Craig Brewer (Hustle & Flow)

Flavien Bellevue | 7 décembre 2005
Flavien Bellevue | 7 décembre 2005

De passage à Paris, le réalisateur Craig Brewer nous parle de son second long-métrage, ode au hip hop, Hustle & flow, primé cette année à Sundance (Prix du public et de la meilleure photo et nommé pour le Grand Prix du Jury). Il nous livre son expérience sur le tournage, sa vision des personnages ainsi que ses goûts en matière de blaxploitation, genre qui l'a influencé et dont est empreint son film. Une interview à lire sur fond musical, de préférence, hip hop ou soul.

Comment avez-vous eu l'idée de Hustle & flow ?
L'histoire raconte comment j'ai réalisé mon premier film. Il s'appelle The Poor and hungry (inédit en France) et je l'ai réalisé en numérique avec mon beau-frère comme unique technicien. Il s'occupait du son et moi de l'image et on éclairait l'ensemble à l'aide de lampes à attaches qu'on avait achetées dans la quincaillerie du coin. Nous faisions les décors dans mon salon tandis que ma femme s'occupait de la prod. Mais j'ai eu envie de faire ce film parce que mon père était mort assez jeune. Il avait quarante neuf ans et son dernier vœux était que je me bouge le cul pour faire ce dont j'ai toujours rêvé : tourner un film. Il est mort ce jour-là d'une crise cardiaque - ce qui était étrange car il ne souffrait d'aucune maladie. À ce moment là, vous commencez à vous poser des questions du style combien de temps il me reste à vivre sur cette planète ? Après avoir fait le film, j'ai repensé à tout ce que j'avais enduré pour le faire et finalement, le processus de création est devenu plus intéressant que le film lui-même. Ce processus et les événements douloureux m'ont permis de réfléchir sur le nombre de films qui explorent cet aspect de la créativité et de la collaboration. C'est à partir de là que j'ai eu l'idée pour mon film Hustle & flow qui donc traite de cette idée de processus. Il s'agit, ici, de prendre le plus faible des faibles, en l'occurrence un mac, et lui donner une histoire qui ne le juge pas mais qui explore sa créativité.

 


Comment avez-vous choisi les acteurs ?
Eh bien, j'ai toujours su qu'il fallait un acteur solide pour le rôle principal et à partir du moment où on sait qui va jouer le rôle de Djay, nous trouvons le reste du casting. Les producteurs et moi avons donc dressé une liste d'acteurs potentiels pour le rôle et un nom revenait sans cesse, Terrence Howard. Mais les studios ne voulaient pas l'utiliser car il n'était pas une star au moment où on l'avait proposé. Ils savaient qu'il pouvait être très bien pour ce rôle mais ils ne pouvaient pas vendre ce film avec son nom. C'est ce qu'ils répétaient sans arrêt et vous savez, on vit dans une société à Hollywood où parfois la meilleure personne pour jouer le rôle principal n'est pas celle que vous jugez bon d'utiliser mais plutôt celle qui fera assurément des entrées. Peu importe, nous nous étions dit que nous garderions Terrence bien que personne chez les studios n'était d'accord. Nous avons donc dû trouver le financement nous-mêmes et c'est là que John Singleton est venu sur le projet. Il était mon studio et il savait qu'un film qui allait être si petit, si intime, avait besoin d'un effet spécial et cet effet était l'interprétation. Je savais que Terrence allait tout emporter sur son passage et maintenant il est une star.

 

Connaissiez vous le film Collision de Paul Haggis avant d'engager Terrence Howard et Ludacris ?
Non mais je sais que Terrence le bat aussi dans ce film. Quand nous étions sur le tournage, Terrence devait frapper Luda et il lui disait « Mec, je te le dis, le prochain film qu'on fait ensemble, je dois t'en mettre plein la tronche parce que ça fait deux fois que tu me bats dans un film. » (Rire.). Je savais qu'ils étaient tous les deux dans le film Collision mais je ne savais pas de quoi ça parlait ou ce qu'ils y faisaient. Ce qui est vraiment intéressant car j'ai vu Collision juste après avoir fini Hustle & flow et Terrence y joue deux personnes bien différentes. Quel acteur incroyable ! Il peut jouer un réalisateur de téléfilm et juste après, un pauvre mac.

