Firefly la série vs. Firefly le film

Zorg | 18 octobre 2005
Zorg | 18 octobre 2005

L'adaptation de série télévisée au cinéma est un genre à part entière, un numéro d'équilibrisme scénaristique relativement délicat qui confronte les adeptes du show TV au bon vieux dilemme de revoir leurs héros favoris étalés sur grand écran dans un épisode géant de près de deux heures, avec tous les risques que cela implique. Toutefois, nous ne sommes pas là pour faire le procès de ce genre de procédés, mais bien pour parler de Serenity, aka Firely Le Film, vs. Firely La Série, vu de l'œil du connaisseur.

À l'inverse des autres séries télé transposées au cinéma, Serenity, l'ultime rébellion (sous-titre incongru, mais il faut bien attirer le chaland il est vrai) est confronté à la quadrature du cercle. Là où d'habitude des acteurs connus endossent les défroques de personnages encore plus connus dans des situations et intrigues là encore parfaitement maîtrisées du grand public, Serenity nous présente des comédiens pour la plupart relativement anonymes (aucun grand nom au générique), incarnant des personnages évoluant dans une intrigue dont les bases ont été plantées durant la série. L'auteur doit donc réintroduire son univers, ses personnages et son histoire auprès des néophytes afin que ces derniers comprennent quelque chose à ce qui se passe devant leurs yeux, sans pour autant tomber dans la redite vis-à-vis des fans et des connaisseurs. Tout cela bien entendu sans oublier pour autant l'intrigue du film en lui-même.
De l'aveu même de Joss Whedon, sa première version du script était un concentré de Firefly de plus de 200 pages que seuls les connaisseurs auraient été à même de comprendre, et surtout d'apprécier. Fort heureusement, la version qui a été filmée est à des années lumières de cela. Pour faire simple, il se base sur ses précédents travaux pour concocter une histoire capable de vivre par elle-même. Il n'est donc pas nécessaire de posséder le savoir acquis à la vision de la série pour comprendre et apprécier le film.

S'éloignant de la structure narrative des épisodes, Serenity condense sur deux heures de film la trame narrative qui aurait théoriquement due être développée lors des deuxième, voire troisième saisons de Firefly. Conséquence logique, l'obligation de se concentrer sur l'essentiel ne laisse que très peu de temps pour s'attarder sur le décor. Plusieurs conséquences, particulièrement en matière de rythme, en découlent alors :

1 - Des deux principaux aspects de Firefly, à savoir le space opera et le western, c'est indéniablement ce dernier qui pâtit le plus du passage sur grand écran. Exit donc les histoires de transport de bétails ou de redressages de torts en rase campagne. Pis, Whedon en profite pour ajouter une couche horrifique par flash-back

2 - Les fans comme les non-fans auront l'impression de voir l'histoire défiler à tout berzingue. Cela part peut-être un peu dans tous les sens, on joue apparemment à saute-mouton de planète en station spatiale de façon désordonnée, brouillonne et sans grande logique, mais en vérité, ces raccourcis dans le fil conducteur de la série apparaissent inévitables.

3 - Du côté des personnages, certains sont pratiquement relégués au rang d'accessoires, Book notamment, tandis que l'on se focalise plus sur River et Mal. Ce dernier est d'ailleurs certainement celui qui subit l'évolution la plus notable depuis la fin de Firefly, à tel point que le contraste pourrait bien surprendre plus d'un fan. À l'opposé, les nouveaux venus pourront se poser des questions sur la moralité et la nature réelle du personnage tant les côtés sombres de sa personnalité sont mis en avant.

4 - Nombre de petits détails qui contribuaient à donner un charme supplémentaire à la série sont passés à la trappe. Par exemple, les jurons en chinois sont moins présents ainsi que l'humour dans son ensemble.

