Pourquoi Shadow of the Colossus a la meilleure fin de l'histoire du jeu vidéo

JL Techer | 22 janvier 2022 - MAJ : 22/01/2022 16:21
JL Techer | 22 janvier 2022 - MAJ : 22/01/2022 16:21

Shadow of the Colossus est un jeu culte. Sorti en 2005 sur PS2, réédité de nombreuses fois, il est un modèle en termes de narration, et sa fin est exemplaire.

Wander ("celui qui erre") chevauche le long de falaises escarpées, uniquement guidé par la lueur de la pleine lune. Son périple parait interminable, mais rien ne l'arrêtera. Une étrange masse emmaillotée de tissu est jetée sur son cheval, il semble y tenir plus que tout. Après de nombreux jours d'errance, il franchit l'ultime obstacle, un pont sans fin qu'aucun être humain n'aurait pu bâtir.

Enfin, il finit par pénétrer un mystérieux temple à l'architecture cyclopéenne. Quelque chose y invite à la fois à la méditation et à la crainte. Peut-être est-ce dû au fait que tout semble avoir été fait pour isoler ce lieu du monde, ou aux étranges statues représentant des créatures qui paraissent sorties d'une imagination qui ne peut pas être humaine. 

 

Shadow of the Colossus : photoSe sentir tout petit

 

Au coeur du temple préside un autel étrange, sur lequel l'homme pose le linceul qu'il transportait. Celui-ci enveloppait le corps d'une femme à l'âge indéfini, dont la peau d'albâtre montre que la vie l'a quittée il y a déjà longtemps. Était-ce sa mère, sa soeur, ou sa compagne ? Impossible de le savoir. Des ombres humanoïdes surgissent, mais par le simple fait de brandir l'épée antique qu'il porte à la taille, celles-ci disparaissent, comme effrayées.

La lumière de la lame éveille une présence oubliée : celle de Dormin. Dieu ou démon, qu'importe, lui seul a le pouvoir de ramener à la vie Mono (littéralement : "la seule"). Pour ce faire, Wander devra accomplir une tâche presque impossible, dans la peau d'un David face à une armée de Goliaths : il devra terrasser les seize colosses qui errent sur ces terres maudites, afin de restaurer le pouvoir de Dormin, et ressusciter la jeune femme. 

 

Shadow of the Colossus : photoExcalibur (ou pas)

 

L'attaque des titans

Sorti sur PS2 en 2005 après trois années de gestation (puis réédité sur PS3 et remaké sur PS4), Shadow of the Colossus est le second jeu réalisé par Fumito Ueda, après le légendaire Ico. Là où sa précédente oeuvre était un hymne à l'amour, à l'entraide et au fait de pouvoir affronter toutes les épreuves à deux, à l'ombre du colosse, c'est la face sombre de l'âme humaine que l'auteur propose d'explorer. 

Il sera ici question de deuil, de perte et de jusqu'où il est possible d'aller pour retrouver l'amour perdu. La Team Ico prend pour base de travail les cinq étapes du deuil définies par la psychiatre Elizabeth Kubler-Ross : le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l'acceptation, et en soustrait l'acceptation. De là nait le concept existentialiste jusqu'au-boutiste de Shadow of the Colossus : dans un monde où la magie existe, mais est tabou, que feriez-vous pour ramener à la vie la personne à laquelle vous tenez le plus ?

 

Shadow of the Colossus : photoJusqu'où ira le héros/joueur pour elle ?

 

Après des heures de luttes et d'errance, où le joueur aura souffert de la solitude plus encore que de la peur du game over, la libération survient enfin. Le seizième colosse s'effondre, et la mission est accomplie. Mais impossible d'en retirer la moindre satisfaction. Wander a souffert physiquement et psychologiquement de ces combats, et l'effondrement de l'ultime titan est aussi celui du héros, ainsi que du joueur. Il n'y a pas de happy ending possible. Il n'y en a jamais eu. 

Depuis le début, le jeune homme a été le jouet de Dormin, son seul but était de pouvoir revenir sur ces terres maudites afin d'y régner. En tuant les colosses, le joueur a libéré l'entité démoniaque. Mais il est trop tard, la peau cadavérique et le corps meurtri, Wander s'éveille parmi les ombres dans le sanctuaire où repose Mono, il a perdu toute humanité et n'est plus qu'une coquille vide prête à accueillir le démon. Il se métamorphose, mais est arrêté par un groupe de guerriers masqués, qui condamne son âme dans un puits de lumière, et sauve ainsi le monde. 

