I May Destroy You : critique toute bousculée

Mathias Penguilly | 22 août 2020
Mathias Penguilly | 22 août 2020

L'actrice Michaela Coel écrit, réalise, produit et joue dans la série-phénomène du moment, inspiré de son propre viol au cours d'une soirée arrosée. Maniant l'humour avec beaucoup de finesse, elle décortique le viol sous toutes ses coutures, sans légèreté ni misérabilisme, assénant même au passage quelques piques bien acérées aux pratiques sociales des millenials et à leur usage des réseaux sociaux. Un must aussi divertissant que constructif.

ATTENTION SPOILERS

BELLA LA DESTRUCTRICE

Le premier épisode d'I May Destroy You nous présente Arabella (aka Bella), jeune trentenaire ultra-dynamique, repérée par une maison d'édition après la publication d'un manifeste générationnel sur son compte Instagram - les fameuses Chroniques d'une milléniale blasée. Le contrat qu'elle a signé ensuite lui accorde suffisamment de liberté pour qu'elle puisse continuer à boire, faire la fête (en écrivant son prochain bouquin, évidemment) tout en se payant des vacances régulières en Italie.

Arabella est l'archétype de la jeune citadine bonne vivante, qui ne parvient pas vraiment à se concentrer sur son boulot, trop préoccupée qu'elle est à sortir avec ses amis et à se droguer en soirée. Un jour qu'elle décide de se mettre à écrire pour de bon (cette fois, c'est la bonne !), elle s'octroie une pause de quelques heures, qui se transforme rapidement en une fiesta délirante - dont elle ne voit pas le bout.

Rapidement, la série prend un tournant beaucoup plus macabre. Le lendemain matin, Bella se retrouve dans l'atelier de son agent, complètement hagarde, hébétée. Le front entaillé, le corps couvert de bleus, elle ne se souvient de rien de précis... Seuls quelques fragments obsédants lui reviennent à l'esprit et ils ne sont pas rassurants : l'icône des réseaux sociaux croit s'être fait droguer au GHB et violer tandis qu'aucun de ses "amis" ne semble avoir agi pour l'en empêcher.

 

photo, Michaela CoelAgent of Chaos

 

RAYONS ULTRA-VIOLÉS

De cette situation extrêmement sombre, Michaela Coel tire un pamphlet très instructif sur le viol, sous toutes ses facettes. La série met en scène non pas une, mais plusieurs agressions : à sa situation - sans conteste la plus traumatisante - elle ajoute plusieurs autres expériences d'abus sexuels, souvent considérés (à tort) comme des "moindres viols". La force de son propos tient justement à sa capacité réflexive : ce qui intéresse ce n'est pas uniquement de condamner ces abus, mais de les décortiquer du point de vue de ceux qui les ont subis, de se demander comment avancer quand on les a vécus. Il n'existe aucune zone grise avec le consentement, pas d'entre-deux, pas de "peut-être" et la cinéaste le montre de la meilleure façon qui soit.

Pour ce faire, elle s'appuie sur une mise en scène et une photographie extrêmement bien maîtrisée. Le focus constant sur le visage des acteurs principaux, leur jeu d'acteur toujours crédible, à la fois drôle et émouvant, ainsi que la caméra portée légèrement tremblante donnent beaucoup de puissance aux situations qu'elle décrit et dénonce. En utilisant avec beaucoup de parcimonie les plans à la première personne et sans jamais plonger dans le registre mélo ou pathétique, elle nous pousse à entrer dans la peau des protagonistes (sans jamais nous enfermer), à remettre constamment en question nos principes.

Comment aurais-je réagi si mon amant retirait la capote alors même que je lui avais expressément indiqué de ne pas le faire ? Aurais-je l'impression d'avoir été violé si j'avais été victime d'un frotteur ? Suis-je violé si je dis non après avoir dit oui, et que mon amant poursuit ? Est-ce que je me sentirais sali en couchant avec un (ou plusieurs) inconnu qui ment sur son orientation sexuelle ? Est-ce qu'un homme adulte peut être violé et comment réagirais-je si l'un de mes amis masculins m'en parlait ?

