Interstellar : découvrez les secrets du scénario abandonné de Spielberg

Simon Riaux | 21 août 2020 - MAJ : 21/08/2020 15:56
Simon Riaux | 21 août 2020 - MAJ : 21/08/2020 15:56

Interstellar, le film de Christopher Nolan, devait initialement être réalisé par Steven Spielberg. Quand ce dernier a jeté l'éponge, son successeur a repris le script rédigé par son frère et l'a transformé en profondeur.

Si l'idée n'est pas ici de deviner quelle version est la meilleure, celle de Spielberg n'étant jamais appelée à voir le jour, nous avons décidé de vous proposer un comparatif de ces deux créations. Car les deux visions s'avèrent radicalement opposées. Dans leur construction, leur orientation et leur conclusion, ce sont bien deux films différents que nous découvrons. L'occasion était donc trop belle de revenir sur ce scénario que nous avons découvert grâce à l'excellente critique de notre confrère Alexandre Poncet, de chez Mad Movies.

 

 

Photo Anne Hathaway

 

LA DISPARITION DU MERVEILLEUX

Aussi alambiqués que soient ses récits, aussi malins que soient les concepts qu’il y injecte, il a souvent été reproché à Nolan de peiner à provoquer l’émerveillement, ce que les Américains nomment lesense of wonder. Un grief notamment entendu à la sortie d’Inception où certains esprits chagrins ont regretté que sa représentation des rêves soit celle d’un représentant en claquettes. La lecture du scénario original d’Interstellar ne dissipera pas cette impression. En effet, il a totalement retravaillé l'ouverture du film, qui débutait dans l'espace par la collision d'un astre enflammé avec un trou noir.

De même, lors des diverses transitions, amenant à une séparation de l’équipe ou à la mort d’un de ses membres, la version de Spielberg se faisait beaucoup plus aventureuse, voire épique. A notamment disparu une scène où, pour permettre à la mission de poursuivre sa route, un membre d’équipage s’emparait d’une fusée chinoise trouvée sur une planète précédemment visitée et se précipitait dans un trou noir, pour engendrer une anomalie gravitationnelle permettant au reste du groupe de s'échapper d'un environnement... hostile.

 

Photo Mackenzie Foy, Matthew McConaughey"Jamais sans ma fille"

 

LA LOI DE MURPHETTE

Le prénom Murphy (et par extension le surnom Murph) est le plus souvent utilisé pour désigner un personnage masculin. Pourquoi donc la fille de Coop se prénomme-t-elle Murphy ? Il s’agit simplement d’un reste de la version précédente, où Murph était présent et jouait un rôle quasi identique... Sauf qu’il s’agissait d’un petit garçon. Son caractère était en revanche très proche de celui de la Murphy que nous avons découvert chez Nolan, et se voyait caractérisé dans une scène où père et fils découvraient non pas un drone errant, mais une sonde spatiale s'écrasant non loin de leur ferme. C'était cette sonde que Coop ne parvenait pas intégralement à décoder, qui contenait les coordonnées de la NASA, et non la singularité dans la chambre de l'enfant, inexistante chez Spielberg.

 

HEROS OU MESSIE ?

Si Christopher Nolan a choisi pour Cooper (Matthew McConaughey) un traitement messianique, quasi Christique, Spielberg entendait en faire un héros d'aventure dans le sens classique du terme. En témoigne notamment une séquence sur la planète de glace où il plonge dans un ténébreux lac sous-terrain pour sauver Brand (Anne Hathaway), qui manque de se noyer. Cette modification est bien loin d'être innocente, puisque le sacrifice demeure un ingrédient essentiel du cinéma Nolanien. En effet, le cinéaste a presque toujours raconté l'histoire de personnages forcés d'abandonner une partie d'eux-mêmes, allant parfois jusqu'à renoncer à leur identité ou leur humanité (Le Prestige) pour atteindre leur objectif, magnifier leur art. 

