Patrick Rotman (Nuit noire)

Sandy Gillet | 1 juillet 2005
Sandy Gillet | 1 juillet 2005

Patrick Rotman a publié une quinzaine de livres, parmi lesquels trois concernent la guerre d'Algérie : Les Porteurs de valises (1979), La Guerre sans nom (1992) et L'ennemi intime (2002). Il est également l'auteur, avec Hervé Hamon, d 'une saga en deux volumes sur les années soixante, Génération (1988), et d'une biographie d'Yves Montand, Tu vois, je n'ai pas oublié (1990). En janvier 2004, il publie son premier roman L'Ame au poing. Documentariste, Patrick Rotman a créé et animé un magazine d'histoire Les Brûlures de l'Histoire (1993-1997) et une soixantaine d'émissions dont Le Cas Bousquet, La Guerre en France, La Bataille d'Alger,… Il est l'auteur, pour la télévision, de documentaires historiques dont : Vichy et les juifs (1997), Les Collabos (1997), Mai 68, Dix Semaines qui ébranlèrent la France (1998), L'ennemi intime (2002),... Il est aussi co-auteur avec Bertrand Tavernier du film La Guerre san nom (1992)

Comment êtes-vous arrivés sur le projet Nuit noire ? En êtes-vous l'initiateur ?
La guerre d'Algérie, ses répercussions en France et plus particulièrement le17 Octobre 1961 à Paris, cela fait longtemps que j'y travaille et y ait consacré des heures et des heures de recherches. J'ai écrit des livres, j'ai fait des films, des documentaires, des émissions… Mais là, l'idée est sortie d'une conversation entre Thomas Anargyros et Fabrice de La Patellière de chez Canal. Thomas Anargyros m'a appelé en sortant de là et m'a demandé : « Est-ce que ça t'intéresse de l'écrire ? » et j'ai dit « oui » tout de suite. Mais d'entrée j'ai dit aussi que je ne voulais pas faire un film avec un récit linéaire et un point de vue d'un côté ou de l'autre. Je souhaitais faire un film-puzzle où il y aurait une dizaine de personnages et que chacun apporte sa part d'éclairage sur cette histoire. Que l'on passe en fait sans arrêt d'un personnage à un autre, d'un lieu à un autre et que le spectateur s'emploie ainsi à reconstruire de son côté les différentes facettes de l'événement.

Ce que la presse a qualifié de film choral. Un terme qu'Alain Tasma le réalisateur n'aime pas du tout en fait…
Oui, enfin on appelle ça comme on veut. Pour moi, c'est une nécessité dans ce film que de ne pas avoir un seul point de vue mais d'en avoir dix. On évitait ainsi tous les pièges du manichéisme et du simplisme. Avec une telle histoire, aussi forte et brutale, la fiction ne peut de toute façon pas le supporter. Cette démarche plurielle était donc une nécessité.

Alain Tasma m'a dit que lorsque vous êtes arrivés sur le film, il y avait déjà un séquencier…
J'ai fait deux versions en fait avant qu'Alain Tasma ne collabore au scénario parce que lui était pris sur autre chose.

Avez-vous participé au travail de fiction à proprement parler ? Où s'arrête votre travail de documentation et quand commence celle de la fiction ?
Je ne sépare pas le travail de documentation, indispensable, du travail de fiction où il faut mettre en place des histoires dans l'histoire, créer des personnages qui aient une certaine densité et une vraie complexité. J'ai fait une première version d'ailleurs très large avec des scènes qui coûtaient très chères… On m'avait dit : « Vas-y. Ne calcule pas, ne mesure pas ».

Et d'ailleurs à l'arrivée, même si vous avez consenti à des coupes, cela reste toujours une grosse production…
Il y avait en effet tous les personnages avec leurs histoires, leurs contradictions, des scènes qui demandaient beaucoup de figuration, des décors. Et cette version-là, quand elle a été chiffrée, elle était tout simplement hors budget. Donc on a resserré pour des questions de production et de coût. J'avais écrit, tel que cela s'était passé, la scène du car de police secours qui tombe sur la foule. Séquence nécessitant un tournage sur les grands boulevards avec une foule de figurants et donc qui aurait coûté très, très cher. Alors cette scène, je l'ai transposé comme on la voit dans le film, à savoir dans une petite rue du quartier Latin avec une cinquantaine de manifestants.

