Under the Silver Lake : critique Follow It

Créé : 7 août 2018 - Geoffrey Crété

Définitivement révélé avec It Follows, l'un des films d'horreur les plus marquants de ces dernières années, David Robert Mitchell s'essaye au thriller alambiqué avec Under the Silver Lake, présenté en compétition officielle à Cannes. Ou l'étrange histoire d'un Andrew Garfield aspiré dans un Los Angeles absurde, noir, labyrinthique et vertigineux.

Affiche française
49 réactions

SUIS LA ROUTE DE FRIC JAUNE

Le succès monstre de It Follows en 2015 a sans surprise lancé l'idée d'une suite, et la réponse des producteurs a été plus qu'intriguante : si le cauchemar devait continuer, le titre serait Follow It. Une inversion aussi simple qu'excitante, qui pourrait servir de piste de décollage pour Under the Silver Lake, troisième film de David Robert Mitchell après The Myth of the American Sleepover et le film d'horreur avec Maika Monroe.

Dans ce thriller alambiqué et azimuté, qui pioche à la fois dans le film néo-noir, la comédie décalée, la fable apocalyptique et même le genre pur, il est question d'un beau loser qui cherche. Une fille avec qui coucher, de quoi occuper ses journées somnolantes, un sens à sa vie. Alors qu'un petit monde cherche le mystérieux tueur de chiens qui sévit dans le coin, Sam trouve enfin : la fille de ses rêves, fantasme à la Marilyn Monroe qui habite à deux pas de chez lui. Et lorsque cette mystérieuse Sarah disparaît d'un coup, il part à sa recherche. Prêt à trouver tout ce qui pourra combler ce vide, et ses questions.

 

photo, Andrew Garfield Andrew Garfield : à la recherche du temps perdu 

 

CITÉ DES ANGES-CHANTÉS

Qu'Under the Silver Lake ait été si vite comparé à d'autres films suite à sa présentation à Cannes, témoigne de son caractère peu ordinaire, qui pousse à chercher un point de comparaison pour le définir, l'appréhender et le contrôler. Iconoclaste et décalé comme du David Lynch pour certains, catastrophique et spectaculaire comme Southland Tales de Richard Kelly pour les autres, il a surtout quelque chose bien à lui. Un style, une identité, une ambition, une étrangeté et une maladresse un peu magiques.

De toute évidence dans une situation idéale après le triomphe It FollowsDavid Robert Mitchell a pu laisser libre cours à son imaginaire et ses envies. D'où 2h20 un peu grasses où se téléscopent des tonnes de choses. Si l'intrigue reste simple, et reprend les codes du polar classique, le cinéaste y injecte une foule d'éléments et thématiques, qui composent une symphonie du désarroi et de la perdition aussi drôle que pathétique.

Under the Silver Lake devient peu à peu un labyrinthe à ciel ouvert, faussement grand, où le héros tourne en rond comme dans un décor de cinéma. Il recroise les mêmes personnages, tous plus étranges et artificiels les uns que les autres, et emprunte les mêmes routes, visite des lieux improbables, lancé sur la piste de la mystérieuse dame blanche et attiré par des miettes de cinéma laissées par le réalisateur. Le film ressemble à une gigantesque toile où David Robert Mitchell donne des coups de pinceaux brefs et a priori désordonnés. Le spectateur devra alors attendre et dézoomer pour cerner la véritable image qui se cache là. Comme le héros, il devra recomposer les choses, pour trouver le sens.

 

photo, Grace Van Patten, Andrew Garfield

 

VERTIGOGO

Ce qui hante dans Under the Silver Lake, c'est le puit vertigineux qu'il ouvre sur l'impact de la pop-culture et la manière dont des générations entières la digèrent, au point d'y saouler et souiller leur âme. Que l'histoire se déroule à Los Angeles, cité des anges et destination des rêves de cinéma, de musique et de célébrité, n'est certainement pas un choix anodin. Pour ce héros qui flotte dans une bulle loin du sol terrestre, sans inquiétudes réelles et concrètes, la vie n'est qu'une enfilade de clichés de films. Vivre sans travailler, épier sa belle voisine habillée comme dans mauvais porno, enquêter sur un étrange pirate, suivre des inconnus dans la ville durant des heures, déchiffrer un langage secret à tous les coins de rue...

Cinéma, jeu vidéo, bande-dessinée, musique, télévision, publicité : sans hiérarchisation, tout est mis en vrac dans la tête du protagoniste, qui appréhende le monde par ce prisme fantasmo-cul-turel (voir l'obsession de sa mère pour Janet Gaynor). Une boîte de cérales devient littéralement une carte du monde, tandis qu'une couverture de Playboy se transforme en prémonition entre Eros et Thanatos. Une ex-petite amie se retrouve placardée en géant dans les rues, avec un message lourd de sens. Et une apparition de Riley Keough se transforme en hommage cauchemardesque à Marilyn Monroe dans son dernier film, dont une photo est accrochée au frigo du garçon.

