Festival Même Pas Peur - Jour 3 : bouchons, monstro-bite et enfants morts

Christophe Foltzer | 23 février 2019 - MAJ : 23/02/2019 07:03
Christophe Foltzer | 23 février 2019 - MAJ : 23/02/2019 07:03

Dans un festival, il y a toujours un moment où la manifestation décide de nous dévoiler son vrai visage, la raison de son existence. Et nous pouvons affirmer, sans trop risquer de nous tromper, que c'est exactement ce qui s'est passé durant cette troisième journée.

Cette troisième journée du Festival Même Pas Peur, qui se tient actuellement à la Réunion jusqu'au 23 février, à Saint-Philippe, au cinéma Henri Madoré, avait pour nous une signification particulière puisqu'elle nous engageait personnellement. En effet, en compagnie de notre confrère de Mad Movies Laurent Duroche, votre serviteur avait la lourde responsabilité de participer à un petit débat, à l'issue d'une sélection de courts-métrages, réunissant pas moins de 200 collégiens provenant de différents endroits de l'île.

 

photo FauveFauve

 

L'occasion pour nous d'être en immersion totale dans un environnement inhabituel (on ne court pas forcément les projections au beau milieu d'enfants) et de nous rendre compte de l'énorme différence que peut avoir l'impact de certains films sur les spectateurs les plus jeunes. A l'image de l'excellent court-métrage Fauve de Jeremy Comte, récit de deux gamins qui s'amusent à se jouer des tours jusqu'au moment où ils arrivent dans une étrange carrière où baigne une mixture particulièrement collante. Un récit tragique, admirablement mis en scène, qui ne prête pas à rire mais qui a déclenché l'hilarité de la salle dans ses moments les plus difficiles. Un étonnement de notre part, une vraie question relative à la sensibilité et au rapport à l'image que certains jeunes spectateurs nous ont expliqué le plus simplement du monde : si le message tragique du film est bien compris comme tel, le processus d'identification au personnage se produit dans une temporalité différente de la nôtre, puisque, ce qui déclenche l'hilarité, ce n'est pas tant le fond de l'histoire, très bien assimilé, mais plus le parcours des personnages qui passent leur temps à se piéger et à se défier. Deux garçons un peu stupides, qui font des bêtises et voilà ce qui est drôle. Ce qui n'enlève rien à la gravité du dénouement. 

 

photo 9 Pasos9 Pasos, un court en mode James Wan qui a fait hurler de peur le jeune public

 

Une vision du monde à hauteur d'enfant qui n'a été qu'une partie de cette formidable rencontre. La discussion était passionnante, pour nous en premier lieu, les idées traitées très profondes et l'on ne peut que féliciter le festival de ce genre d'initiative qui nous semble plus que primordial : remettre la culture au centre de l'éducation, qu'il s'agisse sur un plan intellectuel ou dans le rapport à l'image, et surtout permettre une vraie rencontre, un débat, un échange d'idées. En ces temps où l'on a l'impression que les consciences et les mentalités reculent dangereusement, voir des collégiens nous apprendre la vie à coup d'ouverture d'esprit et de rapport à l'autre, est une expérience inattendue, troublante, tout autant qu'extrêmement rassurante quant à l'avenir. On se demande même si cet événement n'a pas été organisé pour nous apprendre des choses à nous en premier lieu.

Petite pause avec la remise des prix du concours de courts-métrages amateurs réunionnais organisé chaque année par Canal + en marge du Festival mais qui profite de l'événement pour tenir sa cérémonie. L'occasion de voir un exercie imposé (sujet donné, durée limitée à 3 minutes et un certain nombre d'objets à traiter à l'image), de révéler des jeunes talents et de mesurer toute l'inventivité de la création dans un contexte donné. Encore un bel exemple de la possibilité de créer dans un cadre limité, de se plier aux règles ou de tenter de les contourner. Ce qui est sûr, c'est qu'en termes d'inventivité, les amateurs n'ont rien à envier aux professionnels.

