Darren Aronofsky - Requiem pour un fou

Thomas Messias | 14 décembre 2007
Thomas Messias | 14 décembre 2007
Image 195257
0

De soixante mille à 35 millions de dollars. Il n'y a qu'à mesurer l'écart entre le budget de Pi, son premier film, et celui de The Fountain, son troisième et avant-dernier en date, pour comprendre combien l'ascension de Darren Aronofsky a été fulgurante. En dix ans et quatre films, Aronofsky est passé du statut de jeune auteur fauché à celui de prodige envié et renommé. Et cela n'a rien à avoir avec le hasard.

 

Né à Brooklyn le 12 février 1969, c'est tout naturellement que le jeune Darren se découvre une passion pour le cinéma devant les films de Spike Lee, le régional de l'étape. En 1986, après avoir vu Nola Darling n'en fait qu'à sa tête, le déclic se produit. Lui dont les dadas étaient jusque là le Cosby Show, La Quatrième dimension et la photo noir et blanc se met à rêver de pellicule. Son entrée à Harvard pour étudier l'anthropologie n'est qu'une couverture : Aronofsky a décidé qu'il serait réalisateur ou qu'il ne serait pas. Il bricole des courts-métrages d'animation avec son colocataire, puis se lance sur ses propres projets. En 1991, deux courts voient le jour : Supermarket Sweep, avec Sean Gullette (un camarade de Harvard) dans le rôle d'un sociopathe, et Fortune cookie, inspiré d'Hubert Selby Jr., dont le héros est un pervers. On note déjà la fascination d'Aronofsky pour les marginaux, les solitaires et les malades. En 1993, troisième court-métrage nommé Protozoa, sorte de prélude à Requiem for a dream, puisque le film suit trois loques humaines littéralement accros à la télé et pas certaines de vouloir décrocher. Parmi les TV addicts, une certaine Lucy Liu.

 

Ayant miraculeusement obtenu son diplôme à Harvard, Aronofsky décide d'entrer à l'American Film Institute de Los Angeles, où il décroche une maîtrise de réalisation. À peine son titre en poche, il regagne son New York natal et s'attelle à l'écriture d'un projet bizarroïde au titre mystérieux, Pi. Un nombre mystique et métaphysique exerçant une fascination universelle sur les scientifiques. Pi prend pour héros un mathématicien, Max Cohen, persuadé que la clé du monde, de la chute des feuilles en automne jusqu'aux cours de la bourse, réside dans ce nombre (qui vaut, rappelons-le, 3,14159265358979323846 et des poussières). Un illuminé ? Pas sûr. Au gré d'un noir et blanc cradingue mais cohérent, Aronofsky livre sur la paranoïa et la folie, apte à séduire même les plus réfractaires aux mathématiques. Ce premier film est pour lui l'occasion d'apprendre le système D et de gérer un budget. Car un dollar est un dollar : pour mener à bien le tournage de Pi, Aronofsky ne dispose que de 60.000 dollars. Une partie de l'argent est généreusement prêtée par la famille et les amis de Darren (dont Sean Gullette, l'interprète de Cohen). L'autre provient d'une opération montée par Aronofsky, qui a fait lire le scénario partout où il pouvait, quémandant ensuite 100 dollars à chaque lecteur enthousiaste. Avant le tournage, c'est papa Aronofsky qui écume les décharges à la recherche des vieux ordinateurs nécessaires pour constituer l'appartement du héros. Et pendant les prises de vues, c'est maman qui se charge de nourrir l'équipe. Libéré des contraintes matérielles, le fiston a alors tout loisir pour peaufiner sa mise en scène. Présenté à Sundance en 1998, Pi reçoit le prix de la mise en scène et Aronofsky est célébré comme le nouveau David Lynch (on pense notamment à Eraserhead). Le film est surtout un succès d'estime, mais aussi un objet rentable qui remporte plus de 3 millions de dollars au box-office. Un auteur est né.

 

C'est alors que le producteur Eric Watson offre à Aronofsky un roman de Hubert Selby Jr., Retour à Brooklyn. Le jeune metteur en scène refuse poliment : il adore Selby mais n'a jamais été un grand fan de ce livre-là, qu'il n'a jamais terminé. Watson insiste, Aronofsky cède, relit le roman, et maudit l'ado qu'il était de l'avoir méprisé. C'est décidé : Retour à Brooklyn sera son deuxième long-métrage. D'abord développée au sein d'un atelier d'écriture de Sundance, puis retravaillée avec Selby lui-même, l'adaptation de Retour à Brooklyn, renommée Requiem for a dream, est prête début 1999. Aronofsky obtient le casting qu'il souhaite, à une exception près : peu avant le tournage, Jared Leto remplace Giovanni Ribisi pour le rôle de Harry Goldfarb. Tourné en avril 1999, bénéficiant d'un budget de 4,5 millions de dollars, Requiem for a dream est entouré d'un buzz de plus en plus important. Et à sa sortie, la critique crie au chef d'oeuvre : parfaite adaptation du roman, le film est un objet cauchemardesque montrant les ravages causés par la dépendance (aux drogues, aux médicaments, à la télévision). Si ses résultats au box-office ne sont pas des plus faramineux, Requiem for a dream se crée peu à peu sa place au pays des films (trop vite) estampillés cultes. Sorte de syncope filmique, le film doit sa renommée à sa mise en scène clinique et viscérale, pleine de gimmicks inquiétants et de plans montés à un rythme ultra-rapide et angoissant. Avec son final stroboscopique et apocalyptique, Requiem for a dream en traumatisera plus d'un et sera utilisé malgré lui comme un formidable outil dans la lutte anti-drogue. Croulant sous les récompenses (la majorité pour Ellen Burstyn, formidable en vieille dame accro aux pilules), Requiem for a dream signe définitivement l'entrée d'Aronofsky dans l'univers des cinéastes qui comptent.