 

photo, Riley Keough Une certaine idée du fantasme féminin

 

David Robert Mitchell pousse le jeu encore plus loin, au niveau meta : lorsque son héros se réveille, sa main collante s'accroche à un numéro de comic The Amazing Spider-Man, adapté avec Andrew Garfield. C'est par toute cette culture que le personnage, tout comme le public, est amené à appréhender, percevoir et comprendre le monde. Quitte à le détruire et le recomposer sans cesse, quitte à abolir les notions de logique et de sens. Comme ces curieux masques-moulages des célébrités, qui placent Johnny Depp à côté d'Abraham Lincoln. La rencontre grandiloquente entre le héros et le maître d'orchestre de ce monde, qui rappelle la folie absurde de l'Architecte de Matrix Reloaded, l'illustre parfaitement.

La réalité devient une matière, aussi excitante qu'effrayante, capable de laisser filtrer de pures fantaisies, comme un fantôme ou un monstre tapi dans l'ombre. L'Autre n'est rien de plus qu'une tapisserie, qu'un morceau de décor ou de chair morte, qu'on peut regarder, fantasmer, balayer, via une fenêtre - littérale ou métaphorique. On baise en regardant des faits divers sordides à la télévision, on commande une escort pour résoudre une enquête. Rien n'est réel, hormis ce qu'on veut rêver ou craindre.

 

Photo Zosia Mamet Une certaine idée du cauchemar féminin

 

L'ÉTRANGE CRÉATURE DU LAC ARGENTÉ

La plus étrange des créatures reste bien celle qu'incarne Andrew Garfield, grand adolescent en converse aussi touchant que flippant qui pourrait aussi bien être le héros que le nemesis dans cette fable tordue. Le monstre est-il de l'autre côté du miroir, ou dans le reflet de ce lac argenté, du nom d'un quartier de Los Angeles qui entoure un réservoir ?

Plus proche de Boy A, son premier film et l'un de ses rôles les plus troublants, l'acteur prend ici une posture étrange, avec ses mèches et ses mains dans les poches. Il incarne à merveille l'ambiguïté du film. Et le porte de bout en bout, jusque dans ses outrances, failles et impasses.

 

photo, Andrew Garfield The Amazing Creepy-Man

 

Et Under the Silver Lake en a. Car si le film brille souvent par sa richesse thématique, ses ruptures audacieuses, sa liberté en terme de tonalités, il souffre aussi d'une construction molle. Trop de saynètes, trop de rencontres, trop de parenthèses, et trop de temps perdu en diversions pour arriver aux vingt dernières minutes, hautement étranges. Difficile d'être à la hauteur de son mystère après l'avoir étalé dans tous les sens, et David Robert Mitchell a bien du mal à s'en sortir. 

Rien ne sera aussi fort que le démarrage de ce conte lugubre, avec son écureuil grotesque et troublant, ses travellings déstabilisants, ses pistes accumulées et ses personnages déguisés, tous enveloppés dans une atmosphère de rêve éveillée nourrie par la musique de Richard Vreeland, alias Disasterpeace - déjà derrière celle, magique, d'It Follows, et également du jeu vidéo culte Fez.

Le voyage est ainsi bien plus intéressant et enivrant que la destination, qui n'a ni le mystère ni l'intensité espérés. Bien trop est expliqué et explicité. Trop de choses sont rationalisées, et simplifiées à la lumière du jour et des petites folies. Mais c'est peut-être ça aussi, le sens du film : déçu comme Sam que l'existence soit finalement si simple et bête, on a envie de replonger dans le lac des mystères, aussi absurde soit-il, pour s'y enivrer.

 

Affiche française

Résumé

Imparfait, inabouti mais fascinant, Under the Silver Lake est un conte morbide et désenchanté sur un monde qui ne sait plus rêver et exister. Une réflexion passionnante sur la pop-culture qui façonne des générations de désillusionnés, et une nouvelle preuve après It Follows que David Robert Mitchell est un cinéaste pas comme les autres.

commentaires

Zapan 09/08/2018 à 22:33

Tout ça fait d'accord avec la réac par contre sur l'éparpillement du récit et la fin qui retombe. Mais est-ce justement voulu de cette façon?
Un petite retouche au montage aurait pu nous sortir une version de 2h parfaite

Zapan 09/08/2018 à 22:26

C'est pas mal du tout. Le film est bourré de messages subliminaux et codes secrets, comme le présente directement l'intrigue. Le son est TRES révélateur de certains sens caché.
Film à voir et surtout revoir.
Certains plans ne sont pas présents par hasard et refont allusion à ce que l'on voit plus tôt dans le film, de manière furtive, subliminal. (D'ailleurs je viens tout juste de remarquer le visage de Garfield dans les palmes des palmiers de l'affiche).

Et oui, comment ne pas penser à un rêve éveillé comme Le procès, Mulholland Drive, Southland Tales ou Donnie Darko.

J'ai réussi à comprendre certains aspects cachés du film et à comprendre (je pense) d'où il tire l'idée de son film. Le livre "Code Breakers" de David Kahn (présent dans le film en prop.) n'y est pas par hasard. Un des livres de chevet de Kubrick comme un certains Robert David Mitchell.

Mad 08/08/2018 à 13:59

Hâte de voir ça !! David Robert Mitchell est l'un des réalisateurs que je suis avec le plus d'assiduité sur les actus.

votre commentaire