Mise à part Maurice Papon et son bras droit Pierre Somveille, tous les personnages du film ont été inventés…
Oui, tous les passages avec Maurice Papon et son bras droit ont été rigoureusement retranscrits à partir de documents historiques authentiques. Pour le reste il s'agit de personnages de fiction mais chaque fois en m'inspirant de choses qui avaient existé. Ainsi, le personnage du policier syndicaliste : il y a bien eu des policiers qui sont allés voir France-Observateur pour raconter ce qu'ils avaient vu ce soir là. Mon point de départ était donc bien de montrer l'évolution de cet homme, ce policier syndicaliste qui allait, petit à petit, craquer. De fait, c'est un des personnages qui avait le plus de scènes mais dont l'importance dans le récit a été réduit. Je l'ai regretté.

C'est d'ailleurs une remarque que je m'étais faite puisqu'on le voit effectuer la démarche de rencontrer le rédacteur en chef d'un journal réputé puis plus rien. On voit bien par la suite ce même rédacteur en chef siéger à la conférence de presse organisée par Papon, puis ce carton qui nous explique qu'il n'y a jamais eu de commission d'enquête, mais finalement on ne sait pas ce qu'a apporté le policier comme éléments ou preuves, on ne sait pas ce que cela a donné dans la presse, il n'y a pas vraiment de suite…
Tout cela avait été développé et c'est pour des questions de durée que tout a été réduit. Par exemple, ce personnage, Tierce, auquel moi je tenais beaucoup parce que je trouvais très important qu'il y ait ce personnage, on voyait la scène avec sa femme…

Oui, Mr. Tasma m'en a parlé, il était très déçu lui aussi que cette séquence n'existe pas…
Il y avait une ou deux petites séquences avec son fils qui était persécuté à l'école parce que son père était flic. Ça complexifiait les choses. J'aime beaucoup la complexité bien qu'un scénario se doit de rester fluide.

Donc par obligation économique, vous avez dû donc procéder à des coupes mais est-ce que…
Pas vraiment des coupes, car vous savez des coupes, ça se joue sur les décors… Le scénario écrit par rapport à ce qui a été tourné c'est le même mais en plus développé.

Mais justement, au-delà des obligations budgétaires, est-ce que vous avez dû adoucir vos propos ? Est-ce qu'aujourd'hui, parce que c'est un sujet qui reste encore sulfureux, parce que cela met en exergue un dérapage insupportable de l'État, est-ce qu'aujourd'hui Canal+ et donc vous par ricochet, vous avez essuyé des mises en garde, voire des pressions politiques ?
Ni politique, ni policière, ni quoique ce soit pour faire en sorte que certaines choses soient édulcorées dans le film. Ce qui est vrai c'est que moi, je me suis fermement battu pour que l'on voit un peu le contexte politique de l'époque : les discussions entre les journalistes, ce qui s'est passé durant le conseil des ministres, ce qu'en a pensé De Gaulle…Je tenais absolument à ce que le spectateur comprenne au minimum les enjeux politiques du moment. De la même manière, je tenais à ce que l'on voit la violence du FLN, comme cette scène qui montre un algérien abattu par un cadre du FLN parce qu'il ne voulait pas aller manifester... Ce genre d'épisode a bien eu lieu.

Comment faites-vous vos recherches parce qu'il y a beaucoup de choses dans le film que l'on ne trouve pas forcément dans les livres ou dans les rapports de police ?
Je n'arrive pas complètement innocent sur ce sujet. Ce scénario, c'est aussi le résultat d'un travail de plus de vingt ans : livres, films etc. J'ai accumulé beaucoup de documents et de témoignages. J'ai consulté les archives de la fédération de France du FLN. De la même manière, il y a tous les comptes-rendus des réunions des syndicats des policiers, plus les archives de police, qui ont été étudiées dans quelques excellents livres. C'est de la matière brute qu'il faut après « fictionner ».

