Une île : critique qui boit la tasse

Camille Vignes | 16 janvier 2020
Camille Vignes | 16 janvier 2020

Sacrée meilleure série de la compétition française du dernier festival Séries Mania, Une île a finalement percé les écrans. Le jury s’était donc laissée séduire par la relecture moderne du mythe de la sirène. Une relecture résonnant fortement avec les thématiques contemporaines (le féminisme et l’écologie) et par l'interprétation de Laetitia CastaAprès Trauma, le duo formé par Gaïa Guasti et Aurélien Molas s'attaque donc à un grand mythe de nos cultures occidentales. Jamais très loin du thriller, ils naviguent entre enquête policière, récit initiatique et drame. 

Notre avis sur la première saison de cette création originale Arte avec SPOILERS. 

H2O 

Si Euphoria, Years and Years, Poupée russe ou encore Chernobyl constituaient les plus belles révélations de l’année pour les amateurs de séries, côté français le paysage paraissait avoir eu un peu de mal à faire valoir ses titres de noblesse. Marianne l’a bien un peu mouvementé et Le Bazar de la charité (TF1), Les Sauvages (Canal +) et Prise au piège (M6) ont certes réussi à rencontrer et apprivoiser un public. Mais force est de constater que malgré ses créations foisonnantes, la France a toujours du mal à imposer ses oeuvres face à celles qui nous viennent d'outre-Atlantique. 

Alors qu’en 2018, et malgré son postulat banal de présenter la version tricolore d’Urgence et Grey's Anatomy, Hippocrate s’avérait être pour Ecran Large une belle surprise, juste et solide, Arte prend le contre-pied de Canal+ avec sa nouvelle série, Une île. Attendue par beaucoup pour son envoutante originalité, la série écrite par Gaïa Guasti et Aurélien Molas (d’après une idée de Simon Moutaïrou) promettait en effet de revisiter et de moderniser le mythe de la sirène. 

 

photo, Laetitia Casta, Noée AbitaLes atlantes d'Arte, ans queue ni branchie

 

Et c’est avec culot que scénaristes et créateur se sont approprié cette figure millénaire. Il faut oser passer derrière les mythologies grecque, romaine, nordique, la tradition homérique, les exploits d’Ulysse face à ces divinités musiciennes dévoreuses d’hommes, le conte d’Anderson et la relecture naïve et enfantine offerte par Disney.  

Mais en mêlant ce mythe à celui de la sorcière, en lui coupant les ailes et la queue pour la réduire à sa forme de femme sans lui ôter sa sensualité subjugueuse et mortelle, Une île réussit à insuffler une nouvelle de vie à cette créature historique si souvent malmenée (souvenez-vous H2O…). Brûlé sur un autel de la haine créé par des hommes trop couards pour tenter, ne serait-ce que, de comprendre l'autre et ses différences, le mythe de ces enchanteresses prend un tour résolument moderne. Comme la sorcière aujourd’hui devenue l’étendard des revendications politiques féministes, Gaïa Guasti et Aurélien Molas veulent apporter à cette créature de passions et de plaisirs une profondeur inouïe.  

 

photoSirènes devenues sorcières

 

POISSON PANÉ 

Mais tenir dans sa plume l’originalité d’un concept ne fait malheureusement pas tout. Et malgré toute la bonne volonté et tout l’indéniable travail abattu par ses équipes de production, Une île ne réussit jamais à convaincre tout à fait. Il ne reste que peu de choses après ses trois premiers épisodes (voire plus), si ce n’est son manque cruel d’énergie dans l’introduction de l’intrigue et de ses personnages et l'absence de finesse globale de son écriture. 

Ainsi, encapuchée de son sweet d’adolescente mal-léchée, Noée Abita (GenèseLe Grand Bain...) campe une héroïne timide, paumée, fade et réduit bien souvent le spectre d'expressions de son personnage à l’hébétement paralytique. C’est sans surprise, aucune, qu’on découvre Alba Gaia Bellugi dans le rôle de la meilleure amie, la lycéenne grande gueule dévergondée de l’île.