Dans ces conditions, que reste-t-il au fan de base pour vraiment se démarquer des autres spectateurs ? Essentiellement le plaisir de revoir les personnages et d'apprendre enfin un certain nombre de choses restées en suspens à la fin de la première et unique saison. Il en découle une charge émotionnelle lors de passages clefs. Paradoxalement, le film ne contient que peu de privates jokes ou de références cachées au passé de la série. Mais il serait fortement exagéré de crier à la trahison pour autant. Whedon parvient à ménager assez subtilement la chèvre et le chou, même s'il en résulte certains raccourcis auxquels les fans pourraient ne pas totalement adhérer.
Les connaisseurs retrouveront aussi le style assez caractéristique que Whedon a pu développer au cours des aventures télévisuelles de Buffy et Angel : une poignée de plans-séquences, des retournement de situations, et des coups de théâtre qui débarquent sans prévenir. Les scènes de bagarre sont certainement l'aspect le moins réussi du film par manque de lisibilité et de dynamisme. À l'inverse, l'auteur s'adonne avec brio à des imbrications narratives durant l'entame, et il ajoute des personnages secondaires particulièrement savoureux et bien croqués avec The Operative (formidable Chiwetel Ejiofor, machiavélique à souhait, implacable méchant de service à la morale unique) et Mr. Universe (épatant David Krumholtz en concentré de geekitude adepte des poupées électroniques, fruit des amours contre-nature entre Rupert Murdoch et une Oracle de la Grèce Antique)

En un mot comme en cent, et sans vouloir déflorer l'histoire, tout est un peu plus marqué dans Serenity que dans Firefly. Tout va plus vite, tout s'est radicalisé. C'est la rançon de la gloire. Les méchants sont un peu plus méchants, les clivages se font plus profonds, les blessures plus difficiles à soigner. Alors certes, tout n'est pas parfait, loin de là. Certaines scènes moulinent un peu dans la parlotte (commencer un film de SF par une bonne grosse scène explicative n'est certainement pas le meilleur moyen pour plonger son audience dans le bain). On sent bien par moments que le budget était limité (certains effets visuels s'avèrent à peine passables), et certains raccourcis scénaristiques auraient mérité d'être un peu plus développés. Mais l'un dans l'autre, Joss Whedon a réussi son pari.
Il parvient à donner une deuxième vie à sa création en lui conférant plus d'ampleur, tant et si bien que l'on se prend à rêver d'un nouvel avenir pour Firefly / Serenity tout en regrettant le destin funeste de la série. À la vision du film, on se dit que certaines scènes auraient parfaitement pu remplir un voire plusieurs épisodes à elles seules, mais l'histoire fait néanmoins d'énormes bonds en avant même si des points de détails sont laissés dans l'ombre (notamment tout ce qui concerne la Blue Sun Corporation, à peine mentionnée dans le film). Certains chapitres sont clos de fort belle manière tandis que d'autres ouvrent grand les portes vers de nouvelles aventures, qui sont conditionnées par les résultats au box-office américain.

Le film y a cumulé 17 millions de dollars en dix jours d'exploitation, mais il a cependant fini deuxième lors de son premier week-end avec un tout petit plus de 10 millions de dollars de recettes, le plaçant ainsi juste derrière un Flight Plan (avec Jodie Foster) en deuxième semaine (15 millions au compteur ce week-end là). Compte tenu du fait que Serenity s'adresse à une niche relativement étroite (les hommes de 30 ans essentiellement) et du nombre de salles de cinéma le présentant (un peu moins de 2200, comparé aux 3500 dévolus à un vrai blockbuster), la moyenne atteinte est honorable.

Ces résultats modestes ne sont pas forcément très négatifs vu les attentes des producteurs, mais disserter sur les possibilités d'une suite relève de la spéculation pure. En effet, si les critiques sont dans l'ensemble plutôt bonnes, le film va avoir besoin d'un sérieux bouche-à-oreille et de très bonnes ventes DVD ensuite pour s'assurer un quelconque avenir.

En conclusion, Serenity, l'ultime rébellion, une réussite ? Oui, sans l'ombre d'un doute. Même si le film ne révolutionnera pas le space opera, il est un des plus dignes représentant du genre ayant atterri sur nos écrans ces dernières années, tout en restant une adaptation parfaitement réussie de la série dont il est tiré.

PS : Dans une note tout à fait personnelle, un détail échappe toujours à la compréhension de l'auteur de ces lignes. Pourquoi diable l'expression « Les Reavers » a-t-elle été traduite par « Les Termites » ? Un détail déjà présent sur le doublage canadien du coffret DVD zone 1 que l'on retrouve dans le film.

Tout savoir sur Serenity : L'ultime rébellion

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