J'ai lu dans un article signé Samuel Douhaire (Libération du 07 juin, ndlr) que tout ce que dit Maurice Papon dans le film est rigoureusement avéré. Genre « pour un policier tué, j'en veux dix » rajoutant même, je cite, « Si Papon veut nous faire un procès, je l'attends de pied ferme ! »
Oui, j'ai la preuve ici (Patrick Rotman me montre de la main son impressionnante bibliothèque derrière moi. Ndlr). Il y a la phrase aussi : « les membres du commando, vous les abattez sur place », c'est une circulaire qu'il a dicté et qui existe dans les archives. Jamais j'aurais pu écrire une chose pareille, c'est là où, si vous voulez, il y a un rapport très concret et très précis de l'histoire exacte quand on fait ce type de fiction sur des événements pareils. Concernant les personnages qui ont réellement existé, il faut évidemment être très rigoureux.

Quelle est donc votre opinion sur ce genre, le docu-fiction, qui semble donc progressivement faire son trou à la télévision ?
Mais pour moi Nuit noire, ce n'est qu'une fiction. Justement ce n'est pas un docu-fiction parce que dans un docu-fiction, vous avez des images d'archives. C'est ce qu'a fait par exemple TF1 (Patrick Rotman parle du téléfilm Ils voulaient tuer de Gaulle de Jean-Teddy Filippe que TF1, au moment de l'interview, venait juste de diffuser, ndlr)

Justement qu'en avez-vous pensé ?
Moi, je n'aime pas parce que je n'aime pas le mélange. Ou bien on fait du documentaire ou bien on fait une vraie fiction où les scènes de reconstitution sonnent juste. Le docu-fiction contemporain, on n'y croit pas parce qu'on ne peut pas passer d'un document d'archive à des témoignages, puis des scènes de fiction sans perdre en authenticité et en émotion. Je pense que ce qui fait la grande force de Nuit noire c'est que l'on y croit, on est dedans, on est dans le bidonville de Nanterre, on n'a pas l'impression que c'est « pipeau »… La fiction permet de sublimer la réalité des choses, de la restituer en étant d'un côté exact et de l'autre crédible.

Une fois le scénario terminé, est-ce que vous êtes passés à autre chose ou est-ce que vous avez suivi la réalisation, le montage… ?
Non, parce que ça, ce n'est pas mon travail. Autant je peux être intransigeant sur le scénario, sur des points qui me semblent tout à fait important et je l'ai été dans cette histoire, autant je pense que la réalisation, la direction d'acteurs,…, relèvent du réalisateur. Cela même s'il y a des scènes que j'avais imaginé autrement quand j'écrivais, mais c'est normal.

Quand avez-vous donc découvert le film ?
Je l'ai vu en salle de montage. D'une part je l'ai trouvé formidablement réussi, extraordinairement efficace, très prenant, émouvant… Mais avec des trucs de cuisine interne que je regrette mais que personne n'a vu.

Alain Tasma m'a parlé des bonnes retombées de l'ambassade d'Algérie et d'une chose aussi qui l'avait beaucoup choqué quand la Marseillaise avait été sifflée au stade de France. Il y voit un lien direct justement entre cet épisode et…
Oui mais moi je n'irais pas jusque-là parce que je suis trop historien de formation pour faire des analogies directes entre l'histoire et le présent. Autant je pense que l'histoire est un outil formidable de compréhension pour l'époque dans laquelle on vit, autant je pense qu'il ne faut pas faire des liens mécaniques.

