Kidding : la magie de Jim Carrey et Michel Gondry n'opère pas dans leur série

Créé : 25 novembre 2018 - Geoffrey Crété
Geoffrey Crété | 25 novembre 2018
photo, Jim Carrey
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Que vaut la série Kidding avec Jim Carrey ?

C'était les retrouvailles entre Michel Gondry et Jim Carrey, presque quinze ans après le fabuleux Eternal Sunshine of the Spotless Mind. C'était aussi une grande première pour l'acteur, à la tête d'une série pour la première fois.

Ça s'appelle Kidding et c'est une déception. Notre avis sur cette première saison de 10 épisodes.

ATTENTION SPOILERS

  

 

REMBOBINEZ SVP

Kidding est une création de Dave Holstein, qui a notamment officié comme scénariste de Weeds. Mais son nom ne pèse pas lourd face à ceux de Michel Gondry (qui réalise six des dix épisodes) et Jim Carrey. L'acteur est le premier à s'être intéressé au projet. Le scénario est arrivé par la suite jusqu'au réalisateur français de La Science des rêves et L'Écume des jours, qui y a vu deux raisons de se laisser convaincre.

La première : Jim Carrey, avec lequel il essayait de retravailler depuis Eternal Sunshine of the Spotless Mind. C'est d'ailleurs uniquement parce que le duo s'est reformé, que la série a pu exister sous cette forme, selon Dan Holstein. Après plus d'un an d'hésitation, c'est parce que le cinéaste a accepté que Carrey est allé au-delà de ses doutes, liés à la crainte de passer du cinéma au petit écran.

La deuxième : un univers proche du sien. Kidding se déroule autour d'une émission télévisée pour enfants, avec plein de marionnettes, décors en carton-pâte et autres babioles désuètes. Pour un as de la débrouille comme Gondry, qui a un amour absolu pour la matière, le système D et la magie tangible de Méliès, c'est une aubaine. Et à bien des égards, la série semble avoir été conçue autour de ces tics et ficelles.

 

photoLa Science du déjà-vu

 

Jim Carrey incarne Jeff Piccirillo, alias Jeff Pickles, son alter-ego qui présente l'émission si appréciée du public. Jeff Pickles est une superstar adulée par l'Amérique, adorée par les enfants comme leurs parents. C'est un modèle. Jusqu'au jour où Jeff, l'homme, perd l'un de ses fils dans un accident de voiture.

Le début d'une profonde crise existentielle pour les deux facettes du personnage, qui va poser de gros problèmes, notamment à son père, producteur de l'émission.

 

photo, Jim CarreyLe Jim Carrey Show

 

ETERNAL RENGAINE

Lorsqu'il présente en interview sa première création, Dave Holstein parle de son vif désir de ne pas vouloir d'une simple série semblable aux autres. Louable intention qui semble pourtant avoir étouffé la chose, tant Kidding peine à trouver un cap et une identité claire, et déploie à côté de ça beaucoup d'énergie pour étaler sa fantaisie.

Si l'histoire est celle de Jeff au bord de la crise de nerf et de foi, qui tente dès le premier épisode de convaincre son père-producteur (Frank Langella) de le laisser tourner une émission où il parlera de la mort aux enfants, afin de les préparer à la violence de l'existence, Kidding parle aussi de quantités d'autres choses : sa soeur (Catherine Keener) à moitié dépressive et emprisonnée dans ses rôles d'épouse et mère ; son fils qui gère le deuil à sa manière; sa future ex-femme (Judy Greer) qui reconstruit sa vie ; Vivian (Ginger Gonzaga), une femme en phase terminale d'un cancer, dont Jeff s'éprend ; Shaina, une ancienne toxicomane sortie de l'enfer grâce à la magie de Jeff Pickles ; Mr. Pickles-San, venu du Japon pour apprendre auprès du Pickels original avant de devenir sa version nippone ; ou encore  Tara Lipinski, une patineuse artistique qui apparaît dans son propre rôle.

Une foule de personnages plus ou moins importants et développés, qui encombre plus qu'autre chose la série.

 

photo, Jim Carrey, Catherine Keener Catherine Keener et Jim Carrey : première collaboration 

 

L'ENNUI DES JOURS

Kidding a beau partir du bon pied, avec une situation forte, un protagoniste pas comme les autres, et des acteurs talentueux, la série s'essouffle étonnamment vite. Que cherche donc t-elle à raconter ? Pourquoi s'éparpiller entre tant de personnages, et ralentir à ce point les enjeux ? A l'image de cette gazinière allumée pendant plusieurs épisodes, et qui ne mènera nulle part, l'histoire donne la sensation de viter tourner en rond et retarder ses effets.

