Jalil Lespert (Le petit lieutenant)

Hoda Kerbage | 15 novembre 2005
Hoda Kerbage | 15 novembre 2005

À l'affiche du Petit lieutenant, le nouveau film de Xavier Beauvois, Jalil Lespert nous offre une performance aussi juste que celle qui lui avait valu le César du meilleur espoir pour Ressources humaines. Une excellente occasion pour le revoir et vous proposer un deuxième entretien (le premier se trouve ici) seulement quelques mois après la sortie du Promeneur du Champ de Mars.

Enfin un nouveau film de Xavier Beauvois sur les écrans !
Le petit lieutenant s'est monté difficilement. Il a fallu quatre ans exactement, parce qu'il aborde des sujets qui ne sont pas évidents. Xavier est devenu un ami depuis. Je le qualifierais d'assez brillant et en même temps de très humain, de très simple. Quand tu travailles avec lui, tu sais qu'il construit minutieusement son scénario mais il n'arrive pas sur le tournage avec une version définitive, même s'il y a de nombreux détails. Il remet énormément de choix en question une fois qu'on est sur le plateau.

Il avait déjà pensé à toi il y a quatre ans ?
L'une de ses grandes qualités de cinéaste est de rester fidèle au désir de filmer des gens, qu'ils soient flics, SDF ou autres ! Il aime les acteurs mais avant tout, il aime les personnes avec qui il travaille. Cette fidélité m'a évidemment touché.

 


Que penses-tu de L627 de Bertrand Tavernier ?
Je l'ai vu il y a longtemps et j'éprouvais pour lui une affection particulière. J'aimais beaucoup ce personnage du commissaire qui tournait des films amateurs... Certains parallèles peuvent être établis entre L627 et Le petit lieutenant : tous deux sont empreints d'une grande véracité, d'une grande pureté et les personnages sont très fouillés.

 

Tu as été sur le terrain avant le tournage ?
Assez peu par manque de temps mais aussi par choix. Mon personnage est un jeune lieutenant de police qui découvre de nouvelles expériences et je voulais un regard assez vierge. Donc ma préparation a été plus personnelle, je me demandais où je voulais emmener le personnage, j'ai cherché à creuser sa jeunesse, sa fougue, le fait qu'il soit un provincial à Paris, un personnage très français avec des latences un peu racistes. J'ai profité du fait que j'avais une fausse carte de police et un flingue sur moi pour aller faire des contrôles de flic dans la rue, ce qui est interdit. Je m'en excuse auprès des personnes que j'ai contrôlées…

Tu ne leur as pas dit que tu préparais un film ?
Non ! J'ai choisi des jeunes qui fumaient un joint, des mecs mal garés, d'autres qui conduisaient avec leur portable à l'oreille. J'avais besoin de sentir ce que ça faisait d'avoir ce pouvoir là. Le pouvoir de sortir une carte et d'avoir quelqu'un en face de soit qui se liquéfie totalement, qui a peur de vous, d'avoir ce sentiment presque d'impunité. Avoir un flingue et une carte de police, c'est beaucoup de pouvoir finalement.

Personne ne t'a reconnu ?
Non.

 


Sur le tournage il n'y avait pas que des acteurs professionnels ?
Je voulais entendre des flics dire que notre boulot était réaliste. Xavier a été très maniaque sur tous les détails concernant la police pour que le film soit le plus crédible possible. On était tout le temps avec des vrais flics qui jouaient des flics, avec un conseiller technique - David Bardas, un lieutenant de police dont je me suis un peu inspiré pour construire mon personnage - et quand tu parles à un vrai SDF, un vrai voyou ou un vrai flic, ça te met dans une situation très concrète, ton jeu s'en ressent.

 

Xavier Beauvois a déclaré qu'il essayait d'appliquer la méthode du moindre effort : un SDF pour jouer un SDF, une véritable école de police pour tourner l'école de police… C'est pourquoi votre partenaire dans la vie joue votre femme dans le film ?
Non, juste parce qu'elle est une actrice magnifique et Xavier avait envie de la filmer.

Si l'occasion se représente, tu retravaillerais à ses côtés ?
Bien sûr ! Mais je précise qu'elle n'a pas besoin de moi pour travailler ! (Rire.)

 


Penses-tu que ce film aura un impact sur le regard que les gens portent sur la police ? Crois-tu que les évènements récents vont les encourager à aller le voir ?
Je n'en sais rien du tout. J'ai tourné un film il y a plus d'un an et il se trouve qu'il sort à un moment où l'ambiance est particulièrement électrique en banlieue. Même dans ma rue, des voitures ont été cassées ! Les flics que j'ai rencontrés sont des gens qui travaillent sur des homicides, des viols... Ce ne sont pas des CRS qui tapent sur des gamins de banlieue. La profondeur du film est plus humaine et humaniste que dans un simple un polar. Je vais te donner mon point de vue de citoyen et de banlieusard : tu ne peux pas mépriser une partie de la France comme le fait Sarkozy qui est un homme dangereux. La politique menée est bien de droite, voire d'extrême droite et les gens visés en ont marre. Les jeunes en 68 étaient des étudiants donc le mouvement avait un sens plus politique, plus marqué, plus visible. Aujourd'hui, il est un peu brouillon, pas tellement réfléchi, dans l'immédiateté de la haine et de la violence. Je ne la cautionne pas mais je trouve que la violence est finalement plus présente du côté d'un Sarkozy ou d'une politique de droite que de jeunes qui crament des voitures.

 

Tu as dit que ton personnage avait des latences racistes…
Je pense que s'il avait passé dix ans dans la police, il pourrait devenir comme son collègue qu'interprète Xavier Beauvois : un mec aigri et raciste. C'est un métier où tu es confronté à une telle réalité que le racisme en devient banal et c'est déplorable. Je suis d'origine algérienne sans la tronche d'un algérien et j'ai pu entendre des propos racistes qui m'ont choqué. Je n'avais pas envie de jouer un type uniquement sympa et gentil. Cette brutalité existe, il ne faut pas la nier. En même temps, on a besoin de la police, donc les personnages ne sont ni bons ni mauvais, c'est l'une des forces du film.

 


J'ai lu dans un article américain qui t'était consacré que tu es « The new face of french cinema »...
(Rire.) Je sais pas quoi te dire… Il y a beaucoup de « new faces » dans le cinéma français, il n'y a pratiquement que ça !

 

Comment expliques-tu le bide de Virgil ?
Je pense que ce film parlait de beaucoup de choses et le public a peut-être envie de plus de simplicité… Il est sorti début septembre, les gens avaient la tête à la rentrée scolaire et les frais qu'elle entraîne et ils ne savaient pas trop ce qu'ils allaient voir. Ces paramètres échappent au réalisateur, aux producteurs et aux acteurs. Même au distributeur. La France s'américanise mais je crois qu'il est important de faire les choses qui te portent, qui te plaisent, et qu'il ne faut pas non plus porter des œillères et resté ouvert à d'autres genres. Virgil par exemple n'a rien à voir avec le cinéma de Beauvois mais je trouve très intéressant de travailler avec un jeune réalisateur comme Mabrouk El Mechri. J'aime traverser des univers différents en tant qu'acteur.

À quand ton premier long-métrage en temps que réalisateur ?
J'aimerais bien qu'il se monte rapidement mais réaliser un long-métrage, c'est toujours très compliqué et cela prend du temps.

Des projets ?
Divers, variés, imprécis, je sais pas trop...

Propos recueillis par Hoda Kerbage.
Autoportrait de Jalil Lespert.

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