Annecy 2013 : Interview de Theodore Ushev

Nicolas Thys | 12 juillet 2013
Nicolas Thys | 12 juillet 2013

Récompensé dans de nombreux festivals pour Les Journaux de Lipsett, le réalisateur d'origine bulgare Theodore Ushev était en compétition au festival d'Annecy 2013 pour son nouveau film, Gloria Victoria, produit par l'ONF/NFB. Ce fût l'occasion de revenir avec lui sur quelques points importants de sa carrière et sur sa trilogie composée de Tower Bawher, Drux Flux et Gloria Victoria, débutée en 2006.  

 

D'où venez-vous ?

Je suis d'origine bulgare, je viens de Sofia. J'ai fait l'académie des Beaux-Arts en design graphique. Puis en 1999 j'ai déménagé à Montréal et j'ai travaillé dans les domaines du multimédia et du design. J'ai été directeur de création dans plusieurs agences de publicité. C'est par hasard que je me suis mis à faire des films d'animation sur Flash. Ils ont été distribués sur internet, des gens à Annecy les ont vus et ils m'ont invité pour présenter mon travail car c'était rare à l'époque. Il n'y avait pas encore beaucoup de films faits pour le web. Des gens de l'ONF là-bas m'ont dit de leur proposer un film. Et encore par chance, j'ai fait un peu de design graphique pour leur site internet.

 

Vous avez donc commencé par l'image fixe ?

Oui, je viens vraiment de là. J'ai un peu étudié l'animation dans mon école secondaire qui était une école de décors de théâtre, j'ai même gagné un prix dans un festival belge dans la catégorie films de fin d'étude mais après ça j'ai complètement abandonné. Je n'y touchais plus car ça demandait trop de travail. J'avais fait le film assez vite mais après c'était plus difficile. En plus, la situation en Bulgarie n'était pas au mieux pour l'animation. Après la chute du mur de Berlin, le support gouvernemental avait été détruit, le grand studio d'animation aussi. Ce n'était donc pas là que je pouvais trouver l'inspiration ni des gens qui faisaient de l'animation.

 

Pourquoi avoir choisi de revenir au mouvement ?

Quand je faisais des petits films d'animation sur internet, l'idée que maintenant, grâce à ce moyen là, je pouvais être libre, faire des films sans argent ou sans grand producteur était inspirant. J'étais enchanté par l'idée que le web était bon pour l'animation. Soudain, une plateforme immense était créée pour montrer ces films donc j'ai recommencé et continué. Mais je ne connaissais vraiment pas très bien l'animation au début. Je m'y suis familiarisé lors de mon déménagement à Montréal, en allant à la vidéothèque de l'ONF où je regardais des films des frères Quay, de Jan Svankmajer, de Borowczyk ou des maîtres polonais de l'animation. Je louais beaucoup de DVD, j'adorais et je me disais qu'il fallait que j'essaye de faire ça. En fait, c'est avec l'ONF et en regardant les films des autres que j'ai appris l'animation.

 
Walking on by de Theodore Ushev (2003)

 

Pourquoi vous-êtes vous tourné vers l'abstraction ?

J'adore les mouvements d'avant-garde du début du 20ème siècle. Mon père était d'ailleurs un peintre abstrait et il faisait de la peinture constructiviste quand j'étais petit. Cela a été une influence importante car je voyais chez moi beaucoup d'albums avec des peintures abstraites. Et aujourd'hui, j'adore encore ce type de peintures mais ce n'est pas facile de faire des films d'animation abstraits, ils sont peu acceptés lors des festivals. On trouve peu de subventions pour les produire, les gens disent que c'est trop artistique et que ce sont des films de galerie. Mais c'est une séparation artificielle, il n'y a pas de films de festival ou de films de galerie mais on essaye souvent de marginaliser certains styles, ou certaines façons de faire des films.

 

A l'ONF aussi cela posait problème de faire des films abstraits ?

Quand j'ai commencé, avec Tower Bawher en 2005, les films abstraits et non-narratifs n'étaient pas à la mode. Ce n'était pas la bonne période. Pour différentes raisons, ces années là, on pensait que les films très formels ne rencontraient aucun public. Donc je l'ai réalisé, je l'ai ensuite montré à Marcel Jean qui était producteur exécutif à l'ONF, il l'a aimé et il a décidé de le produire. Tout s'est fait de façon non orthodoxe. Il s'est donc occupé de la postproduction et de la distribution. Et contre toute attente, le film a connu un énorme succès en festival mais aussi un succès commercial. Il a été vendu à plusieurs chaines de télévision comme Sundance TV, Independant Film Channel et aussi en Europe à Arte ou Canal +. L'édition DVD a également bien fonctionné. Le film a rapporté de l'argent et le studio a eu envie d'en produire d'autres. Enfin, les gens se sont aperçus que les films abstraits sont accessibles au public, que c'est simplement une forme comme une autre.

