John Curran (We don't live here anymore)

Didier Verdurand | 13 septembre 2004
Didier Verdurand | 13 septembre 2004

Venu tout droit de Sydney présenter à Deauville son deuxième film, We don't live here anymore, John Curran avale cul sec son café pour se remettre de son décalage horaire. De cul, il en est question dans son film, mais aussi et surtout de l'usure du couple.

Nous n'avons pas l'habitude de voir un film américain aussi profond sur un couple en déclin. Vous devez aimer le cinéma français ?
Je me suis installé en Australie dans les années quatre-vingt, avant d'être réalisateur, et j'ai été introduit dans le cinéma indépendant australien, plus ouvert aux petits budgets internationaux et pas seulement français, dont on peut trouver des sensibilités diverses dans mon film, plus probablement que dans un film américain classique. Pourquoi pensez-vous au cinéma français en particulier ?

Parce que le rythme de votre film est plutôt lent et qu'il traite des sentiments amoureux de manière assez dramatique et complexe ! C'est une image, bien entendu...
Je m'inquiète en effet que les Français se disent : « Encore un film sur l'infidélité ! » (Rire.) C'est la première fois que le film a été projeté en Europe, et je suis assez nerveux par rapport aux réactions !


Il est vrai que le public américain doit le percevoir autrement !
Ceci dit, je n'ai pas fait ce film en pensant qu'il allait avoir du succès et rapporter de l'argent. Les personnages ne sont ni bons ni méchants, et les spectateurs américains n'y sont pas habitués, à part ceux de Los Angeles, New York, et quelques rares autres villes où l'on peut voir des films européens. Je voulais que mon premier film américain dénote de la production en général.

On peut y voir des scènes assez chaudes. Avez-vous eu des problèmes avec la censure ?
Je ne voulais pas que le sexe y soit forcément quelque chose de joyeux, et je ne voulais pas trop en montrer pour ne pas me dévier du sujet. Les scènes sont courtes et je n'ai pas eu de coupes à faire. J'en discutais récemment avec un ami, producteur de In the cut. Il me disait qu'on pouvait tranquillement montrer un membre arraché, mais que la foudre s'abattait dès qu'il y avait un sein à l'air. Il demandait alors si ça pouvait passer si le sein était arraché, et on lui répondait oui ! (Rire.)


Les couples tiennent rarement longtemps à Hollywood, est-ce pour cela que vos comédiens ont été touchés par le sujet ?
Naomi était en train de se séparer de Heath Ledger, son compagnon de longue date. Les trois autres comédiens sont mariés, Laura Dern ayant connu de bruyantes séparations publiques. Chacun avait de bonnes raisons d'être touché, ce sujet quotidien concerne tout le monde, il est universel !

Était-il plus facile de produire We don't live here anymore du fait que Mark Ruffalo est un des producteurs ?
Nous nous sommes rencontrés grâce à Jane Campion avec qui je partage le même monteur. Elle venait de diriger Mark dans In the cut, et lui a fait parvenir le scénario de We don't live anymore. Il l'a aimé, tout comme mon film précédent. Sa présence nous a certainement aidé à obtenir ce casting, car Mark est très apprécié dans la profession. Naomi Watts nous a alors rejoints et le financement a suivi naturellement. Je les ai donc encouragés à devenir producteurs du film, car sans eux le film n'aurait peut-être pas pu se faire. En plus, je savais qu'ils seraient très protecteurs !


Est-ce un plus que d'avoir son nom au générique en tant que producteur ?
Produire est un terme large. Il y a des producteurs qui ne font que mettre de l'argent dans un projet. Dans le cas de Mark et Naomi, il s'agissait surtout pour eux de se battre en ma faveur quand je désirais avoir telle personne sur mon film. Ils ont un carnet d'adresses suffisamment important pour pouvoir contacter qui ils veulent et participent plus activement à la promotion du film, même s'ils ne sont pas à Deauville aujourd'hui !

De nombreux réalisateurs et acteurs du cinéma indépendant américain se plaignent qu'aujourd'hui, les acteurs connus veulent tous jouer dans un petit film pour crédibiliser leur carrière, et qu'ils s'emparent des meilleurs scénarios. Qu'en pensez-vous ?
C'est un peu se battre contre la nature... Il fut un temps où le réalisateur était le vrai précurseur d'un projet. Désormais, sans un nom connu parmi les comédiens, vous avez d'énormes difficultés à le monter. Bruce Beresford disait récemment qu'il était effrayé à l'idée qu'une trentaine de comédiens avaient le pouvoir de donner un feu vert à un projet. De nos jours, la célébrité tient les rennes, que peut-on y faire ? Malgré un budget d'un peu moins de 3 millions de dollars et la présence de Mark Ruffalo et Laura Dern, nous n'arrivions pas à trouver de l'argent, jusqu'à l'arrivée de Naomi Watts. Même pour un budget si minime ! Je n'arrivais pas à y croire... Les financiers auraient préféré, je ne sais pas, Justin Timberlake à la place de Mark ! J'aurais eu beau dire qu'il ne sait pas jouer, on m'aurait répondu que ce n'était pas le plus important ! Sérieusement, la réalité est ainsi. Je vais voir un studio avec Brad Pitt et Julia Roberts, sans même un synopsis mais juste quelques idées, et le projet se développe automatiquement.

Propos recueillis par Didier Verdurand.
Photos de Sophie Hay.

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