 


Est-ce que ça été difficile d'avoir Isaac Hayes et comment s'est passé le tournage avec lui ?
J'ai appelé Isaac car je suis un fan. Il est de Memphis et j'avais besoin de quelqu'un qui pouvait amener ce côté, à l'ancienne, cool et apaisé du musicien de Memphis. Qui d'autre pouvait faire cela qu'Isaac Hayes ? Un de mes films préférés de blaxploitation qu'il a fait, s'appelle Truck Turner (1974). C'est un super film et sa bande son est géniale. Je l'ai donc appelé, nerveux et je lui ai dit, pour aborder son personnage, que Truck Turner avait raccroché ses armes et qu'il s'était mis à la retraite et avait ouvert un bar. « C'est ce que je veux que vous soyez. » lui dis-je. Il m'a répondu (avec la voix d'Isaac Hayes) « - Je pense que ça me plaît et je lui ai dit - Monsieur, est-ce que ça vous dérange de dire « enculé » dans mon film ? - Je pense que je peux y arriver. » (Rire.) J'étais inquiet mais je savais qu'il devait le dire. À part ça, il a été super.

 

 


J'aime beaucoup l'idée que d'un côté, nous voyons Djay vivre dans des conditions précaires et que d'un autre côté nous voyons Key qui lui vit dans une jolie petite maison mais en fait rien ne va plus pour lui et pourtant ils sont proches.
Avez-vous déjà rencontré quelqu'un avec qui vous étiez au lycée et que vous n'aviez pas revu depuis des années ? Cela fait peut être des décennies et ce fut tellement long que vous tombez dans les bras l'un de l'autre. Vous vous asseyez avec lui pendant un bon moment, vous pleurez et vous vous remémorez toutes les choses auxquelles vous aviez rêvées et ce que vous vouliez être à l'époque. Le personnage de Terrence, Djay, et le personnage d'Anthony Anderson, Key, sont allés tous les deux à la même école et sont similaires. Il n'y a pas de différences entre eux sauf que chacun a pris une décision et ça les a mené à des vies différentes. Ça ne veut pas dire qu'ils ne partagent pas la même crise émotionnelle et qu'ils ne se posent pas les mêmes questions : Est-ce que je fais ce que je dois faire ? Est-ce que j'utilise le meilleur de moi-même ? Est-ce que je fais ce pourquoi Dieu m'a mis sur cette planète ? Et ça m'est égal que vous ayez une belle maison, trois voitures et une grande famille, tout le monde se pose cette question. Tout le monde atteint un moment dans sa vie où on se pose la question d'avoir pris ou non le mauvais chemin ? Est-ce qu'il est trop tard pour revenir sur le bon ? Il est donc important que Key ait une vie plus construite et soit plus fortuné que Djay car malgré cela, ils sont frères, ils sont proches. Ils sont les seuls à dépendre l'un de l'autre car ils savent ce qu'ils ont été.

 

Bien que l'histoire soit plus une affaire d'hommes vous donnez une place importante aux femmes. Elles soutiennent leurs hommes. Est-ce que c'était quelque chose que vous ressentiez avec votre femme sur votre premier film ?
Je me souviens, lorsque j'étais avec les actrices avant le tournage, je leur avais dit que je ne voulais pas qu'elles voient leur rôle comme quelque chose de faible ou de dégradant mais qu'elles allaient jouer dans un film du genre « la femme supporte son homme ». Le film Rocky correspond à cela et me touche beaucoup. Il y avait une photo de Rocky Balboa devant mon script ; elle le représente après un combat, il est en sang, couvert de bleus et il marche et pourtant Adrian lui tient la main et le regarde avec admiration. Chaque fois que je regarde cette photo, je suis un peu émotif parce que nous, les hommes, ne savons pas communiquer cela aux femmes et avoir le soutien d'une femme qui croit en vous, c'est le plus beau cadeau qu'un homme puisse recevoir d'une femme. C'est quelque chose que nous essayons toujours d'obtenir mais nous sommes plutôt mauvais. Parfois, nous devons le prendre par la force - je n'entends pas la force physique mais nous devons être autoritaire. En fin de compte, tout tourne autour de nous, la femme doit nous supporter. Il y a de cela dans Hustle & flow bien que nous ayons affaire à un mac et ses prostitués. Lorsque Djay commence à changer, il permet aux femmes d'entrer dans sa vie et de l'aider à revenir dans le droit chemin. Cela se voit lorsque Nola est à ses côtés constamment ou quand Shug lui achète une chaîne ou une lava lampe, cela signifie quelque chose pour lui, qu'elles participent à son rêve.