Pour la première fois chez lui, avec Interstellar, on assiste à une véritable remise en cause de ce principe, Coop réalisant finalement que son voyage et son sacrifice ont été vaniteux et inutiles, la réponse à tous les défis de l'humanité étant contenue dans l'anomalie devant la bibliothèque de Murph. La réponse et l'amour étaient sous ses yeux, et son grand voyage n'aura fait que repousser le sauvetage de l'humanité.

 

Photo Matthew McConaughey, Anne Hathaway, David Gyasi"Mais il fait des glaçons votre frigo là ?"

 

SCIENCE OU FICTION ?

Évoqués plus haut, le merveilleux et l'exploration sont des ingrédients classiques de la SF et du space opera. Le script d'origine prévoyait notamment que la planète de glace accueille sous sa surface une jungle ahurissante et luxuriante, argement absente d'Interstellar tel que nous l'avons découvert. Ce décor et les séquences qui s'y déroulaient prenaient alors un sens radicalement différent. Il n'était plus question d'un monde inhabitable et d'un scientifique à la lâcheté manipulatrice, mais bien d'un ride d'aventure très proche du pulp et de la science-fiction à l'ancienne.

 

FEMME AU BORD DE LA CRISE DE FOI

Loin de l'amourette sortie de nulle part dans le dernier acte d'Interstellar, la précédente version du récit construisait patiemment la relation entre Cooper et Brand. Le duo se déteste poliment pendant une bonne moitié du récit, jusqu'à ce que le caractère tête brûlée de Coop finisse par charmer, très progressivement, Brand. Elle s'en ouvrira à lui au moment le plus désespéré, alors que leur vaisseau en déroute semble coincé au cœur d'un trou de ver.

 

Brand apparaît beaucoup plus « spirituelle » chez Spielberg, sa mission d'exploratrice chevillée au corps et pas du tout obsédée par la notion d'amour, comme dans le film définitif. De son attraction pour Cooper naît une relation singulière et beaucoup plus charnelle que chez Nolan, pour qui l'écriture, la caractérisation et la gestion des personnages féminins demeurent un écueil depuis ses débuts.

 

 

photoUne Brand qui prend l'eau

 

MADE IN CHINA 

Sur la planète de glace, en plus d'une jungle composée d'aliens fractaux capables de remodeler leur corps pour s'adapter à tout type d'environnement, l'expédition faisait une découverte fondamentale : une colonie chinoise, ayant devancé la NASA d'une vingtaine d'années. Décédés dès leur arrivée à cause de radiations causées par une étoile à neutrons orbitant autour de Pantagruel, un trou noir tout proche, les Chinois ont laissé derrière eux des robots ultra-perfectionnés. 

Ces derniers, en l’absence de leurs maîtres, ont poursuivi la mission pour laquelle ils avaient été programmés. Ils ont bâti une colonie et inventé une nouvelle technologie gravitationnelle. Sans nouvelles du gouvernement chinois, dont ils ignorent la disparition, les robots errent sans but jusqu'à ce que les héros les découvrent. S'en suit alors un affrontement impitoyable entre humains et machines. Les droïdes refusent en effet de laisser partir Coop et ses collègues, ou d'abandonner la technologie gravitationnelle qu'ils ont mise au point. 

Ils ne sont pas programmés pour entendre raison, pas plus qu'ils ne réalisent qu'ils entretiennent une base sur une planète promise à un destin funeste en raison de sa proximité avec plusieurs trous noirs. Loin de n’être comme chez Nolan, qu’une étape de 20 minutes en forme de dissertation sur la nature humaine, cette escale constituait véritablement le grand moment d’action et de spectacle du film. S’y trouvaient réunis plusieurs décors grandioses et imbriqués, une jungle à la faune démente et une armada de cyborgs hostiles, que Spielberg entendait probablement orchestrer pour nous laisser bouche bée. 

