The Fountain : Critique

Julien Foussereau | 4 septembre 2007
Julien Foussereau | 4 septembre 2007

Darren Aronofsky nous avait décoché un direct en plein coeur avec Requiem for a Dream, extraordinaire adaptation de Retour à Brooklyn de Hubert Selby Jr. Depuis, cette plongée hypnotique dans l'enfer de l'addiction, son nom rimait davantage avec report et annulation que concrétisation d'un projet de film. Les plus vifs supporters du cinéaste se souviennent encore de leur amertume suite à sa défection sur les projets Batman : Year One et The Watchmen. Sa collaboration au scénario sur Abîmes de David Twohy n'a pas non plus suscité un grand enthousiasme. Néanmoins tout cela n'était que peu de choses par rapport à la préproduction catastrophique de The Fountain. Aronofsky fut lâchement abandonné par Brad Pitt dont le seul nom avait permis de rassembler les fonds nécessaires pour cette oeuvre ambitieuse et ce, à quelques semaines du début des prises de vue. Cela aurait pu s'arrêter là. Pourtant, quelques années de négociations et de prétentions budgétaires fortement revues à la baisse plus tard, The Fountain s'apprête à sortir dans le monde entier et pourrait bien faire date dans le cinéma S-F.

Le nouveau film de Darren Aronofsky semble plus avoir en commun avec Pi qu'avec Requiem…. Dans les deux cas, le cinéaste met en scène des scientifiques obsédés par leur désir de comprendre et vaincre l'inaccessible par la science hyper rationnelle. Sur le papier, seulement. Hier, Max cherchait Dieu derrière des équations, Tommy recherche aujourd'hui la vie éternelle en pratiquant des soins thérapeutiques expérimentaux sur des singes dans l'espoir de sauver Izzy, sa femme atteinte d'une tumeur incurable. Pi était un premier film qui, malgré une identité forte, manquait un poil de maturité. The Fountain possède une force émotionnelle n'ayant rien à envier à celle de Requiem…. Grâce à cette revisite du mythe de la Fontaine de Jouvence teintée de philosophie bouddhiste, Aronofsky dépasse le cadre déjà enviable du réalisateur prodige pour s'affirmer en auteur de génie tant il touche à un sentiment d'absolu que l'on n'avait plus rencontré depuis 2001, l'odyssée de l'espace et Solaris. Une comparaison énorme qui toutefois se justifie amplement (surtout avec Tarkovski pour l'affect)

 

Photo Hugh Jackman, Rachel Weisz

 

En ce sens, il est important de saluer l'ahurissante construction de The Fountain : trois époques (XVIeme, XXIeme, XXVIeme siècle), trois mythologies (chrétienne, maya et bouddhiste), une histoire d'amour à trois visages tendant vers un seul et même but, l'acceptation de notre finitude. Le film s'ouvre et se déploie sous la forme de capsules temporelles éparses, montées sans véritables attaches (si ce n'est l'omniprésence de Hugh Jackman et Rachel Weisz). Aronofsky se charge de construire progressivement des passerelles entre celles-ci afin de les rassembler en un grand tout final. Il s'y attèle avec une maestria étonnante en allant du plus simple (l'information délivrée par les protagonistes) au plus complexe (l'usage des très gros plans, fidèles jusque dans leur échelle) Cet échafaudage scénaristique en poupées russes est un terrain de jeu idéal pour Aronofsky… ou le « team Aronofsky » devrait-on dire. Car la constante qualitative du cinéaste est le produit de sa loyauté envers une équipe qui a déjà fait ses preuves sur Requiem… : Jay Rabinowitz au montage, James Chindlund sans oublier les fidèles parmi les fidèles, le chef opérateur Matthew Libatique et le compositeur Clint Mansell, eux-mêmes étant des parties formant le grand tout de la griffe Aronofsky.

 

Photo Hugh Jackman

 

Et que cette griffe place immédiatement la barre très haut ! Notamment dans la scène d'ouverture où Tomás (Hugh Jackman version conquistador) se fraye violemment un chemin entre des guerriers maya pour atteindre l'Arbre de Vie. Là, Aronofsky ajoute une corde à son arc en démontrant ses aptitudes à mettre en scène l'action sans jamais sacrifier à la lisibilité. Mais ce qui le fait définitivement entrer dans la légende tient dans sa capacité à approcher trois genres - la fable légendaire pour le XVIeme, le mélodrame pour la partie contemporaine, la SF métaphysique pour le futur - et parvenir à les fusionner sans laisser aucun déchet, à l'image du design extrêmement organique de l'Arbre mi-végétal mi-charnel ou de Xibalba, la nébuleuse au look de micro-organisme.

 

Photo Hugh Jackman

 

Pour cette représentation charnelle et, au fond, éphémère, cette histoire d'amour fou à travers les âges et l'espace n'aurait jamais été aussi bouleversante sans le concours de Hugh Jackman et Rachel Weisz. On a longtemps cru que le premier se limitait à photocopier sur pellicule du Wolverine, Scoop laissait récemment entrevoir une palette d'expressions plus étendue, il est tout simplement magnifique ici et trouve peut-être là le(s) rôle(s) de sa vie. Il donne à Jimmy Creo (les latinistes comprendront l'importance capitale de son nom) toute la densité et l'ambiguïté requise. La partition de Rachel Weisz est tout à l'avenant. Bizarrement elle génère un trouble certain une fois que l'on a fait un rapprochement entre l'état d'esprit de son personnage et le message véhiculé par la dernière saison de Six Feet Under. Parce que, finalement, rarement un film aura réussi à nous parler avec autant de profondeur et de justesse du passage obligé qu'est la mort comme l'avait fait Alan Ball et sa magnifique série. Que les ultimes minutes de The Fountain soient aussi déchirantes et hallucinées que Everyone's waiting, le finale de la série, ne fait qu'aller dans ce sens.

 

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Résumé

Parler de chef d'oeuvre avec The Fountain est peut-être prématuré. Toujours est-il qu'il y avait bien longtemps que la SF n'avait pas autant fait réfléchir, enthousiasmer et chavirer. Rien que pour cela, Darren Aronofsky mérite notre respect éternel.

commentaires

Raiden
02/11/2018 à 13:23

Ce film est pure chef d'oeuvre !!
Meme si de voir la version gros budget à 70 millions de dollars avec Brad Pitt et Cate Blanchett aurait été un régale !!

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