Le fameux plan séquence de l'épisode 3, largement discuté suite à une vidéo de making of mise en ligne par Showtime, illustre encore plus clairement l'étrangeté de la série. La scène a beau être techniquement impressionnante, et particulièrement ingénieuse en terme de mise en scène pure, que raconte t-elle de si spécial qui mérite une telle démonstration ? Et surtout, pourquoi sur ce personnage secondaire, qui apparaît en laissant imaginer un rôle important, avant de simplement disparaître (puis revenir rapidement en fin de saison) ?

 

 

Là réside la limite de Kidding, qui laisse la désagréable impression de camoufler ses limites et une histoire bien classique, derrière une allure old school et rétro savamment travaillée, aussi soignée que stérile la plupart du temps. Passé l'idée amusante de voir une innocente émission pour enfants devenir le théâtre d'une crise susceptible d'être tragique, tout ce petit monde n'a donc pas grand chose à faire. La scène est brillamment mise en place, la déco est superbe, mais il manque de la vie et un semblant d'âme au spectacle.

 

photo, Jim Carrey Le travail sur les costumes et décors reste très réussi

 

LA SCIENCE DU BREF

En seulement dix épisodes, Kidding arrive déjà à se piéger, et surtout piéger ses personnages. Didi, la soeur interprétée par l'excellente Catherine Keener, s'en sort probablement le mieux, notamment grâce à sa rencontre absurde avec un Mr. Pickles-San, qui donne l'une des plus belles scènes de la saison : chacun protégé par une marionnette, ils commencent à discuter en toute sincérité, au-delà de la barrière de la langue.

Cette petite magie est parfaitement mise en scène, la fantaisie n'est pas trop étalée et sert une vraie scène, traitée avec suffisamment de sobriété et finesse pour permettre à ce personnage de gagner une profondeur émouvante. C'est aussi cette soeur qui attire l'attention, et sort du lot dans la manière dont son rôle de mère est écrit. Le talent de l'actrice de Dans la peau de John Malkovich (écrit par Charlie Kaufman, qui a travaillé Gondry et Carrey), y est pour beaucoup.

 

photo, Catherine KeenerOubliez le plan-séquence : LA scène de Kidding est avec Didi et sa marionnette

 

Mais hormis Didi, Kidding ne donne pas beaucoup à faire à ses fantastiques acteurs. La malédiction continue pour la formidable Judy Greer, encore une fois reléguée au second plan après Halloween, où elle était si sous-exploitée. En future ex-femme et éventuelle voix de la raison, elle doit se contenter de dialogues très simplets, de scènes téléphonées, et surtout d'une transparence à bien des niveaux. Etant donné le potentiel comique de l'actrice, c'est une déception notable.

Le non moins excellent Frank Langella parvient à habiter ce rôle bien maigre grâce à son charisme habituel, quand Ginger Gonzaga (que le créateur Dave Holstein a repêché de I'm Dying Up Here, où il a travaillé) se place parmi les belles surprises de la série. Mais là encore, son personnage fera office de pétard mouillé, éjecté en une scène de repas (particulièrement drôle néanmoins) après avoir été placée au coeur de l'histoire. 

Et quand, dans sa dernière ligne droite, la série avance plus franchement dans le délire de crise (le spectacle sur la patinoire qui vire au drame, la toute dernière scène de la saison), comme pour annoncer la suite (une saison 2 déjà commandée), il y a la sensation qu'elle n'a véritablement pas réussi à trouver et maintenir un cap clair.

 

photo

 

Kidding voulait vendre du rêve avec Michel GondryJim Carrey et un univers décalé. Kidding devait mettre en scène la crise existentielle d'une star de la télévision adulée par les enfants, qui ne pouvait être que réjouissante vu le talent de l'acteur et le décor. Elle devait en plus réunir une belle brochette de seconds rôles campés par des comédiens excellents.

A la place, Kidding laisse songeur sur le potentiel mal exploité et géré de l'ensemble. Hormis quelques petits éclats, et une direction artistique soignée qui ravit l'oeil sur quelques épisodes, la sensation est celle d'un rendez-vous manqué, et d'un navire sans capitaine.

 

Affiche

commentaires

pseudo
03/03/2019 à 19:15

Oui, parce qu'évidemment, toutes les BONNES séries ont une saison 2... Bien sur...