Sans surprise non plus, sont à peine effleurés leurs problèmes adolescents classiques. Quant à leur lourd et mystérieux passif familial, s’il veut être abordé avec profondeur, il n’est jamais totalement possible de prendre part à la violence des sentiments qu’il suscite… Sans surprise enfin, mais avec déception, on retrouve une Laetitia Casta en roue libre dans le rôle de cette sirène sulfureuse, totalement dépassée par les aspérités de son personnage. 

 

photo, Noée AbitaNoée Abita, pas assez habitée pour convaincre 

 

Quand la patte grossière des scénaristes innerve toutes les strates d’un script, le résultat final est trop souvent amputé de ses subtilités les plus précieuses et semble être éructé par kraken mal nourri. On en veut pour preuve l’existence même du policier (Sergi López) qui, après des années de traque et de haine, réussit enfin à mettre la main sur l’objet de tous ses cauchemars : la meurtrière Théa. 

Après une scène aquatique d’une rare beauté (on reviendra sur la dimension esthétique de la série plus tard), l’homme tombe sous le charme de la sirène au point de retourner sa veste et de renverser complètement le récit des derniers épisodes. Et si l’on pourrait arguer en défense de ce raccourci que telle est la manière d’opérer des sirènes, que leur chant est comme un rêve auquel il est impossible de ne pas succomber, reste que le personnage de Théa (Laetitia Casta), pourtant habitué aux crimes salés et froids, semble rendre ses sentiments au capitaine Bruno Pagani. 

 

photo, Laetitia CastaMalheureusement jamais convaincant 

 

MARÉE NOIRE 

L’ensemble laisse en bouche un goût amer. On a alors le sentiment que c'était presque ça… car ladite scène charnelle et aquatique entre Théa et Bruno, aussi réussie soit-elle, ne parvient pas à faire oublier le but même de son existence : twister le récit. Or il n’y a pas de but à un rêve. Et s'il y en a un au chant d'une sirène, il n’est que de se repaitre des hommes et de leur vie, ou dans le cas des créatures d’Une île, de se venger de l’incroyable violence qui leur a été faite. 

De même, c’est au détour d’une triste réplique que se dénoue une partie de l’intrigue et qu’est révélé le passif qu’entretiennent les habitants avec les sirènes. Triste, car sans délicatesse, elle paraphrase l’action de celui qui l'a dit. Lui qui apprend à son interlocutrice qu’il est le seul à se souvenir de jadis, du temps où ces femmes étaient brûlées, car estimées différentes, en même temps qu’il dépoussière une peinture les représentants en train de brûler sur un bûcher. Triste aussi, car celui qui a en mémoire la subtilité et l’intelligence avec laquelle Ari Aster se joue des personnages et des spectateurs dans Midsommar ne peut qu’être meurtri par la balourdise avec laquelle l’histoire est évoquée ici. 

 

photo, Manuel Severi, Henry-Noël TabaryBalourdise qui se retrouve dans pas mal de dialogues et de situations... 

 

Or en éclatant, cette lourde vague laisse dans le sable une empreinte paresseuse. Ne réussissant jamais à doser ses intrigues, Une île pâtit d’un manque d’énergie incroyable. Jonglant entre rite initiatique, thriller policier et drame romanesque et livrant en parallèle un discours sur les relations entre l’homme et la nature, la série perd facilement son fil. 

La bande de mecs à peine sortis de l’adolescence porte en elle toute la bêtise du genre humain. Répétant les mêmes gestes hostiles que leurs aînés, ils sont l’instrument des scénaristes avides de dénoncer la masculinité toxique de nos sociétés. Dommage que le manque de dosage et d’incarnation ne permettent pas d’apprécier totalement cette accusation. 

La dimension écologique, perceptible pourtant dès les premiers instants de la série, est finalement la grande sacrifiée du scénario. Sublime dans la manière dont elle est portée à l’écran quand la mort s’abat sur les créatures marines, s’écoulant d’elles sans prévenir telle une marée de sang noire intarissable, les personnages ne font jamais qu'effleurer ses enjeux. 

 

photoLe sang versé à un doux goût de pétrole

 

LA FORME DE L'EAU

Mais aussi polluants que soient ces éléments, la réalisation de Julien Trousselier (encore très peu connu) n’en reste pas moins par moment un petit bijou d’esthétisme et de raffinement. Si la réalisation et la mise en scène terrestre sont plus scolaires qu’abracadabrantes, elles ne sont jamais ennuyeuses et très rarement fainéantes. 