 

 

Jusqu'à ce que la mort nous sépare

Le créateur de Shadow of the Colossus, Fumito Ueda, a élaboré un crédo de game design qu'il a baptisé "design by subsubtracting" : la conception par soustraction. Son but était de réaliser un jeu duquel il aurait éliminé tous les éléments superflus (même les noms des personnages ne sont connus que par le livret de jeu), et aurait rendu un maximum d'éléments de game-design intradiégétiques (mention spéciale à l'épée GPS inclus in-game, idée simple, mais brillante). Une sobriété qui participe à l'ambiance pesante et mélancolique du titre. 

Un concept radical qui amène les équipes à supprimer plus de 90% des cinématiques et cut-scenes pour ne garder que l'introduction, quelques scènes éparses, et à repenser en profondeur la scène finale. Décision est prise de faire de la scène de fin une séquence entièrement jouable. Quand Dormin se libère et prend possession du corps livide de Wander, le joueur contrôle donc la masse noire spectrale qu'est devenu Wander.

Shadow of the Colossus : photoLe GPS ultime

 

Le joueur devient donc le Mal ultime, et l'incarnation de l'adage de Nietzsche "quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même". Dans un renversement de valeur exceptionnel, le joueur devient le Colosse, se défendant contre les quelques hommes venus pour tenter de stopper le retour du Démon. La séquence finale devient donc le miroir du but originel de Wander.

Là où le génie de Ueda frappe une nouvelle fois, c'est dans la décision de rendre jouable l'ultime étape du voyage. Le but est donc de rester acteur permanent de l'action, et non pas spectateur d'une cinématique qui mettrait une distance entre jeu et joueur, afin d'accroitre l'impact émotionnel du titre dans son dénouement. Après des heures passées manette en main, le lien avec Wander est devenu organique, et le lien émotionnel avec celui-ci est alors d'autant plus fort. 

C'est par la manette que l'on a incarné Wander, a pris possession de son corps, et a fait sien ce voyage aux allures de massacre. Le retournement narratif final, qui vient confirmer que le héros était manipulé, par Dormin in-game, par le joueur IRL, intervient comme la lame d'une guillotine glissant lentement vers la nuque d'un condamné. 

 

Shadow of the Colossus : photoQuand le joueur devient l'ennemi

 

Tant qu'il y a de la vie

En refusant la facilité de la cinématique qui impose son rythme et son point de vue au joueur, Ueda met la personne qui tient la manette face à deux options possibles, dont l'issue est pourtant d'ores et déjà écrite. Il peut lutter pour sa survie, pour tenter de rejoindre le corps inerte de Mono, ou accepter sa destinée et se laisser glisser vers le puits de lumière qui sera son tombeau. 

Ainsi la scène de conclusion peut durer des dizaines de minutes, selon la façon dont le joueur va décider de faire face à l'inéluctabilité de sa propre fin. Transformé en colosse d'ombre (enfin, on saisit quelle est vraiment cette Shadow of the Colossus), le joueur peut se débattre, frapper le sol du poing, donner des coups au groupe de guerriers venus mettre un terme à cette folie. Ou alors il peut choisir d'accepter les conséquences de ses actes, et de se laisser absorber par le vortex de lumière qui scellera son destin. 

 

Shadow of the Colossus : photoWander n'aura été qu'un pantin (du destin, de Dormin, du joueur)

 

Le message transmis par l'auteur peut alors se résumer à "tant qu'il y a de la vie, on joue". Tant que Wander a un souffle de vie, il est possible de lutter, de se battre, même si ce combat est sans espoir. Un message paradoxal quand on le confronte à l'implacable destin qui s'abat sur Wander, mais qui apporte une lueur d'optimisme. Jusqu'au bout, même face à la mort, tout est affaire de choix. Lutter ou renoncer, garder la manette en main ou la poser, le joueur est maitre de son sort jusqu'à l'ultime limite. Car même si à la fin ne reste que la mort, c'est à l'aune de ses exploits qu'il sera jugé.