 

Un tel succès aurait dû le propulser en tête de projets ambitieux et alléchants ; le problème du metteur en scène, c'est que ces projets ont un mal fou à devenir des films. Il est un temps question qu'il adapte le comic Ronin, de son idole Frank Miller. On parle ensuite d'un fil retraçant la genèse de l'homme chauve-souris, Batman : year one ; mais après avoir travaillé le scénario avec Miller lui-même, il se voit contraint d'abandonner pour des raisons de budget (depuis, les Batman de Christopher Nolan ont quasiment détruit toute chance de voir Batman : year one voir le jour). Alors Aronofsky met de côté sa carrière de réalisateur, le temps de coécrire Abîmes, intrigant film de sous-marin jouant avec le fantastique et le thriller psychologique, et mis en scène par David "Riddick" Twohy.

 

Déprimé par tant de projets avortés, Aronofsky décide de s'isoler pour réfléchir à la suite de sa carrière. Quelques mois plus tard, lorsqu'il met enfin le nez dehors, c'est avec un script sous le bras : celui de The Fountain, film de SF romantique dans lequel un homme parcourt trois époques (les 16ème, 21ème et 26ème siècles) pour sauver la femme qu'il aime. Cette fois, c'est sûr, il tient là son troisième long-métrage : le scénario enthousiasme les producteurs, prêts à signer de gros chèques, et fait surtout craquer Brad Pitt et Cate Blanchett, qui donnent leur accord pour tenir les rôles principaux. Pitt se laisse pousser la barbe tandis qu'Aronofsky prépare le tournage. Mais à sept semaines du début, Brad quitte le navire. Motif invoqué : divergences artistiques. Officieusement, Pitt aurait préféré laisser tomber le maigre salaire de The Fountain pour aller toucher le pactole avec Troie. Et cela ne s'arrange pas pour Aronofsky lorsque Cate Blanchett déclare forfait à son tour à cause de problèmes de calendrier. Prêt à mettre son scénario à la poubelle, le metteur en scène sombre dans la dépression et part se retirer en Chine pour de nombreuses semaines. Mais Warner Bros tient à tout prix à ce que The Fountain se fasse et fait des pieds et des mains pour qu'Aronofsky se ressaisisse. Hugh Jackman et Rachel Weisz (devenue depuis madame Aronofsky) seront Tom et Izzy Creo. Le tournage peut enfin commencer. Avec un budget de 35 millions (raisonnable pour un film de ce genre, mais l'équivalent de 60 fois Pi), Aronofsky a bâti un film ambitieux et cohérent qui ne manquera pas de séduire les fans de SF, les grands amoureux et tous les autres. Et semble enfin d'attaque pour repartir vers de nouveaux projets.

 

La question se pose alors : que va bien pouvoir faire Aronofsky pour surprendre après The fountain ? La réponse est improbable : un film « simple », filmé caméra à l'épaule, mettant en scène un catcheur cardiaque et vieillissant. The wrestler est une pure réussite, une oeuvre bouleversante qui montre que si le ridicule ne tue pas, il rend plus fort. Dans la peau de ce monstre de foire à la peau tannée, Mickey Rourke est juste sensationnel (tout comme ses partenaires Marisa Tomei et Evan Rachel Wood), confirmant qu'Aronofsky est non seulement un metteur en scène hors pair, créateur et explorateur d'univers en tous genres, mais aussi un brillant directeur d'acteurs. Avant et pendant le tournage de The wrestler, il n'hésite pas à pousser Rourke dans ses derniers retranchements, le mettant face à sa condition de déchet has-been pour en tirer le meilleur. Les cinéastes allant au bout de leurs passions se font de plus en plus rares ; le new-yorkais est de ceux-là, n'allant jamais où on l'attend, mais y allant toujours avec une volonté de fer. Si l'on n'est pas obligé d'applaudir à tout rompre devant chacun de ses films, force est de reconnaître que la filmographie de Darren Aronofsky a déjà quelque chose d'étourdissant.

commentaires

Aucun commentaire.

votre commentaire