Constamment, Michaela Coel nous amène à nous poser ces questions qui dérangent et qui fâchent, à mettre des mots sur ces atrocités qu'on préfère souvent ignorer ou minimiser malgré leur récurrence à l'heure des sites de rencontre, du porno et des réseaux sociaux.

 

photo, Michaela CoelTout est une question de maîtrise

 

MÉNAGE À TROIS

Le succès d'I May Destroy You repose également sur ses différents protagonistes. La série met en scène Bella et deux de ses amis les plus proches : Terry, aspirante actrice tchatcheuse et égocentrique et Kwame, un jeune prof de fitness homosexuel assez discret. Ce trio porte la série et permet à Michaela Coel d'aborder les différentes situations qu'elle dénonce avec le juste cocktail d'humour et de gravité. Pour autant qu'elle est imparfaite, leur amitié semble extrêmement sincère : à maintes reprises, on a l'impression qu'ils sont de mauvais amis les uns pour les autres, qu'ils parlent plus qu'ils ne s'écoutent entre eux... Quoi qu'il arrive néanmoins, ils restent solidaires, se donnent la main dans les moments difficiles, se pardonnent leurs erreurs et tout ceci est montré avec beaucoup de réalisme et d'honnêteté. 

Plus encore, on reconnait le talent de Michaela Coel à son excellente exploitation de certains personnages secondaires (pas tous, il y en a beaucoup), à l'image de Biagio et Theodora. Tous deux ont droit à leur "épisode-parenthèse", le premier en tant qu'amant au grand cœur, qui sauve Bella lors d'une soirée pleine d'excès, la seconde lors d'un flashback déchirant sur les années lycée de la troupe. L'épisode centré sur le personnage de Theo est d'ailleurs probablement un des plus intéressants et complexes de la série (on y reviendra plus tard).

Cette sincérité se ressent aussi dans la manière directe, tout à fait triviale avec laquelle elle filme certaines habitudes de sa génération - l'obsession de Kwame pour Grindr, l'usage récurrent des drogues et de l'alcool, le recours à des jeux type PokémonGo, y compris dans les mauvaises situations... On le ressent aussi avec quelques détails scénaristiques, lorsque par exemple, à la fin du troisième épisode, elle montre l'amant de Bella en train de jouer avec un caillot menstruel, de la manière la plus simple et normalisée qui soit.

 

photo, Michaela Coel, Paapa Essiedu, Weruche OpiaArabella et ses potes, des personnages tout en nuances

 

GRAND ÉCART

Certes, la série s'égare un peu par moment, certains messages ne passent pas aussi efficacement que prévu - notamment lorsqu'elle s'écarte de son propos sur les agressions sexuelles. Dans un épisode par exemple, Arabella, fauchée, se retrouve malgré elle à promouvoir une marque de plats préparés véganes. Lorsqu'une connaissance lui fait remarquer que les grandes marques utilisent l'audience des influenceurs noirs pour gagner du pouvoir auprès d'une communauté qu'ils ont du mal à comprendre et à sensibiliser, Arabella décide de manger ostensiblement du poulet frit lors d'un live Facebook. La scène a beau être absolument hilarante, le message pourrait être interprété comme si la lutte contre le racisme systémique était incompatible avec les revendications écologistes - un contresens complet lorsqu'on sait que Coel est végane elle-même.

Il en va de même avec l'épisode centré sur le mensonge de Theodora, qui montre une préado blanche faisant croire aux adultes qu'un de ses camarades noirs l'a violée, suite à un comportement très déplacé de sa part. Immédiatement, l'opposition entre la préado blanche, solitaire et menteuse, et le groupe de préados noirs, plus solidaires, dénonce une forme de racisme systémique qui prend le dessus sur le mal-être que subit Theo.