 


Le personnage de Nola est très bien comme partenaire
Oui, c'est intéressant parce que je pense que son histoire avec Djay n'est pas finie. Je pense qu'il y aura d'autres films avec eux. C'est très intéressant parce que Nola est toujours une partenaire, elle deviendra son égal. Elle est plus « mac » que Djay à la fin de cette histoire… mais on verra tout cela plus tard.

 

Pensiez-vous avoir autant de succès ?
Absolument pas. J'espérais juste avoir un contrat vidéo ou DVD pour qu'on puisse sortir le film dans ce circuit mais quand le film est allé au festival de Sundance, tout a changé même ma vie. Je ne m'attendais pas à cela et c'est plutôt pesant.


Quels sont les films ou les réalisateurs qui vous ont influencé pour faire ce film?
Truck Turner, des films comme Black Samson (1974) et évidemment des films tels que Shaft, les nuits rouges de Harlem (1971) et Superfly (1972). Mais c'est Le Mac (1973) qui m'a vraiment influencé. J'ai toujours pensé que c'était un très bon film ainsi que des films comme Tout, tout de suite (1972). Les gens qui ne comprennent pas les films blaxploitation, devraient savoir qu'il s'agit de justice, une vraie, une justice de la rue. Vous êtes probablement souillé lorsque vous vivez en dessous du seuil économique, vous devez prendre les choses en main par la force. Je pense que nous sommes attirés par des histoires comme ça, Le Parrain et Taxi driver sont de parfaits exemples. La blaxploitation, c'est la même chose mais il y a juste en plus de jolies femmes, de la super musique soul avec ces guitares wah wah et ces charlestons et c'est plus divertissant. Qu'est-ce que vous pouvez faire contre des films comme Cleopatra Jones ou Coffy (1973)? Ce sont les films les plus cools qui aient jamais existés et ils sont faits pour être cool. La plupart des musiques qui sont utilisées dans ces films, viennent d'un label qui s'appelle Stax et j'ai toujours été attiré par cette musique (à ce sujet, le DVD du concert mythique WattStax est uniquement dispo en zone 1. Vous pouvez voir une bande annonce et écoutez une sélection de ce concert sur ce site). Les musiques du genre d'Otis Redding, de Sam and Dave etc, elles ont un certain rapport au sexe et j'ai toujours voulu inclure cela dans Hustle & flow.

 

 




Vous sentez-vous proche de réalisateurs comme Marc Levin (Slam, Les protocoles de la rumeur) ou David la Chapelle (Rize) ?
J'ai rencontré David Lachapelle à Sundance et nous avons discuté de notre amour pour cette musique et cette danse mais je pense avoir d'autres influences. Ces deux réalisateurs les partagent probablement. La Chapelle est un photographe et a un œil unique ; son travail sur Rize est impressionnant. Mes influences sont tout de même plus du côté de Kazan avec Un tramway nommé désir ou de Martin Scorsese. J'aime voir le train-train quotidien se rompre soudainement et voir apparaître les conflits familiaux. Ils m'excitent et me donnent envie d'écrire. Ma famille est très passionnée et vient du Sud des États-Unis donc quand je vois des combats, de la jalousie et de la trahison sur grand écran, je ne peux m'empêcher de me sentir chez moi (Rire.). C'est pour ça que j'aime faire ce genre de film.

 

 


Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets ?
Je viens juste de finir un film intitulé Black Snake Moan avec Samuel L. Jackson, Christina Ricci et Justin Timberlake. Le film sera distribué par Paramount Classics et il devrait sortir l'année prochaine. Nous venons à peine de le boucler et ce que nous avons fait pour le rap avec Hustle & flow, nous le ferons pour le blues. Christina Ricci y est sexy comme jamais. Personne ne l'a vue comme ça et je pense que Samuel L. Jackson tient le rôle de sa carrière, il est tellement incroyable !

 

 

 

Propos recueillis par Flavien Bellevue.
Autoportrait de Craig Brewer.
Remerciements à Thomas Percy de BCG Presse.

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