 

Que représente l'ONF finalement pour vous ?

La liberté. Je suis le réalisateur le plus libre du monde grâce à l'ONF. Et je suis honnête à 100% en disant ça. J'y suis entré en 2004, là on est en 2013. Ca fait 9 ans que j'y travaille et jamais un producteur n'est passé en disant : "Fais ça" ou "Ne fais pas ça". Bien sûr, ils proposent parfois : "Peut-être que de cette manière ce serait mieux..." et j'écoute beaucoup. Mais jamais je n'ai reçu d'ordre. J'ai réalisé là-bas les films les plus fous qui me sont passés par la tête. Parfois, je dis à mon producteur : "Je ne crois pas que tu pourras le produire" car si j'étais à sa place, peut-être que je n'oserais pas le produire. Je le remercie pour sa confiance. Ma trilogie sur le 20ème siècle, Tower Bawher, Drux flux et Gloria victoria, est très expérimentale. On a pu, grâce au studio, expérimenter avec le matériel, la technique et même la 3D stéréoscopique. Sur Drux flux, la 3D est faite de manière excessive, elle arrive au cerveau brutalement. J'ai dit : "On peut faire ça ?" et mon producteur, Marc Bertrand, m'a répondu : "Oui, on ne le vendra pas à la télévision, mais si c'est ton idée, fais-le". Et finalement, ils ont réussi à le vendre à Samsung qui commençait à produire des TV 3D. Donc, même ça, ça a marché.

 
Tower Bawher de Theodore Ushev (ONF/NFB, 2006)
   

Quand vous avez commencé Tower Bawher, vous aviez prévu que ce serait une trilogie ?

Non, pas du tout. Pour ce film, je me suis réveillé une nuit avec, dans la tête, une musique soviétique et j'ai pensé à mon père qui réalisait des affiches de propagande pour le régime avec des peintures abstraites. La musique m'est restée dans la tête et j'ai trouvé le CD par hasard, de passage à Prague, dans un marché aux puces. Puis, j'ai remis la musique et j'ai fait le film en 3 semaines à peine, quasiment sans dormir. J'ai commencé et je n'arrivais plus à m'arrêter. C'était incroyable, c'était là, comme ça, immédiat. C'est comme si j'avais sorti quelque chose de moi, quelque chose par rapport à mon père. C'était thérapeutique.

 

Comment présentez-vous vos projets à l'ONF ?

Tower Bawher, quand je l'ai montré à Marcel Jean, était déjà terminé. Pour Drux Flux, c'est un peu pareil. On m'a demandé de faire une version en 3D stéréoscopique de Tower Bawher. J'ai commencé à jouer avec les formes, à le déconstruire. Puis j'ai présenté un autre court-métrage dans un festival à Stuttgart entre temps. Là, je suis passé dans une usine désaffectée, j'ai commencé à prendre des photos. Et pendant que je réalisais la version 3D du premier film, j'ai également créé Drux flux en 3 ou 4 semaines. Je l'ai montré et ils ont aimé. Je ne présente jamais de story-board ou de scénario pour des films abstraits. Je les montre finis en général et si les producteurs aiment, ils les prennent.

 

C'était la même chose pour Gloria Victoria, le troisième volet ?

Quand j'ai eu fini Drux flux, j'ai montré les dessins que j'avais déjà faits pour le suivant. Je continuais de continuer à penser dans cette direction. Je voulais le faire dans de meilleure condition mais ça m'a demandé beaucoup plus de temps. Mais je n'ai pas non plus montré de story-board, mon producteur n'a vu que 6 images. Je lui ai dit : "voilà ce que j'ai, j'ai aussi une musique, est ce que je peux faire le film ?" et il m'a dit "vas-y". C'est pour ça que je me sens privilégié, ailleurs ça n'arrive jamais.

 

   

Et pourquoi Chostakovitch pour la musique de Gloria Victoria ?

