Cannes 2016 : Rencontre avec Bérénice Béjo pour L'économie du couple de Joachim Lafosse

Créé : 15 mai 2016 - Chris Huby
Cannes 2016
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Si pour beaucoup de monde, Bérénice Béjo restera rattachée à des films comme The Artist ou OSS 117, la comédienne montre tout son talent dramatique dasn L'économie du couple de Joachim Lafosse. Une prestation de haute volée, probablement la meilleure de sa carrière, dont elle a bien voulu nous révéler les secrets de fabrication. On l'écoute.

 

EcranLarge : Comment abordez-vous ce genre de rôles ?

Bérénice Béjo : Je me dis qu’il va falloir bien travailler et être extrêmement précise. Ce genre de rôle ne pardonne pas, les personnages sont durs, pas forcément faciles pour le spectateur, on est tout le temps à l’écran, alors je me dis qu’il va falloir nuancer, chercher les failles, donc je me prépare beaucoup, je travaille beaucoup avec le réalisateur, je pose beaucoup de questions pour préciser le personnage, trouver les incohérences. Je demande aussi à réécrire des choses, à retravailler, on a répété ce qui fait que, quand j’arrive sur le plateau, je jette tout ce travail intellectuel à la poubelle, j’ai intégré le personnage et je suis devenue Marie pendant 5 semaines. Heureusement pour ma famille je n’étais pas à Paris.

 

EL : Comme c’est un film en huis-clos, y a-t-il eu justement beaucoup de répétitions ?

BB : Il y a eu une semaine de répétitions où on a travaillé toutes les scènes pour les mettre en place. On a parfois gardé la mise en place qu’on avait trouvé en répétitions, et parfois pas. Mais c’est un film qui s’est écrit au scénario et qui s’est écrit dans la mise en scène. On s’est demandés comment faire pour que tout ne se passe pas dans le salon, dans la cuisine, on a réfléchi à tout, en termes de mouvements, comment bouger la caméra dans cette maison sans que cela fasse faux. Ca m’a énormément aidé, ça m’a permis de rajouter du quotidien au personnage et une réalité qui permet de s’identifier. Ca fait vivre cette maison, on a l’impression qu’elle est à nous.

 

Photo 2 Bérénice Béjo

Crédits Photo : Moland Fengkov.

 

EL : Quelle est la part de travail sur le plateau par rapport à ce que vous aviez eu au moment du scénario ?

BB : Il y a eu beaucoup d’improvisations mais qui n’ont pas été gardées. La plus grosse improvisation, c’était la scène du dîner, qui est une scène assez forte. On en était à 5 semaines de tournage, nous avions, Cédric et moi, nos personnages. Il y a eu aussi des fins de scènes où je rajoutais un petit truc. J’étais tellement au taquet pour défendre le personnage, qu’il y avait quelque chose qui venait d’elle-même, mais sinon, on n’a pas tant improvisé que ça. Et à part les 5 scènes où Joachim nous disait de faire des improvisations autour de l’infidélité, le moment où il envoie des textos par exemple, c’était assez maitrisé finalement.

 

EL : Quel est l’apport de ce nouveau metteur en scène pour vous ? Est-ce qu’il diffère littéralement par rapport à ce que vous aviez connue avant ?

BB : J’ai beaucoup travaillé avec des réalisateurs extrêmement précis, très patron sur le plateau, qui ont une idée, qui ont tout écrit et vous, vous êtes un danseur, vous faites la chorégraphie qui a été écrite. Là, on a écrit la chorégraphie ensemble, ça a apporté une liberté. Je me suis rendue compte qu’il y avait des choses pas si bêtes finalement, que le fait de m’avoir laissé m’exprimer, qu’il ait voulu savoir comment j’avais envie de bouger, ça m’a apporté un peu de confiance. Cela fait 20 ans que je fais ce métier, il y a des choses que l’on commence à maitriser sans même sans rendre compte, et c’était assez agréable, même le travail de réécriture. Tout d’un coup je me suis dit que je pourrais faire autre chose que comédienne. Pas réaliser, mais l’écriture, c’est hyper intéressant.