Oui mais justement je crois que ce qu'il voulait dire c'est qu'il n'y avait aucune réaction de la part des politiques aujourd'hui et que quelque part c'était limite s'ils ne s'en foutaient pas un peu. Un film comme celui-là peut et doit permettre de comprendre certaines déviances ou dérapages de notre société actuelle.
Oui, je pense que c'est très utile de faire ce genre de film aujourd'hui y compris pour les enfants français de l'immigration parce que cela fait partie de leur histoire, pour eux c'est un traumatisme très important. D'ailleurs, je crois savoir qu'il y a sur le net des articles qui en parlent remontant aussi des papiers parus dans la presse algérienne qui soulignent l'importance de la diffusion de Nuit noire à la télévision française. Il ne faut pas se leurrer, on fait de l'histoire, le cinéma sert à ça, à regarder des faits, à essayer de les comprendre sans dénoncer pour autant les uns et les autres.

Je l'ai ressenti beaucoup plus frontalement. Je trouve que ce film est de salut public parce que cela permet de remettre certaines choses en place et c'est en cela que je rejoins les propos d'Alain Tasma.
Bien entendu de ce point de vue-là on a une histoire commune avec l'Algérie et il faut l'explorer chacun de son côté. J'aimerais bien en effet que les algériens en fassent autant, qu'ils fassent des films sur les massacres des Harkis, sur les massacres du FLN…

Mais est-ce que vous croyez qu'ils en sont capables ne serait-ce que d'un point de vue économique ?
Je pense qu'inévitablement cela viendra parce que l'on ne peut pas faire éternellement abstraction de ces grands moments de la conscience et de l'histoire collective. Ceci dit, il ne faut pas être pressé, nous il nous a fallu combien de temps pour parler de la collaboration ou de la guerre d'Algérie ?

Il y a un personnage qui m'a beaucoup marqué c'est celui de la journaliste jouée par Clothilde Courau. D'où vous est venue l'idée qu'elle se fasse confisquer ses bobines alors qu'apparemment il n'y a eu aucun film de fait le soir des événements ? Alain Tasma m'a parlé d'une équipe belge qui se serait fait renvoyer du territoire avec confiscation de leur matériel à la clé.
C'est moi qui ai inventé l'épisode où elle filme par hasard la manifestation. Pure fiction. Au départ le personnage de Florence Tomassin et de Clothilde Courau ne faisait qu'un. Elle était journaliste le jour et « porteuse de valise » la nuit.

C'est vrai que cela aurait fait un personnage plus dense et plus complexe alors que là elles sont trop tranchées.
Donc il y avait ce personnage que j'ai totalement inventé avec cette scène où elle filmait les événements complètement par hasard. De les avoir séparé fait qu'elles n'existent pas ou peu. Moi ce qui m'intéressait c'était de la montrer faire la « naïve » apolitique dans son travail et puis la scène d'après ramasser du fric pour le compte du FLN.

Mais alors est-ce qu'il existe autre chose que quelques photos sur cette fameuse soirée ?
Non, il n'y a rien. Il y a bien des images qui ont été tournées à l'Étoile quelques jours après où on voit des mains sur la tête, des algériens dans un car… il y a des photos qui ont été prises par Elie Kagan qui fut un des rares photographes présent cette nuit-là et d'ailleurs dans le tout premier scénario, il y a un personnage qui s'appelait Kagan et qui prenait des photos.

Est-ce qu'aujourd'hui vous trouvez le film fidèle aux intentions initiales de Canal et des vôtres ?
Oui, tout à fait. Le film correspond exactement au projet initial, à ce que j'ai écrit avec les réserves que l'on peut avoir sur tel ou tel aspect. C'est quand même un budget de télévision très élevé (le téléfilm est en effet budgété à plus de 4 millions d'euros, soit le coût moyen d'un long-métrage français aujourd'hui. Ndlr). Les retours que j'en ai eu sont de plus très bons. La presse semble être unanime, ce qui n'était pas gagné considérant le sujet fortement polémique. Je suis franchement très satisfait car je trouve que cela faisait longtemps qu'il n'y avait pas eu de film politique aussi fort qui passe à une heure de grande écoute à la télévision.

* Autoportrait de Patrick Rotman
* Crédit photos Thierry OZiL
* Dessin de Plantu

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