C'est arrivé comme ça. Quand j'ai fait Drux Flux, je me suis dit bon c'est Chostakovitch qui doit finir cette trilogie. Tout m'a amené dans cette direction. Tower Bawher parle des relations entre l'idéologie, le pouvoir et l'art, Drux Flux est sur l'industrie, le pouvoir et l'art. Et quand on dépasse l'idéologie et l'industrie, qu'est ce qui reste ? La guerre. C'est la seule porte de sortie. Il ne reste que les conflits, la haine, les combats. J'ai donc simplement continué à dire ce que je voulais dire et c'est Chostakovitch qui m'est venu en tête.

 

Vous avez fait Gloria Victoria en 3D stéréoscopique également ?

Il na pas été juste fait en stéréoscopie. L'idée, le concept même du film a été imaginé à partir de la 3D. Quand le film commence, c'est en relief de manière excessive, augmentée, en couleur. Et quand on entre dans une guerre, on perd peu à peu les nuances, le gris. Donc le film devient plus géométrique, plus noir/blanc et il se termine en 2D. Dans un conflit, les nuances n'existent pas : tu es de mon côté ou tu es mon ennemi. Il n'y a aucun no man's land.

 

Vous êtes un artiste engagé. Vous ne pouvez pas séparer l'animation du politique?

Non, je ne peux pas séparer l'ani... je ne peux pas séparer l'art du politique. Mais tous les mouvements artistiques importants sont nés en réaction à des événements politiques. Le constructivisme est né de l'idée d'un communisme total. Le futurisme associé à la fascination pour l'industrie et même au fascisme de Mussolini. Ils y a toujours eu des réactions et contre-réactions entre les mouvements artistiques et politiques. Ils ne peuvent pas être séparés. Et puis je n'apprécie pas de vivre comme une sardine en boite, je refuse d'être enfermé et je m'intéresse à ce qui se passe. Mes films sont tous des réactions sur ce qui se passe autour de moi. D'ailleurs, pour Gloria Victoria, ça faisait 4 ans que je travaillais sur le film. J'ai fait beaucoup d'esquisses mais ça n'avançait pas. Je me cassais la tête sur ce film car je ne savais pas où aller, j'ai même pensé abandonner. Et tout à coup, au Québec des manifestations étudiantes ont commencé, celles du printemps québécois. Là, j'ai vu la haine, la compétition, comment les gens se mettaient à se détester et tous les conflits. Je sortais dans la rue et je ne voyais que ça et l'explosion de la violence. J'ai vu des drapeaux rouges, des bagarres avec la police, des masques à gaz, etc. Mais en fait, ça ne vient pas comme ça, ça vient assez tranquillement. Et là, je me suis dit : c'est ça mon film ! J'ai tout repris depuis le début et je l'ai terminé en 2 ou 3 mois. La moitié des scènes n'était pas dans le film avant cet événement là. J'imagine donc que je ne peux pas faire quoi que ce soit si rien ne m'inspire sur le moment.

 
Drux flux de Theodore Ushev (ONF/NFB, 2008)
   

Vous avez également un autre film très engagé à Annecy, Joda en hommage au réalisateur iranien emprisonné Jafar Panahi.

Oui, c'est une production indépendante de l'ONF. Marcel Jean, avant d'être directeur artistique du festival d'Annecy, a eu l'idée de réunir plusieurs cinéastes d'animation et de leur demander des petits films pour sa libération. Les autres ont fait 30 secondes, et Marcel Jean a dit en plaisantant que comme je suis bulgare et que je ne parle pas bien le français, je n'ai pas compris et j'ai rendu un film de plus de 3 minutes. Mais quand il l'a proposé, j'ai tout de suite accepté. C'était la période de Noël, je pensais me reposer ou faire du ski et au lieu de ça, j'ai fait ce film. J'ai demandé à une amie iranienne une lettre d'amour, que ce soit pour son frère, ses parents ou son mari. Et comme son père fût prisonnier politique en Iran avant de venir au Canada, sa mère avait reçu des lettres et elle les avait conservées donc rien n'a été inventé. J'ai aussi pensé que je devais faire ce film en animant la calligraphie persane, le farsi. Donc tout est animé à partir de textes poétiques et de poèmes de Rûmî. Cela m'est venu comme ça, je voulais montrer le versant humain des tragédies politiques, ce qu'elles impliquaient. Et c'est aussi ça le côté humain : interdire à un artiste de s'exprimer en faisant son art, c'est l'une des punitions les plus cruelles qui soit.

