La Tête haute : Interview d'Emmanuelle Bercot, la star de Cannes 2015

Geoffrey Crété | 12 mai 2015
Geoffrey Crété | 12 mai 2015

Elle ouvrira les festivités avec sa réalisation La Tête Haute, puis sera en compétition pour la Palme d'or avec le premier rôle de Mon roi, le film de Maïwenn. Cannes 2015 est donc celui d'Emmanuelle Bercot, dont le nom sera désormais connu de tous. Rencontre avec cette actrice, réalisatrice et scénariste remarquable.

 



Ecran Large : Vous ouvrez le Festival de Cannes en tant que réalisatrice, puis revenez en compétition comme actrice dans le film de Maïwenn. C'est effrayant d'être dans l'oeil du cyclone ?

Emmanuelle Bercot : Effrayant, non. Mais je suis consciente que c’est exceptionnel. Comme toutes les choses exceptionnelles, on sait que ça ne se reproduira pas donc on a envie d’en profiter. Ce n’est que positif. C'est plus de plaisir mais pas plus de pression.

EL : Ca fait quoi de passer en ouverture après plusieurs grosses productions hollywoodiennes pas très glorieuses, dont le désastre Grace de Monaco l'année dernière ?

EB : On parle des deux ou trois films de ces dernières années. Il paraît qu'ils étaient mauvais oui, mais j’ai pas vu les films incriminés donc je peux pas me prononcer ! Ce que je trouve extraordinaire déjà, c’est qu’il n'y a pas énormément de films français qui font l’ouverture. Ca fait 28 ans qu’il n'y avait pas eu une femme. Donc forcément ça me fait plaisir. Mais ce qui me touche le plus, c’est que le sujet du film, et les gens à qui il tente de rendre hommage, soient mis en lumière de façon si prestigieuse.

EL : Entre le prestige d'ouvrir le Festival, et la déception de ne pas concourir pour la Palme d'or, qu'est-ce qui l'emporte ?

EB : Déjà, je n’ai pas l’esprit de compétition. Donc je comprends l’enjeu d’être en compétition et ce que ça aurait pu représenter pour ce film, mais en même temps c’est tellement exceptionnel de faire l’ouverture avec un film comme celui-là, que je ne peux pas parler de déception... Et ça me plaît bien d’être un peu en marge mais d’être là quand même.

 

"Cannes, c'est aussi le théâtre de l’humiliation"

 

EL : Il y a si peu de femmes à Cannes que même le communiqué de presse s'est trompé : il vous a présenté comme la première à ouvrir le festival, en oubliant Diane Kurys en 1987...

EB : Oui oui (elle éclate de rire) ! Ce qui est fou c’est qu’on en soit encore à préciser que c’est une femme. C’est dans le vent en ce moment de parler de la place des femmes dans le cinéma, mais c’est fou de faire la distinction. Honnêtement je ne pense pas que Thierry Frémeaux y pense quand il regarde un film. On sait qu’il y a moins de femmes réalisatrices que d’hommes, c’est la réalité.

EL : Mais vous êtes quand même fière de votre place dans l'Histoire ?

EB : Oui bien sûr ! Et c’est un sujet de plus qui fait parler du film !

EL : Trois des six femmes en sélection officielle sont françaises (vous, Valérie Donzelli et Maiwenn). C'est étrange non ?

EB : Et trois actrices. Ca raconte des choses… (rires)

EL : Vous avez conscience du mythe cannois qui peut créer une star en une soirée ?

EB : Je ne sais pas ce qui va se passer, mais je sais qu’à Cannes, une vie peut basculer...

EL : Comment on se prépare à ça ?

EB : Je ne me prépapre à rien, je me laisse porter. Je sais que Cannes peut être très violent. C'est aussi le théâtre de l’humiliation. Je connais les deux revers de la médaille, j’ai des amis proches qui ont eu des Cannes difficiles. C’est à double tranchant. Mais je vous avoue que je ne suis pas très inquiète : je ne pense pas que Thierry Frémeaux aurait choisi ce film pour faire l’ouverture s’il pensait que ça pouvait très mal se passer pour nous. Je lui fais confiance. On ne sait jamais mais j’ai décidé de lui faire confiance. 

