esprit. Et si c'était lui le coupable ?

 

photo Une part d'ombreAmis hier, ennemis demain sur une simple présomption ?

 

LE CÔTÉ OBSCUR

Si Samuel Tilman ne nourrit aucunement l'ambition de renouveler le polar francophone, force est de constater qu'il maitrise totalement son sujet, du moins dans son fond dramaturgique. L'histoire pose une ligne claire et jouera la carte de l'ambiguïté avec bonheur, perdant les spectateurs dans les méandres du parcours de son protagoniste principal.

C'est d'ailleurs la grande qualité du film, que de rester sur cette frontière ténue entre le doute et la vérité, de nous abreuver de courtes séquences semant le trouble dans nos convictions, comme pour nous faire douter de notre empathie et notre identification à David. Il faut dire aussi que, pour réussir son coup, le réalisateur a su s'entourer des bonnes personnes.

 

photo Une part d'ombreFace à soi-même, le doute est plus que jamais permis

 

Fabrizio Rongione, déjà parfait dans Deux jours, une nuitimpressionne par la qualité et la profondeur de son jeu, tout en subtilité, en regards signifiants sujets à de multiples interprétations. Il parvient parfaitement à retranscrire cette fameuse part d'ombre que nous avons en chacun de nous, ce dissimulé qui ne doit pas sortir, sous peine de faire voler en éclats tous nos acquis sociaux.

Natacha Régnier, elle, évolue sur le même chemin, alternant force et fragilité, détermination et doute à l'égard de l'homme qu'elle aime. Une composition tout en nuance qui nous fait regretter de ne pas voir cette comédienne plus souvent. A eux deux, ils portent clairement le film.

 

photo Une part d'ombreTout perdre pour trouver une vérité incertaine

 

RÉVÉLER CE QUI EST CACHÉ

Si Une part d'ombre trahit quelques fragilités dans ses rôles secondaires, une mise en scène un peu trop fonctionnelle et télévisuelle et un rythme parfois déséquilibré, il impressionne par l'ambiance qu'il installe dès ses premières secondes. Oppressant, gris, morne, il empêche toute respiration, tout recul, comme pour mieux nous faire partager le calvaire d'un homme dont personne ne fait grand cas de sa présomption d'innocence.

 

photo Une part d'ombreLorsque les appuis les plus solides s'effritent eux-aussi

 

Et c'est bien ce qui retient l'attention dans cette première oeuvre, l'étude de la présomption d'innocence. L'importance des apparences et le rejet de l'entourage lorsque l'on sort des normes établies et acceptées. Qu'il soit innocent ou coupable, David n'a plus sa place dans cette communauté présentée comme forte et soudée. Il remet en question son entourage, pas uniquement sur sa culpabilité présumée, mais renvoie chacun à ses propres failles.

On se retrouve alors face à un drame social puissant traitant de l'utilité du masque, de l'entente cordiale de nos petits secrets protégés, des mensonges que l'on se fait à soi-même pour vivre en société et mener une existence cadrée, normée, ou rien ne dépasse. A ce titre, Une part d'ombre est une fulgurante démonstration des méandres de l'esprit humain et de son rapport aux autres et à soi. Il constitue une passionnante découverte qui palie sans problème ses fragilités formelles par un fond et un propos ultra-solides.

 

affiche finale

Résumé

Une part d'ombre est un petit film qui s'attire une grande sympathie, parce que, l'air de rien, il parvient à toucher sa cible avec une facilité déconcertante. On est pris dans un récit haletant, mis en doute, ébranlé dans nos convictions. Le genre d'oeuvre qui fait réfléchir bien après son visionnage. Très prometteur.

commentaires

Quisquose
24/05/2019 à 12:54

Un film avec Vincent Dedienne et Sandrine Kiberlain, je dis oui. A moins que ce ne soit pas eux...

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