Tonio
26/11/2018 à 14:56

Très poétique, on passe du rire aux larmes en 10 sec. C'est attendrissant, c'est bien filmé, bien raconté, l'acteur japonais est génial, toutes ces petites touches de cul sont toujours grossières mais tordantes et surtout, chaque épisode compote une scène marquante. Que ce soit dans l'image ou les répliques. C'est une série chorale où tous les acteurs sont super bien connectés, chacun à sa petite histoire. Les gouts et les couleurs comme on dit ! Très content que la saison 2 se fasse !

Geoffrey Crété - Rédaction
26/11/2018 à 12:30

@Ulysse

Pour ma part : non. Comme je l'écris, ça, c'est l'idée de base. Que j'aime assez, qui m'intéresse, qui m'intrigue, même si . Mais je n'ai pas l'impression que la saison raconte ça, ou du moins assume de raconter ça réellement sans prendre plein de chemins de traverse, diluer les choses dans plein de mini-intrigues-impasses.
Mais bon, ravi que ça vous plaise, à vous et d'autres.

Ulysse
26/11/2018 à 12:25

Ce que ça raconte ? C'est tout con : que se passe-t-il quand un homme sans ego se retrouve à tout perdre ? Son enfant, son mariage, et bientôt même son émission TV ? Que se passe-t-il quand l'amour inconditionnel rencontre une douleur inévitable ? C'est peut-être une première dans un scénario, ça. C'est quand même hallucinant comme idée de départ, non ?

Lieutenant F. Drebin
26/11/2018 à 11:06

Pas vraiment d'accord avec l'avis d'EL mais bon... les goûts et les couleurs...toi même tu sais.
Donc (selon moi), c'est une des meilleures série de cette fin d'année. Jim est nickel (comme tous les autres acteurs d'ailleurs), la réal est sobre et juste, l'histoire est tour à tour touchante, drôle et troublante. Un gros coupe de coeur.

Flo
26/11/2018 à 08:00

Au contraire de vous, je trouve la série sublime et excellente. Il y a tout ce discours autour d'une figure médiatique tellement populaire que la figure elle-même ne parvient pas à se détacher de son image. Une critique d'une Amérique puritaine au possible, qui ne veut jamais choquer et préfère rester dans le déni plutôt que d'affronter ses propres peurs. Ça donne des scènes géniales sur cette image sacro-sainte qu'on ne doit pas toucher, une sorte de Walt Disney déifié, comme l'intro de l'épisode 2 avec les voleurs de voiture, géniale.
Et au milieu de tout ça, Mr Pickles, qui n'a qu'une envie: casser cette image mais prisonnier de tout ce qu'il crée depuis des années. Il y a cette émotion qui plane durant tous les épisodes, qui ne demande qu'à exploser, une sorte de plongée dans les coulisses de l'Amérique moyenne, où chacun paraît propre sur lui mais se braque sur ses propres démons.
Bref, déjà le simple plaisir de revoir Jim Carrey dans un grand rôle et sans pingouins à ses côtés, ça fait plaisir !

Geoffrey Crété - Rédaction
25/11/2018 à 20:15

@Bubble Ghost

Eh bien... On respecte cette opinion fort intrigante ;)

Bubble Ghost
25/11/2018 à 19:57

Cette série est pour l'instant, ce que j'ai vu de mieux en 2018... Cinéma compris :D

Seb
25/11/2018 à 16:30

Je suis déçu de ne pas admirer en fin d'article l'affiche de la série avec Jim Carrey en nazi, ça aurait été trop rigolo !

Sam Sepiol
25/11/2018 à 15:37

Personnellement, j'ai trouvé le début bon mais un brin poussif et ce n'est que vers la moitié de la saison où la série m'a vraiment happée. En particulier l'épisode sur le condamné à mort que j'ai trouvé absolument splendide à tous les niveaux. La série alterne d'ailleurs brillamment entre les moments drôles et touchants. L'ambiance hybride entre drame pur et comédie enfantine est plutôt bien dosée, elle donne une saveur particulière à la série ainsi qu'une identité propre. Et évidemment, les acteurs sont tous bons, en particulier Jim Carrey, excellent.
Néanmoins, je suis d'accord avec vous sur le plan séquence (pourquoi sur ce personnage ultra secondaire ?) et sur cette histoire de four qu'on nous tease pour que dalle au final. Concernant, l'issue réservée au personnage de Vivian, je la trouve intéressante dans son aspect abrupte et froid qui dénote avec la tonalité du reste de l'épisode.

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