Cannes 2016 : L'économie du couple de Joachim Lafosse, ou la complexe autopsie d'un amour

Chris Huby | 13 mai 2016 - MAJ : 09/03/2021 15:58
Chris Huby | 13 mai 2016 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Un couple se déchire autour d'une séparation de biens et de corps. Après 15 ans de vie commune et deux enfants, ils supportent l'enfer d’un quotidien subit.

Joachim Lafosse revient sur la croisette après ses précédents films très remarqués. Cinéaste belge, grand observateur de la manipulation en huis-clos, il livre ici un long métrage intimiste qui oppose deux caractères qui sont devenus incompatibles avec les années. Ce couple de quadra traverse une middle life crisis extrêmement complexe, chacun se servant constamment des fillettes jumelles les ramenant à son profit.

Cédric Kahn et Bérénice Bejo composent ce couple détruit qui tente de sauver certaines apparences. Les deux personnages sont impeccablement campés et dirigés, nous offrant sans doute leurs meilleures performances à ce jour. L'écriture, toute en finesse, sert une intrigue de cinéma classique mais qui livre ici l'indiscrétion d'une cohabitation forcée.

Cannes 2016

D'un côté le manipulateur.  De l'autre le pouvoir castrateur. Deux psychologies qui éclatent constamment à travers des paroles sournoises ou des transgressions dans les règles du couple. La scène de repas avec les amis est l'exemple même de la réussite ténue du film : alors que l'on pourrait tomber dans le caricatural,  Lafosse choisit de ne jamais dépasser la ligne de la violence physique qui menace à chaque scène. Ce qui intéresse vraiment le metteur en scène ce sont plutôt les moments d'humiliation pulsionnels propres à la haine installée.

Le personnage le plus complexe à saisir est sans doute celui de la femme que Bejo tient parfaitement. Alors que son mari semble la faire chanter au moindre sentiment, passant pour une victime régulière, elle le maintient clairement dans une position affaiblie et déséquilibrée,  entretenant le flou entre le concret et l'émotionnel. Les quelques scènes avec la mère et l'ami viennent d'ailleurs mettre en avant le rôle d'un père disparu et généreux qui probablement à eu lui-même quelques mailles à partir avec sa propre femme. Le modèle générationnel malade serait donc à l'oeuvre, entre prise de conscience réactive et déterminisme profond.

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Lafosse impressionne toujours autant par sa maîtrise. La mise en scène se sert régulièrement de plans longs qui ne cessent de découper le couple de les séparer dans les mouvements de caméras pour ensuite mieux les rapprocher. La fixité des images venant alors sceller les drames, après la danse de l'amour et de la haine. Le découpage est d'une grande intelligence, comme d'habitude, Lafosse appuyant régulièrement l'isolement travaillé dans les cadres et marquant parfaitement la séparation. Procédé évident mais qui fonctionne à merveille, il y avait là un pari qui n'était pas simple à relever puisque le film se passe dans l'unité de lieu de la maison.

Pour les enfants, le choix des jumelles est sans doute essentiel,  limpide, renvoyant à leurs parents un miroir régulier de la responsabilité commune des dégâts. Les deux gamines étant régulièrement prises en otage dans la guerre des émotions on peut s'imaginer que l'une et l'autre devront choisir leur camp, ouvrant une autre valse irréconciliable de séparation et d’unions contrariées.

Un film remarquable, d'une complexe simplicité. 

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