 

Photo Jessica ChastainLe montage alterné présentant les évènements terriens était également absent chez Spielberg

  

 

BLADE RUNNERS & CO

Transformés par Nolan en monolithes spécialistes des petites blagues, les robots sont chez Spielberg de véritables humains artificiels. Ils sont d'ailleurs au cœur d'un retournement de situation très bien vu, lorsque les héros réalisent qu'il ont embarqué par erreur une machine chinoise en lieu et place de leur fidèle accompagnant, lequel les précipite vers un trou noir.

Un passage qui appelait à une double citation bien vue, d'un côté Blade Runner et ses Nexus 6 indissociables des humains, mais aussi The Thing et sa paranoïa. Et quand on sait combien Steven Spielberg a toujours excellé dans la captation de la tentation, voire dans le genre horrifique, on ne peut que se demander comment aurait pris cette greffe au sein d'un récit qu'à priori rien ne destinait à ce type de frissons.

 

LA MORT VOUS VA SI BIEN 

Comme chez Christopher Nolan, les personnages découvrent des années de vidéos emmagasinées par leurs proches. Mais l’issue est bien plus tragique que l’apogée émotionnelle du métrage que nous connaissons. Coop enchaîne les visionnages, écoutant ses descendants décrire la lente apocalypse qui ronge la Terre... jusqu’à ce que les messages se tarissent. Brand et lui réalisent alors qu’ils ont passé bien plus que quelques années dans un espace-temps différentiel. Ils ont “perdu” environ 3 siècles. Et l’Humanité a probablement succombé depuis belle lurette pendant qu’ils crapahutaient. Ils sont donc désormais les derniers humains vivants et littéralement, la seule chance pour leur espèce de survivre. 

 

photo, Matthew McConaughey"Allô la Terre ?"

 

SPACE CLIMAX 

Le climax de Spielberg n’entretient aucun rapport avec celui pour lequel a opté son successeur. Ici, point de bibliothèque cosmique ou théorie de cordes laissées là par les humains du futur, mais une tentative de nos trois derniers survivants, Doyle, Coop et Brand, d’atteindre une cinquième dimension, hors de l’espace et du temps. Ce que le trio parvenait à faire, occasionnant une découverte spectaculaire, qui expliquait la présence, plus tôt dans le film, d’un avant-poste de robots chinois. 

Ces derniers protégeaient le véritable but de leur mission, à savoir la construction d’une phénoménale station spatiale, située à la confluence de milliers de trous de vers, autorisant ses habitants à visualiser et accéder à la quasi-totalité de la galaxie, y compris la Terre, mais aussi des planètes susceptibles d’accueillir la vie. Les personnages tentent de comprendre ce qu’il est advenu des Chinois qui ont utilisé l’espace-temps différencié et leurs robots pour bâtir cette structure phénoménale. 

 

photoDu coup, les êtres bunks ne ferment plus le tesseract

 

Coop croit comprendre que ces derniers ont découvert un trou de ver permettant de revenir sur Terre dans le passé et souhaite l’emprunter pour ramener les données et artefacts technologiques présents sur la station, et sauver l’humanité. Pour Brand, si ce plan pouvait fonctionner, le temps en aurait été préalablement altéré, elle considère donc que le plus sage est encore d’utiliser la carte cosmique pour trouver une planète habitable. Elle part de son côté. 

Doyle et Cooper intègrent dans une sonde récupérée sur la planète de glace les données permettant à l’humanité et à Murph de résoudre les équations qui permettront à la population de quitter la Terre. Ils envoient cette sonde à travers le trou noir. C’est justement la sonde découverte au début du film par Coop, qu’il ne parvenait pas à décoder. 

Âgé de 30 ans, Murph en fait la découverte dans les ruines d’un bâtiment de la NASA qu’il pille, en quête de matériel réutilisable dans sa ferme. Il découvre la sonde, se souvient du trouble de son père, et entreprend de la décoder. À force d’ellipse, nous comprenons que s’il a saisi le principe qui y est inscrit, il n’arrive pas totalement à l’appliquer. C’est finalement sa fille qui y parviendra, à l’âge de 18 ans. 