 

EL : Sur les personnages, la vraie question c’est : Lequel est le plus manipulateur ?

BB : Je n’ai pas trouvé qu’ils étaient manipulateurs, ils sont chacun dans leur rôle et ils ont chacun une façon différente d’exprimer leur colère, leur déception, leur frustration, leur tristesse de ne pas avoir réussi. Je ne pense pas que ce soit de la manipulation. Chacun a sa manière d’aborder la rupture et la déception amoureuse.

 

EL : J’avais l’impression que lui était plutôt dans la défense et le chantage affectif, tandis que le personnage féminin était plus sur une autorité mal placée, imposée.

BB : Oui c’est vrai. Il y a la victime manipulatrice et le caractère mesquin et sournois. Il y a ces deux côtés. Et c’est pour ça que ça marche d’ailleurs.

Photo Bérénice Béjo

Crédits Photo : Moland Fengkov

 

EL : Ce n’était pas construit comme ça ?

BB : Si, si, c’était construit comme ça…. Je pense qu’il y a des choses qui nous ont échappées et que nous avons façonnée nos personnages en fonction de nos personnalités. J’ai poussé à l’extrême des choses de moi et de copines qui représentent en quelque sorte la femme d’aujourd’hui, qui est un peu trop sur tous les fronts et qui ne lâche rien. C’est trop à certains moments. J’ai voulu accentuer ce côté-là. C’était écrit, je l’ai tenu et dans mon interprétation je l’ai accentué.

 

EL : Votre personnage est extrêmement complexe. Est-ce que c’est le plus complexe que vous ayez interprété à ce jour ? Il m’a rappelé votre rôle dans Le Passé. C’est quelque chose qui vous colle à la peau ?

BB : Je pense que le personnage de Marie est plus nuancé, il passe par toutes les couleurs de la colère, alors que la Marie dans le Farhadi est plus introvertie, elle ne s’exprime pas, elle n’assume pas encore complètement sa déception. Elle ne l’assume qu’à la fin du film et elle commence à s’aimer un peu plus. Là, dès le début du film, on comprend que cette femme savait ce qu’elle voulait, elle n’assume pas encore complètement tous ses choix mais ils sont là, ils sont exprimés, ça transpire. Farhadi, c’est plus dans les silences. Je n’ai pas l’impression de me répéter, mais vous avez raison de me poser la question puisque je me la suis moi-même posée avant d’accepter le rôle. J’espère qu’on ne viendra pas me chercher que pour ça. Maintenant que j’ai fait ce film et que je l’ai vu, j’ai pas du tout envie d’y retourner. Je pense que ça suffit. J’ai exploré toutes les parties de la séparation et je pense que si j’y retourne, c’est quand je serai plus vieille… Une séparation à 60 ans par exemple. Et il faut qu’on me voit dans d’autres choses. J’ai vu le film et je me suis dit « Oh la la, ça y est, j’ai 40 ans, je suis une méchante, je suis aigrie. » Je suis tellement naturelle dans le film de Joachim que j’ai presque cru que c’était moi alors que pas du tout. Mais ce sont des rôles dont vous n’avez pas envie qu’ils vous collent à la peau. C’est pour ça que j’étais contente de me voir dans le film de Marco Bellocchio, où je fais un personnage beaucoup plus solaire, lumineux, très positif.

Cannes 2016

 

Nous remercions évidemment Bérénice Béjo pour son accueil et sa disponibilité et nous ne pouvons que vous encouragez à aller voir le film au moment de sa sortie, que nous vous préciserons dès qu'elle sera décidée.

commentaires

bof 15/05/2016 à 19:38

Intéressant, merci pour l'interview. Elles se font malheureusement rares sur le site.

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