Par deux fois même dans le dernier épisode, Julien Trousselier expose sa plus pure volonté artistique. Empruntant aux codes de la peinture préraphaélite Ophélia de John Everett Millais, il plonge Laetitia Casta dans un marécage. Comme la toile représentant ce personnage d’Hamlet chantant avant d’être noyé, la caméra capture ces moments dramatiques ou la vie reprend peu à peu ses derniers droits sur le corps de la sirène.

Le second moment arrivera peu après, et avec lui la mort. Telle une vierge Marie, drapée d’un lourd filet de pêcheur, Théa prend feu sous la colère des hommes et montre encore une fois la grandeur de la partition qu’est capable de composer Trousselier. 

 

photo, Laetitia CastaPeinture moderne 

 

Comme dans une volonté de faire de ce récit une histoire inactuelle, atemporelle et universelle, le réalisateur brouille les pistes du temps et de l’espace aux yeux du spectateur. Il y a bien un ou deux vieux téléphones et vieilles voitures qui se baladent à l’écran, mais rien à quoi se raccrocher totalement. Quant à l’île, il n’est jamais fait mention de la Corse (lieu de tournage de la série) ni d'aucun autre lieu. 

Outre ses plans grandioses d’océan, un brin surannées, mais terriblement efficaces, l’eau se fait élément de vie. Sans déployer le même génie que Guillermo del Toro dans La Forme de l'eau (et ce n’est pas ce qu’on lui demande), Julien Trousselier réussit par moment à faire de son oeuvre un objet liquide. À faire comprendre par des détours poétiques, dansants et lascifs la dimension vitale de l’eau. Grâce à sa caméra, il tente tant bien que mal de rattraper les loupés du scénario et fait de son image la survivante du discours écologique.

La série Une île est disponible en intégralité sur le replay d'Arte jusqu'au 7 février 2020.

 

photo, Laetitia Casta, Noée Abita

Résumé

Malheureusement, la réalisation lyrique et poétique de Julien Trousselier ne parvient pas à faire oublier les lourdeurs de l'écriture. Entre raccourcis de scénario grotesques, personnages désincarnés et dialogues invraisemblables, les discours écologique et féministe manquent cruellement de profondeur. Ce concept, pourtant intéressant et original, dérive essoufflé sur le sable après ses six épisodes. 

commentaires

Benoît
18/01/2020 à 03:04

Encore du « On ne sait jamais rien faire en France, si seulement on était américains. » Les séries Netflix et compagnie ont du fric à plus savoir quoi en faire (d'où les grosses erreurs parfois) parce qu'elles ont un marché plus large. Les séries européennes/indépendantes ne peuvent pas jouer dans la même catégorie, non par parce qu'elles ne peuvent pas être bonnes, mais parce qu'elles ne sont pas faites de la même manière / dans la même optique...

Le jeu de Noée Abita pour son personnage de jeune paumée étant apparemment voulue (voire entrevues) pour faire référence au « poisson hors de l'eau », les yeux écarquillés et en manque d'oxygène. Bref, j'ai vraiment bien aimé cette mini-série. Elle a le mérite d'être originale.

Alessandra Grando 2A
18/01/2020 à 02:24

J'ai adoré cette série ! Dommage qu'il n'y a pas une suite j'étais plongée dans cette belle histoire

Alessandra Grando 2A
18/01/2020 à 02:16

J'ai adoré cette série ???? dommage qu'il y a pas une suite j'étais plongée dans cette belle histoire

mry43
17/01/2020 à 17:06

super série j/ai adore l/ambiance et les personnages

greg67
16/01/2020 à 16:57

J'ai vu le 1er épisode et ce sera le dernier.
On est peut être influencé par les séries netflix et consoeurs mais là c'était quand même extrêmement mou.

Mushy
16/01/2020 à 16:48

Petite ratée sur la news en Accueil : " Sacrée meilleu série "

MystereK
16/01/2020 à 14:27

Est-ce qu'un festival décerne un prix sur le visionage de quelques épisodes ou en visionnant toute la saison ?

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