 

photoL'enfer blanc

 

LONELINESS IS KILLING ME 

L’épilogue selon Spielberg n’était pas totalement différent de celui que nous connaissons. Pour vous la faire simple, après avoir erré dans le fameux trou noir Chinois, Coop réalise qu’il permet bien de voyager dans le temps, mais pas dans le passé. En effet, il atterrit sur Terre au beau milieu du XXIIIe siècle, alors que la planète, qui semble à l’abandon est ravagée par une terrible tempête de neige et s'avance vers une mort certaine.

Il est sauvé in extremis par des rangers qui ont repéré l’atterrissage de son aéronef et se réveille, comme chez Christopher Nolan, dans une station spatiale qui porte son nom. À ses côtés, son arrière-arrière-petit-fils, mourant, lui remet la montre qui se transmet dans sa famille de génération en génération. Après avoir tenté de se reconvertir dans l’exploration spatiale et découvert que ce secteur est désormais presque exclusivement géré par des robots, il vole une navette pour tenter de retrouver Brand, portée disparue depuis plus de 200 années terriennes. 

 

Photo Matt Damon"Bon mais moi du coup, je fais quoi ?"

 

Pour lire dans son intégralité la version originale du scénario d'Interstallar, c'est par ici. Et pour lire la passionnante critique d'Alexandre Poncet, sans laquelle nous n'aurions probablement pas découvert de si tôt le scénario original, c'est par.

 

Affiche

commentaires


22/08/2020 à 18:15

@ pepin

En même temps l actu ciné est pas fofolle non plus. Ce site doit vivre, ils savent que beaucoup sont friands de news concernant le ciné blockbuster, ce que je suis, et donc le but des news c'est aussi de faire du clic.

Eddie Felson
22/08/2020 à 10:21

@pepin
Parle pour toi

Pépin
22/08/2020 à 08:08

C'est vraiment lourd ces incessants articles sur Nolan ou Snyder : on s'en fout.


21/08/2020 à 22:25

Bah ma foi, je ne dirais pas non à une version de Spielberg. Perplexe au premier visionnage, j'ai plus apprécié le Nolan au second.

Les deux histoires sont à la fois proche dans la globalité mais assez différente sur le déroulé.

Dommage qu'on ne puisse en faire un comics tiens...

Eddie Felson
21/08/2020 à 21:42

@Armand
J’adore aussi cette scène mais tonton Spielby nous a laissé des scènes et des films autrement plus marquants!
C’est l’un des plus grands cinéastes de tout les temps et j’ai l’impression que parfois, certains, ne le considère pas ou plus, et de loin, à sa juste valeur.....

Armand
21/08/2020 à 21:18

Dieu merci. Avec papy Spielberg nous n'aurions jamais eu la fabuleuse scène d'amarrage.

Sigi
21/08/2020 à 19:31

Dommage, on est passés à ça d'un grand film.

Eddie Felson
21/08/2020 à 18:20

J’adore la version cérébrale de Nolan.
Pourquoi ne pas sortir un jour la 1ère version du scénario? Il est tellement différent dans son traitement des personnages, la représentation des lieux, les scènes d’action beaucoup plus présentes que je serais curieux de le découvrir un jour comme une variation du classique qu’est aujourd’hui devenu le film de Nolan.

kong
21/08/2020 à 18:06

Dommage que Spielberg n'ai pas pu faire sa version.
Son scenario était nettement plus "sense of wonder" que le film de Nolan dont la fin est prétentieuse et franchement tarabiscotée.
Spielberg ne serait pas tombé dans le piège de la banale copie d'Avatar, Terminator,...
Certaines idées du script de Spielberg ont ce côté vertigineux, aventureux, épique.
Le film de Nolan comprend une 1/2h dans ce genre-là, mais le reste du temps c'est assez austère, verbeux.

alulu
21/08/2020 à 17:49

J'ai l'impression qu'à la rédaction, vous voyez Nolan comme un autiste. Sur la partie avec les chinois, j'ai tout de suite pensé à cette rigolote série Space Force. Ça en devient ridicule, rien que pour ça, merci Nolan.

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