Cette dernière - comme Bella dans le présent - ne vit que plus qu'à travers son traumatisme. Si elle n'a effectivement pas été violée, l'ami de Terry et Bella a clairement abusé d'elle et plutôt que de la soutenir, les filles participent à sa mise au pilori. Ce qu'il faut en tirer, c'est l'importance de la sororité, de la solidarité. Finalement, des années après, Theo et Arabella finissent par devenir les alliées l'une de l'autre, elles s'aident mutuellement à avancer. Et c'est ça qu'il faut en retenir, même si le propos est masqué derrière le prisme du racisme qui a tendance à rendre le message plus diffus.

La série aborde donc énormément de sujets. La force d'I May Destroy You tient peut-être à ça aussi : la série ne nous oblige jamais à porter un regard objectif et dépassionné, au contraire. Elle nous enveloppe et nous force à critiquer, à réfléchir, à questionner nos notions préconçues, à imaginer ce qui pourrait être fait pour protéger notre entourage de ces situations dramatiques.

 

photo, Michaela Coel, Franc AshmanCeci n'est PAS la sororité...

 

SELFLOVE & POWER

Ce qui est important dans la fiction, c'est évidemment ce que le spectateur retire du visionnage d'une œuvre. C'est d'autant plus vrai pour ce genre de série à message. L'épisode final d'I May Destoy You est une excellente façon de porter le message de Michaela Coel : au fond ce qui importe, c'est comment la victime se réapproprie son histoire et parvient à avancer. Avec brio, elle enchaîne trois fins distinctes, trois rencontres avec son violeur et trois réactions différentes. Dans la première, elle le tue, dans la seconde, elle le fait arrêter après qu'il a confessé tous ses problèmes personnels, dans la dernière, elle le baise en prenant l'ascendant sur lui, puis accepte de le laisser partir. Cette dernière fin - la bonne - est aussi puissante que déstabilisante. C'est une métaphore de ce que ressent Arabella : elle laisse partir l'ombre de son violeur, la culpabilité qui la ronge, elle accepte de regarder les difficultés en face et va de l'avant.

La série est construite si brillamment que la revoir ne sera jamais un luxe. Chaque visionnage permet de se replonger dans l'univers de Michaela Coel et de se reposer ces questions vitales que les différentes polémiques ont révélées ces dernières années. Michaela Coel est en passe de faire une razzia dans les festivals télévisuels cette année, et c'est amplement mérité. I May Destroy You est LA série post-MeToo dont on avait besoin.

 

photo, Michaela Coel, Lewis ReevesPower to the victim, always

Résumé

Michaela Coel réalise un pamphlet très réussi, au moins aussi divertissant qu'efficace, contre le viol et ses conséquences. Elle dresse le portrait complexe et bouleversant d'une génération millenial très souvent présentée comme celle qui a rendu le cynisme cool. Les rares moments où son propos s'égare sont bien vite oubliés grâce à une écriture et un jeu d'acteur extrêmement justes.

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commentaires

This is not OK
23/08/2020 à 15:07

ba faut pas sortir tout simplement, c'est ce qui se passe dans les villes "modernes" qui disent", c'est de l'enrichissement, la nouvelle norme, faut pratiquer le coran, la Sharia, et y aura pas de probleme, les bonnes femmes n'ont rien a faire a deambuler dans les villes ouvertes et mondialisées,,
et toujours du lgbtisme dans les series ou film, faut bien caser le truc, on sait pas a quoi ca sert , mais comme a la fin de Star Wars lol, c'est un passage obligé

Nesse
23/08/2020 à 10:06

Il serait utile de dire qu'elle est diffusé sur HBO et en France sur OCS.

Rayan Montreal
22/08/2020 à 18:28

@Wolf

C est une série banane

Ozymandias
22/08/2020 à 15:07

Ahhh ça c'est dans ma liste de séries à voir ! J'en ai entendu beaucoup de bien.

Wolf
22/08/2020 à 14:23

@Belhom retourne te paluché sur Charlie's Angel on parle cinéma ici

Belhom
22/08/2020 à 13:05

Bel homme ce Aya Nakamura

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