 

La Tête haute 

 

EL : En plus de votre film, ceux de Jacques Audiard (Dheepan - L'Homme qui n'aimait plus la guerre) et Stéphane Brizé (La Loi du marché) reflètent la réalité sociale de la France. Vous pensez que Cannes a cette mission ?

EB : On dit toujours que Cannes est la photographie du cinéma mondial à un moment donné. Ca me paraît logique et souhaitable qu’il y aient des films pas militants mais engagés, qui parlent de la société dans laquelle on vit. Je crois que ça tient à cœur à Thierry Frémeaux de représenter ce cinéma..

EL : J'ai pensé à Mommy en voyant La Tête haute. Une mère explosive, une deuxième figure maternelle, un ado torturé...

EB : Ah oui ? J’y avais pas pensé ! Ca me va très bien (rires). J’ai adoré Mommy, ça a été un choc. Jouissif. Dans un style tellement loin du mien...

EL : Comment avez-vous trouvé Rod Paradot ?

EB : C’est un casting sauvage, vraiment tout ce qu’il y a de plus classique. Il a été trouvé dans un lycée pro en CAP menuiserie, dans une banlieue. Il a passé énormément d’essais parce qu'il est à l’opposé du personnage. Le choix a donc été difficile mais il m’offrait ce que je ne trouvais pas chez d’autres garçons ; le film couvre le personnage de ses 6 à 17 ans, et je voulais le même acteur entre 13 et 17 ans. Rod a cette jeunesse, ce visage. Il peut être crédible à tous ces âges. Ca m’a porté vers lui. Il n'est pas acteur donc il ne sait pas composer, il ne sait pas faire, donc le fait qu’il soit loin du personnage était compliqué. Ca a été difficile pour lui et j’ai été… je l’ai presque malmené. Je l’ai amené à aller hors de lui. Il est sociable, charmant, bien élevé. Et moi je tenais absolument à la violence du personnage. 

 

La Tête haute

 

EL : Vous teniez à avoir un acteur débutant ?

EB : Ah oui ! Quand on écrit ce genre de personnage, le plaisir c’est de pouvoir révéler quelqu’un.

EL : Mais vous auriez aussi pu dénicher un acteur inconnu au cours Florent.

EB : Oui c'est vrai. Mais ce que Rod a, c’est son phrasé, son parlé très populaire. Je ne suis pas sûre de pouvoir trouver ça au cours Florent. Et je tenais à cette crédibilité sociale. Il vient d’un milieu très modeste, et je n’avais pas envie que ce soit joué.

EL : Vous avez du le convaincre d'accepter le rôle ?

EB : Non pas du tout ! N’importe quel jeune rêve d’être dans un film. Mais je trouve qu’on a une responsabilité en tant que cinéaste quand on va prendre un gamin comme ça dans sa vie. Je voulais que les choses soient bien claires avant le tournage : il allait vivre quelque chose d’extraordinaire mais il allait ensuite retourner dans sa vie. Parce que ça peut être dur. C’est ma plus grande préoccupation avec lui. Ensuite, la condition pour qu'il fasse le fill était qu’il ait son CAP menuiserie . Bon, là je suis obligée d’avouer qu’il l’a pas eu … (rires) C’était la honte. J’ai été obligée de me dédire. 

EL : Ca ajoute une difficulté d’avoir à la fois un acteur débutant et d'autres très expérimentés ?

EB : Non, je ne pense pas. Rod a passer une dizaine d'essais, de longues sessions où il a pris la mesure de ce qui était demandé. Mais je me souviens très bien qu'il a halluciné les premiers jours de tournage. Il ne devait pas s’attendre à autant d’exigences. Jouer avec des partenaires très bons facilite tout cela dit. C'est évidemment très différent dans la direction mais en même temps, on ne dirige jamais deux acteurs de la même façon. Je m’adapte à ce qu’ils sont, leur façon de travailler, et si je sens que je dois être très présente ou plus en retrait. 