 

photo SwitchL'excellent Switch

 

La suite de la journée a cependant décidé d'aller davantage dans le frontal. Cette fois, on ne prend plus de gants, on ne nous tient plus par la main, et on teste notre capacité à revendiquer le mantra du festival "Même pas peur!" La nouvelle sélection de courts-métrages envoyait clairement du lourd, avec l'excellent Switch de Marion Renard, librement adapté de la bande-dessinée Esmera de VInce et Zep, l'histoire d'une adolescente qui change de sexe au comble de l'excitation et qui se retrouve dans un corps d'homme. De cet hermaphrodisme accidentel, elle va en faire une expérience sensorielle qui va briser tous les codes sociétaux de son milieu. Fable très démonstrative, tournée avec une très belle énergie, le film prouve qu'avec peu de moyens, on arrive sans problème à aller au bout de son sujet. Il suffit juste de ne pas avoir froid aux yeux.

 

photo Great ChoiceL'extraordinaire Great Choice

 

Dans un tout autre genre, l'extraordinaire Great Choice de Robin Comisar nous a plongé dans un cauchemar tant absurde qu'hilarant, qu'il sera bien difficile de décrire. Disons simplement que ça parle d'une vieille pub en VHS pour une enseigne de fast-foods de crevettes avec Carrie Coon en mère de famille qui se rend compte, à force de répétitions du spot, que quelque chose ne va pas et qu'ils sont tous coincés dans une pub qui les contraint à ne jamais avoir de contrôle sur leur vie. Un véritable OVNI extrêmement drôle, audacieux, inventif qui n'oublie jamais cependant qu'il a une histoire à raconter et le fait de façon admirable dans ses ruptures de ton. C'est drôle, c'est gore, c'est superbement filmé, bref, c'est à ne pas rater. Petit chef-d'oeuvre.

 

photoL'hallucinant Meurs, monstre, meurs

 

Mais rien ne nous préparait au premier long-métrage de la journée, l'hallucinant  Meurs, monstre, meurs d'Alejandro Fadel, dont la sortie au cinéma est prévue le 1er mai prochain. Un film fou, complexe, cryptique, d'une beauté plastique incroyable, qui vous prend aux tripes par son ambiance poisseuse et crépusculaire, qui vous perd dans une enquête à base de monstre qui décapite les femmes en pleine Cordillère des Andes. Un récit très exigeant avec son public, qui vous prend par surprise, une grande dénonciation du rapport à l'autorité, de la rationnalisation de tout et n'importe quoi, de la frustration qui en découle. Impossible à décrire, impossible à analyser, le film est un vrai choc frontal comme on n'en a plus vu depuis un certain temps et sa dernière partie, tout autant perturbante que géniale, risque d'en laisser plus d'un sur le carreau. Ruez-vous en salles dès qu'il sort, mais accrochez-vous...

 

photoClimax

 

Après une telle expérience, on pensait que le Festival nous laisserait souffler et nous accorderait un répit bienvenu pour reprendre nos esprits et se remettre de nos émotions. Ce serait bien mal le connaitre de penser cela puisque, en guise de conclusion de cette incroyable troisime journée, Aurélia Mengin et son équipe nous ont asséné le totalement fou Climax de Gaspar Noé. Et dire que la réception du film est à la hauteur de sa qualité serait un doux euphémisme.

Il s'est clairement passé quelque chose durant cette troisième journée, quelque chose de fort, quelque chose de vrai. On hésite à en rajouter parce que cela pourrait amoindrir ce que nous disons, mais il faut bien reconnaitre que nous n'avons jamais vécu d'expérience comparable dans un festival. Comme le disait le maire de Saint-Philippe en ouverture, sur la terre de feu, en plein sud sauvage, la rencontre de tous ces éléments produit des résultats incroyables. Et maintenant, nous pouvons affirmer que nous comprenons ce dont il était question.


A suivre...

 

photo Même pas peur

commentaires

Asso 100%
25/02/2019 à 20:44

Great choice, programmé en mars 2018 au festival du film fantastique de Bourg-en-Bresse, Fauve en compet college cette année...et Meurs, monstre meurs est aussi dans la prog de cette année. Alors Bourg-en-Bresse c'est moins exotique certes, mais vous réduirez les frais de deplacement ;) Du 21 au 24 mars festivalyaop@free.fr

Christophe Foltzer - Rédaction
23/02/2019 à 13:51

Alors nous couvrons habituellement le Festival de Cannes, Gerardmer, quelques fois le PIFFF et le FIF de Saint-Jean-De-Luz...

Cheval
23/02/2019 à 10:42

Très intéressant votre rubrique, j’irais bien voir Meurs monstre meurs pour le coup.

Est-ce-qu’il y a d’autres festival auxquels vous participez ou que vous couvrez ?

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