 

C'est assez rare de voir un film d'animation prendre position pour un cinéaste qui ne fait pas d'animation, et réciproquement.

Pour moi l'animation a cessé d'être du cinéma. C'est devenu un art seul, dynamique, en développement et en mouvement constant. Je pense que l'animation sera l'art du 21ème siècle. C'est l'art qui est le plus nourri par la technologie. La seule prise de vues réelles, le théâtre, la danse, les autres arts ne sont pas aussi nourris par la technologie que l'animation. C'est donc un boum incroyable qui s'opère. C'est une question de temps maintenant et le rôle du critique de cinéma d'animation et des animateurs est important. Ils doivent s'exprimer au maximum pour que les gens comprennent ce que c'est, que c'est un art véritable, dans toutes ses formes : séries télévisées, longs-métrages, films d'auteur, clip, etc. Les films d'animation sur youtube font parties de ce qui est le plus regardé. Les gens regardent les films et s'y intéressent. Vimeo devient presque plus important que certaines chaînes de télévision. Et comme les gens ont de moins en moins de temps, ils regardent de plus en plus de films courts, même sur téléphone, l'animation prend de l'ampleur. Je ne suis pas contre ces méthodes de visionnage, ni contre le téléphone ni contre les autres mode de projections, même dans la rue.

 
Rossignols en décembre de Theodore Ushev
   

Vous aimez les nouvelles technologies mais vous semblez encore très attaché au papier, comment conciliez-vous ordinateur et animation traditionnelle ?

Je ne les sépare pas. Pour moi en fait c'est la même chose le papier et l'ordinateur. Tout dépend de l'idée que j'ai ou du concept. L'idée vient d'abord et ensuite je vois comment travailler pour que ce soit le plus efficace et rapide. Et je mélange toujours beaucoup les techniques. Quand je travaille sur papier, je scanne tout et je numérise. Pour Tower Bawher, c'était d'abord une animation sur Flash sur ordinateur. J'ai ensuite séparé les trois couleurs comme quand on fait une séparation de couleur dans les imprimeries. J'ai tout imprimé toutes les images, couleur par couleur, et j'ai tout scanné. Donc j'utilise toujours les moyens informatiques et non informatiques.

 

Comment avez-vous conçu Gloria Victoria ?

Gloria victoria, c'est un film fait sur ordinateur mais j'ai utilisé plein de techniques différentes. J'ai utilisé photoshop mais aussi la gravure sur bois pour certaines textures. J'ai fait quelques petites choses sur téléphone portable, sous androïd. J'ai aussi utilisé Processing. On fait beaucoup de modélisation avec ce langage donc par exemple, je fais une ligne, j'applique les textures autour et je vois comment ça bouge autour de la ligne. Mais j'ai aussi un troisième film à Annecy, une vidéo musique pour un groupe bulgare : Demoni. C'est dessiné directement sur vinyle avec un marker. C'est de l'animation digitale mais sur un gramophone à la façon d'un zoopraxiscope. J'ai même participé à un quatrième film, Réflexion de Sylvie Trouvé, comme monteur et consultant.

 

Oui, d'ailleurs, vous faites le montage de vos films tout seul ?

A l'exception des Journaux de Lipsett car la technique de montage était assez compliquée, je monte mes films seul. Mais j'adore travailler avec le même monteur et ingénieur sonore de film en film. C'est toujours Olivier Calvert même sur Rossignols en décembre qui avait peu de moyens. Il n'était pas payé mais il était là.

 

Cliquez sur l'image pour voir le trailer de Gloria Victoria de Theodore Ushev

 

Pour revenir brièvement sur les Journaux de Lipsett que vous avez réalisé en 2010, un film sur le cinéaste canadien Arthur Lipsett, les journaux que vous semblez citer, ont-ils vraiment existé ?

En fait, ils existent et ils n'existent pas. On a retrouvé un ancien carnet de notes de Lipsett avec quatre pages de textes dont certaines sont dans le film. Mais pour le reste c'est un texte créé avec Chris Robinson, mon coscénariste, un spécialiste de l'animation, à partir des films de Lipsett. Et comme pour moi, Lipsett vivait dans ses films, ses films c'était vraiment lui. On a donc pris ces textes, on les a copiés, découpés, collés, encore et encore jusqu'à trouver quelque chose de logique, un peu à la façon des postmodernes. Mais ce sont ça les journaux, ce sont aussi ses films. Donc, ils existent sans exister.

 

 Merci à Marie Beaunay et Nadine Viau

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