EL : Mais est-ce qu'on dirige encore Catherine Deneuve ? Ce n'est pas elle dirige qui le plateau ?

EB : Pas du tout. Surtout pas Catherine. Elle est très ouverte à tout ce qu’on peut dire. Elle se laisse diriger. Aucun acteur n’aime être livré à lui-même je pense. Y’a rien de pire. Catherine, comme les autres, aime qu’on fasse le travail à deux.

 

La Tête haute

 

EL : Comment avez-vous ce désir de filmer un jeune délinquant ?

EB : L’idée est très ancienne. J’ai un oncle éducateur comme le personnage de Benoît Magimel, qui est inspiré par lui. Depuis que je suis petite j’entends parler de ces histoires, c’est un sujet qui m’a toujours intrigué. J’ai toujours été fascinée par les questions de justice. C’est un sujet qui traîne depuis longtemps dans ma tête et je suis partie d’une anecdote de mon oncle : ils avaient un petit jeune auquel il était très attaché, mais qui était très mal barré. Il y avait la juge des enfants, proche de la retraite. Ils essayaient tous les deux de sortir ce gosse de la spirale de délinquance dans laquelle il était et un jour, mon oncle a dit à cette femme : « Moi je suis son père et toi, sa mère ». Et elle lui a répondu : « Non : moi je suis son père et vous, vous êtes sa mère ». Je suis parti de là pour écrire le film.

EL : Ca remonte donc à avant Polisse, que vous avez co-écrit avec Maïwenn ? On peut facilement relier les deux films...

EB : Oui, mais le pont se faire forcément : le petit garçon qui ouvre mon film aurait pu être dans Polisse. C’est un enfant en danger et Polisse parle de la protection des enfants. 

EL : Le succès de Polisse vous a t-il aidé ?

EB : Non pas du tout car ça n’a rien à voir. Le succès de Polisse c’est aussi ce groupe de flics qui a emporté tout le monde. Et ce film est plus âpre, il y a moins de légèreté.

  

"C'est ce que le cinéma anglo-saxon a parfois de supérieur à nous : on croit au moindre petit rôle."

 

EL : On sent un vrai soin apporté aux seconds rôles, très bien dessinés en l'espace de quelques scènes.

EB : Je suis d’accord (rires). Je me lance pas des fleurs, mais c’est un de mes plaisirs. Je pense que les seconds rôles, c'est primordial. C'est ce que le cinéma anglo-saxon a parfois de supérieur à nous : on croit au moindre petit rôle. Je mets beaucoup de soin dans le choix des touts petits rôles. Et à mes yeux, un second ou petit rôle n’a jamais moins d’importance que le premier rôle. Quand je fais une scène avec un second rôle, ça devient le premier rôle. Même les gamins qu’on voit cinq minutes dans le film, quand ils étaient là, je n’avais d’yeux que pour eux.

EL : C'était un choix dès l'écriture de suivre un délinquant blanc, ou ça s'est décidé lors des castings ?

EB : Ca a été un choix dès le départ : avec ma coscénariste Marcia Romano, on ne voulait pas stigmatiser le délinquant. Donc surtout pas issu de l’immigration, surtout pas dealer, pas fumeur de shit, pas fan de rap. Ca nous paraissait essentiel pour que tout le monde se retrouve en lui, et surtout ne pas participer à ces clichés sur la délinquance des mineurs en France.

EL : Comment on aborde ce sujet sans désigner coupable, et tomber dans une caricature sociale politiquement correcte ?

EB : On a choisi d’être à bonne distance de ce qu’on raconte. Je ne suis dans le point de vue de personne. Je suis dans mon point de vue sur ce milieu. Je ne prends pas position, je laisse le spectateur ressentir, déduire, conclure ce qu’il a envie de conclure. Il n'y a pas de fautifs de toute façon, ou alors ils sont nombreux. Pour moi, ce film c’est un témoignage. Ce n'est pas un film à charge ou à thèse. D’ailleurs, même la fin est ouverte.