Une fois le couperet de l'acceptation tombé, une lumière se met à briller au-delà de la disparition du héros : Dormin a tenu parole, et Mono est revenue d'entre les morts. De même qu'Agro, le cheval du héros, qui revient boitillant alors qu'on le croyait perdu à jamais. La jeune femme recueille un nouveau-né au crâne cornu près du puits de lumière qui a fait disparaitre Wander/Dormin. Le calme est revenu sur la plaine. Cet enfant cornu, symbole de la vie après la mort, permet à Ueda d'inclure Shadow of the Colossus dans le même lore que celui d'Ico, le héros éponyme de ce titre étant affublé du même attribut. 

 

Shadow of the Colossus : photoLa dernière lueur d'espoir

 

Si Shadow of the Colossus a marqué les esprits, c'est non seulement grâce à la mise en scène démesurée des affrontements contre les Colosses, auxquels God of War doit beaucoup, mais aussi par son propos, narratif et ludique, jusqu'au boutiste. Le jeu de Fumito Ueda est une expérience unique, un parcours shakespearien sans pitié qui mène le héros à sa propre destruction, métaphore ludique de la souffrance causée par le refus de l'acceptation du deuil, refus qui mène à l'auto-destruction. Mais même par-delà cette spirale infernale, de l'espoir persiste. 

Ce récit initiatique est sans doute l'un des plus poignants qu'a connu le média jeu vidéo. Sa fin magistrale, à la fois logique et inéluctable, et d'une puissance émotionnelle folle, est l'exemple même de ce qu'un auteur de génie peut réaliser grâce à la puissance narrative du jeu vidéo.

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commentaires
Olegrand
23/01/2022 à 23:36

Merci pour ce super article, qui m’a provoqué une énorme bouffée nostalgique.
Ça m’a donné envie d’aller retourner dans les terres interdites.
Shadow of the colossus c’est vraiment un jeu majeur, je dirai même que si on aime un minimum le jeu vidéo, il faut y jouer.
Et bravo pour l’analyse, franchement surprenante, j’avais jamais envisagé les choses sous l’angle du destin « inéluctable » comme dit l’auteur de l’article. Même chose pour le truc de Nietsche, la philo c’est pas mon truc, mais c’est tellement bien vu ! Merci beaucoup la rédaction de proposer ses dossiers comme ceux là, ça fait du bien.

Lordlorac
23/01/2022 à 14:55

Shadow of the Colossus a beaucoup influencé les Dark Souls. A vrai dire, je ne sais pas si Dark Soul (ou Démon Soul pour commencer) aurait vu le jour sans ce jeu.

Chridoum
23/01/2022 à 10:57

Je ne sais pas pour les remake mais l'original a quand même pris un sacré coup de vieux. Je me le suis refait l'année dernière sur PS2 et dur dur de se laisse happer à nouveau par l'ambiance et le récit. Ma run s'est vite transformée en boss rush avec seulement des instants où le souvenir de moment impactant me revenait

GTB
22/01/2022 à 23:25

Fumito Ueda est un artiste sûrement difficile à gérer pour un éditeur, et on peut aimer ou pas ses propositions, néanmoins les jeux qu'ils fait sont absolument uniques dans un marché pourtant très saturé. Je ne connais aucun autre jeu qui soit similaire. Et SOTC est l'une des plus belles œuvres de l'histoire du jv.

Geoffrey Crété - Rédaction
22/01/2022 à 16:33

@Domo

On a reparlé de la fin de TLOU dans cet article, et bien sûr qu'on pourrait écrire sur d'autres fins de jeux, selon les sensibilités dans l'équipe. Possible même qu'on le fasse prochainement ;)

https://www.ecranlarge.com/jeux-video/dossier/1180324-the-last-of-us-pourquoi-cest-un-jeu-culte-en-5-scenes-choc

Domo
22/01/2022 à 16:17

La fin de Shadow of the Colossus est effectivement excellente. Mais des fins de jeux vidéo réussies y'en a vraiment pas mal. Celle de The Last of Us faisait son petit effet par exemple. Silent Hill 2 aussi, ou encore FFX me reviennent en tête

dams50
22/01/2022 à 15:54

bel article qui fait honneur à ce monument du jeu video.
Manque juste un petit avertissement pour les personnes n'ayant pas encore joué au jeu : "ne lisez pas cet article, acheter vous une pS4, achetez et jouez au remake de Bluepoint, et revenez en discuter avec nous après"

Et sinon, que dire de l'aventure (et de la fin de The Last Guardian) ... Celle-là aussi marque la vie d'un joueur.

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