Cannes 2017 : Critique à chaud de Happy End, la nouvelle polémique de Michael Haneke

Chris Huby | 22 mai 2017
Chris Huby | 22 mai 2017

Après avoir empoisonné sa mère en secret, Eve, 13 ans, se retrouve dans la branche bourgeoise de son père et y découvre toutes les problématiques. Encore une fois, on ne va pas compter sur Michael Haneke pour se marrer...

Le film démarre par le point de vue de la jeune fille sur sa mère, distancié et filmé au téléphone. La volonté d'Haneke de montrer des images virtuelles glacées et terribles impose ici d'emblée au spectateur le message du film. La difficulté de se faire aimer construit une bulle émotionelle autocentrée qui finit avec le temps par devenir de la tristesse et de la haine. La mère ne communique pas avec sa fille, le père est parti depuis longtemps. Il ne reste qu'à Eve la solitude et l'échappatoire de la construction via les nouvelles technologies. En faisant ce choix de projet, Haneke revient à ses premières obsessions, ou comment des êtres dénués de sens finissent par se raccrocher à des supports virtuels et forcément dangereux pour ceux qui les entourent. La construction psychologique des personnages d'Haneke passe ainsi par le déni des réalités et par le passage à l'acte paranoïaque à peine calculé.

 

Photo Happy End

 

BENNY'S VIDEO 2.0 ?

La thématique apparente de Happy End est celle de la bourgeoisie de province. Calais a cela de symbolique que cette ville porte en soi une séparation évidence entre les autochtones, vivant leur petite vie férue d'habitudes, et l'arrivée en masse des migrants venus du monde entier et tentant de passer en Angleterre. L'évidence d'Haneke sur ce choix de lieu incite le spectateur à réfléchir aux fondamentaux de l'enfermement social et psychologique d'une famille bourgeoise confrontée à ses désirs morbides et à l'interdit traumatique alors qu'autour d'eux, à proximité, se jouent des drames humains bien plus exposés. Bien que les apparences de cette société codifiée soient développées, le fond du film ne se déroule pas vraiment à ce niveau de lecture. Il s'agît avant tout d'un contexte qui permet au réalisateur de parler du manque de communication entre les êtres et de leur maladresse constante sur la question des sentiments.

 

Photo Happy End



La plupart des échanges amoureux se passent donc au téléphone ou par messagerie chat, évitant en ce sens la confrontation directe avec l'Autre. La teneur des dits messages est par ailleurs de haute volée, entre provocation sexuelle et déclaration hystérisée, ce qui dénote à la fois une tristesse sans fin, puisqu'ils sont développés sur des supports informatisés et froids, mais aussi une volonté de se sentir en vie. Au final on n'y devine que manipulations et emphase, symboles d'un monde des sentiments en pleine déliquescence. Ce mode de relation redéfinit forcément un univers humain vieillissant et impose alors aux jeunes générations un modèle désastreux sur la manière d'appréhender les émotions les plus simples et les plus naturelles. Le narcissisme déprimé de chaque personnage explose ainsi dans le huis-clos familial qui est imposé par les règles. La gamine, trimballée entre les volontés cachées et malsaines de son père et de sa tante n'en recrée qu'un modèle affecté et non maitrisé à cause de son jeune âge. Elle devient dès lors la représentation malade de toute la famille, tout autant que son tabou.  

 

Photo Jean-Louis Trintignant

 

FLAMBOYANT TRINTIGNANT

 
Le personnage le plus fascinant, et sans doute explicatif, est celui campé par Jean-Louis Trintignant absolument admirable dans une prestation inquiétante et haineuse du grand-père, être en bout de course, ayant vécu un trauma personnel qui le force à vouloir mettre fin à ses jours. Haneke filme cet être comme une expérience ratée qui a abouti à une famille perverse qui n'a pas conscience qu'il faut se remettre en question. Ayant probablement conscience de ce qu'il se passe malgré son caractère proche de la sénilité, le grand-père instaure un rapport de confident avec la petite fille comme si, au fond, ces deux êtres noués à deux bouts de l'existence, se comprenaient dans le profond, le plus intraitable et le moins montrable. La fin des rapports sentimentaux entre les êtres créé donc une attente de la mort sinon une volonté de se détruire quel que soit l'âge.

Photo Toby Jones

 

Le metteur en scène autrichien filme cette galerie de personnages comme à son habitude, à la manière d'un Bresson documentariste et distant, analytique et glacé. Le long métrage n'est pourtant pas d'une approche évidente, puisque l'on comprend globalement ce que veut dire Haneke lorsqu'on lit entre les lignes. Les figures de style de l'écriture et le milieu décrypté d'une bourgeoisie caricaturale ne servent en définitive qu'à servir un propos qui est justement invisible aux êtres qui en sont dénués et qui ne veulent pas s'y confronter. Le sentiment et l'amour n'ont pas de place dans les milieux normés et les drames vécus sont enterrés, créant de fait un trauma refoulé qui finit par se représenter de la manière la plus détestable. C'est tout le propos d'Haneke: se confronter à la réalité est un processus inadmissible pour les humains, il faut d'une certaine manière se l'interdire, ce qui fait que digérer le traumatique devient un processus que la bourgeoisie active ne peut se permettre. Pour finir par en subir les conséquences eten  faire payer les autres: à la fois les nouveaux arrivants, les jeunes ou les migrants.

 

Au final, Happy End continue l'oeuvre d'Haneke sans pour autant proposer ici une accroche facile. Il s'agît d'un film exigeant, qu'il faudrait idéalement regarder plusieurs fois pour en comprendre les interstices. D'apparence austère, le film se veut accrocheur dans ce qu'il propose à une époque où les jeunes spectateurs sont isssus d'une génération qui a beaucoup de facilités dans les mains. Entre moyens de communication intenses et fin des échanges directs, il est évident qu'Haneke tente de montrer que notre monde ne cesse de s'écrouler via une autodestruction programmée.

 

Photo Happy End

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commentaires

Satan LaBite
23/05/2017 à 09:33

Kassovitz chez Haneke, je demande à voir.

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