Versus : critique post-traumatique

Christophe Foltzer | 8 mai 2019
Christophe Foltzer | 8 mai 2019

Si vous lisez régulièrement nos critiques, vous n'ignorez pas que nous défendons et poussons en avant le jeune cinéma français. Parce qu'on le trouve plein d'audace et affranchi de certains codes ronflants d'un milieu trop emprisonné dans un entre-soi particulièrement gênant. Une semaine après Jessica Forever, Versus de François Valla vient nous confirmer ce fort désir de liberté.

SYNDROME POST-TRAUMATIQUE

C'est toujours avec un vrai plaisir et une grand intérêt que nous accueillons les premières oeuvres de jeunes réalisateurs qui semblent prendre leur amour du cinéma à bras-le-corps, pour se l'approprier totalement et le fondre dans leur univers et leurs obsessions personnelles. Une nouvelle génération issue de ce croisement étrange entre le cinéma français, dans sa dramaturgie un peu figée et ses sujets ancrés dans le réel, et une influence plus internationale, dans son illustration formelle qui tente des choses et mélange les genres.

 

photo VersusAchille (Jérémie Duvall), jeune bourgeois en convalescence

 

A ce titre, Versus de François Valla est un nouvelle preuve qu'il se passe bien quelque chose dans notre contrées et que, comme on pouvait s'y attendre, la solution pourrait venir du cinéma réellement indépendant. Pourtant, sur le papier, Versus ressemble à n'importe quel drame français comme on s'en tape toutes les semaines.

Achille (Jérémie Duvall), adolescent parisien bourgeois et beau gosse, est victime d'une terrible agression dans un bus. Affecté et ébranlé, il est envoyé dans sa famille en bord de mer pour se reconstruire. Là, il y fait les rencontres successives de Brian (Jules Pelissier), délinquant et père de famille consumé par sa révolte intérieure, et Léa (Lola Le Lann), la fille d'un chirurgien esthétique qui ne le laisse pas indifférent. Mais ce qui commençait comme un séjour thérapeutique va progressivement virer au drame sanglant lorsque les masques vont tomber et que chacun va révéler sa vraie nature.

 

photo VersusBrian (Jules Pelissier), délinquant au bout du rouleau

 

CHIENNE DE VIE

Si tout semble réuni pour nous offrir un drame social classique, François Valla et ses scénaristes (dont certains issus de la série Engrenages) s'amusent dès le départ à en pervertir les codes pour nous fournir un discours on ne peut plus actuel. Car c'est bien à l'éclatement du masque social que nous avons affaire et le film ne se cache jamais pour nous le suggérer, avant son explosion inéluctable.

Renversement des valeurs, bouleversement des clichés attendus : François Valla semble avoir tout compris à la manière de faire du neuf avec du classique, et on ne peut qu'apprécier son point de vue audacieux qui se refuse constamment à tout manichéisme pratique et bien-pensant. Le film avance constamment sur une ligne ténue, refusant les classifications entre "bons" et "méchants", et si l'on peut craindre au début que la confrontation entre un gosse de riche et un délinquant ne nous amène sur un terrain moral gênant, Valla a l'intelligence de ne pas en faire le coeur de son récit.

 

photo VersusLéa (Lola Le Lann), à droite, attirée par l'interdit

 

Ce qui intéresse dans Versus, c'est bien le lien de fascination inconsciente qui se crée entre deux personnages que tout oppose, cet intérêt morbide basé sur un traumatisme partagé à différents niveaux d'expérience de vie qui fait que l'on va chercher chez l'autre les raisons de son malheur, en perdant de vue ses propres valeurs. Une longue et inexorable descente aux enfers qui condamne tout espoir de retrouver un jour la lumière.

Nous sommes gré au réalisateur de n'utiliser la position sociale de ses personnages que comme un prétexte et de ne jamais stigmatiser une classe de la population ou une autre dans un discours qui aurait, dans ce cas, révolté pas mal de monde et fait preuver d'une irresponsabilité totale. Mais, en restant au plus proche de ses personnages, prisonniers de leurs conditions mais tentés par l'inavouable (qu'il soit positif ou négatif), Versus nous livre à la place une étude d'êtres humains torturés par leurs propres démons et qui, dans un moment de faiblesse, les cristallisent dans l'Autre pour ne pas avoir à les assumer. Passionnant et très bien vu.

 

photo VersusUn film qui sait poser une ambiance

 

LA NUIT DES MASQUES

Malheureusement, c'est dans son rapport formel vis-à-vis de son histoire que Versus convainc moins. Plasticien de formation, François Valla possède assurément un univers bien à lui et parvient à le communiquer et à nous y plonger. Mais qu'il s'agisse de la construction narrative du film, de sa mise en scène ou de son rythme, Versus s'embourbe rapidement dans un chemin à plusieurs voies, sans jamais vraiment choisir laquelle lui convient le mieux.

 

photo VersusPoint de rupture ?

 

On se retrouve alors avec un objet étrange et un peu désincarné, ce qui a pour conséquence de nous faire perdre de vue son propos de fond passionnant et actuel. Ajoutons à cela une direction d'acteurs un peu artificielle et l'on comprendra que ces scories ne sont qu'à mettre sur la jeunesse et le manque d'expérience du metteur en scène. 

Le passage du drame au slasher ne se fait pas naturellement et on ne peut qu'en voir les grosses ficelles, d'autant que le rapport entre Achille et Brian n'est pas si exploité qu'annoncé au départ. Un peu comme si, dans son excitation et sa volonté de livrer le meilleur film possible, François Valla n'arrivait pas à se décider sur l'histoire qu'il veut finalement nous raconter.

Mais, qu'on ne s'y trompe pas, aussi imparfait qu'il soit, Versus recèle de nombreuses qualités, plastiques et thématiques principalement. Gageons qu'avec les années, François Valla saura trouver son rythme, son ton, son langage. C'est d'ailleurs tout ce qu'on lui souhaite.

 

Affiche

Résumé

Versus, en sa qualité de premier film au budget microscopique, peine à traiter son sujet comme il le voudrait. Néanmoins, François Valla dévoile un vrai univers de cinéma, qui ne demande qu'à pleinement s'exprimer. On espère donc que son prochain effort le lui permette et qu'il considère cette critique comme un encouragement sincère parce que, oui, le potentiel est bien là.

commentaires

frantz/lily
09/05/2019 à 07:16

nous avons vu le film.Nos félicitations aux jeunes acteurs, Jules PELISSIER, Lola LE LANN, Victor BELMONDO, Karidja TOURE, Jérémie DUVALL.
Dommage que Michael COHEN a un petit rôle dans ce film.Nous avons aimé le brève séquence où il discute avec une belle infirmière dans le couloir de l'hôpital, infirmière qui ne figure pas dans le générique.

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