 

SPOILERS

EL : Je m’attendais justement à une fin plus noire, notamment à cause de l'accident de voiture et de l'agression de la directrice du centre, enceinte. Je suppose que c'était une volonté de ne pas être pessimiste ?

EB : Bien sûr. Forcément si je parle d’un sujet comme celui-là, j’ai envie de voir les choses avec optimisme. J’ai envie de penser qu’on peut y arriver, qu’il y a des choses à faire. Que pleins de gamins peuvent s’en sortir. Maintenant, c’est jamais gagné, d’où cette fin ouverte. Il a évolué, cette paternité va apporter une autre dimension à sa vie, mais ça ne veut pas dire qu’il ne pas refaire de conneries.

FIN SPOILERS

 

La Tête haute

 

EL : Est-ce qu'aujourd'hui, on a besoin de stars comme Deneuve, première au générique du film, pour financer La Tête haute ?

EB : Franchement je ne sais pas. C'est une bonne question mais je n’ai jamais essayé de le monter sans eux. Peut-être que ça aurait été plus dur oui. Mais en même temps c’est la première fois que j’ai un scénario qui plaît autant chez ceux qui financent.

EL : Il y a quelque chose d'étonnant dans votre parcours : la notion de fameuse "famille du cinéma français". Vous avez commencé à tourner avec Isild Le Besco, et avez connu votre premier grand succès avec sa soeur Maïwenn, avec Polisse. Ensuite, vous avez dirigé votre fils Nemo Schiffman dans Elle s'en va, avec déjà Catherine Deneuve ; et tous deux ont été nommés aux César. Enfin, votre compagnon et père de votre fils, est votre chef opérateur, Guillaume Schiffman.

EB : J’ai un esprit très famille oui ! Après c’est le hasard des liens. Je me suis retrouvée à travailler avec Maiwenn alors que j’ai été très liée à sa sœur, c’est étrange oui. J’aime bien quand les choses circulent comme ça. J’aime le travail en famille au sens large. J’ai quasiment  toujours la même équipe. Ca fait partie du côté artisanal que conserve le cinéma pour moi, ça fait partie de ce plaisir de la fabrication en famille, les correspondances, etc.

EL : Votre parcours est presque exemplaire : vous avez été repérée avec vos courts-métrages, avez réalisé un premier long discret, connu un premier succès et décroché une nomination au César comme co-scénariste. Puis vous avez dirigé une grande star, Deneuve, qui a logiquement attiré l'attention. Et maintenant vous voilà à Cannes. C'est presque réconfortant de voir ce type de carrière très logique.

EB : Je trouve mon parcours un peu bizarre et difficile à identifier. J’ai évité les montagnes russes en même temps, parce que j’ai très, très peur de monter très haut et redescendre très bas. Je préfère monter lentement mais sûrement (rires). Mais effectivement c'est un chemin assez traditionnel. J’ai fais une école déjà. Après j’ai eu un parcours assez discret parce que je n’avais pas d’ambitions. J'étais déjà émerveillée à l'idée de pouvoir faire ce métier, et en vivre. Je n’avais pas d’ambition de notoriété, de pouvoir. J’ai longtemps travaillé avec des inconnus. Je n’ai pas fais appel à des acteurs connus qui m’auraient permis d’être exposée très vite.

EL : Vous aviez des références en tête ?

EB : Sweet Sixteen de Ken Loach. C’était comme un phare. Pour moi, ce film est le summum de la perfection.

EL : On vous attends aussi dans Mon roi de Maïwenn. Vous avez été surprise qu'elle vous a proposé le premier rôle de son film après Polisse ?

Evidemment ! Je ne sais pas quelle actrice de 46 ans peut ne pas être surprise qu'on lui propose un premier rôle, surtout venant de quelqu’un comme Maïwenn, avec le prestige qu’elle a aujourd’hui. J'ai cru qu’elle était tombée sur la tête. Mais en même temps, elle sait ce qu’elle fait.

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