Films

Hypnose : le meilleur sous-Sixième Sens ?

Par Geoffrey Fouillet
11 octobre 2022
MAJ : 24 mai 2024
Hypnose : photo, Kevin Bacon

La peur a pris rendez-vous avec Kevin Bacon dans Hypnose, un petit idéal de film d'épouvante conscient de ses effets, mais jamais à court d'idées.

Alors que le passage à l'an 2000 semble coïncider avec un regain d'intérêt pour le thriller paranormal, Sixième Sens ayant lancé les hostilités, suivi de près par Apparences de Robert Zemeckis ou encore Intuitions de Sam Raimi, Hypnose occupe une place assez discrète au sein de cette mouvance. Adaptation du roman Échos de Richard Matheson, paru dans les années 1950, le film est aussi l'occasion d'imposer David Koepp comme réalisateur, après un premier long-métrage très confidentiel sorti deux ans auparavant, intitulé Réactions en chaîne.

Mais avant même son passage à la réalisation, son nom était loin d'être inconnu au bataillon. Et pour cause, les enfants de la génération 90 lui doivent les scénarios de certains de leurs films cultes, tels que Jurassic Park, Mission Impossible ou bien Spider-Man. Des phénomènes culturels planétaires qui le positionnent d'emblée parmi les scénaristes les plus populaires de tous les temps en matière de recettes au box-office américain, et aussi les mieux payés au monde. Pour preuve, il suffit d'évoquer sa très lucrative participation au Panic Room de David Fincher, qui lui a valu à l'époque de percevoir la modique somme de 4 millions de dollars.

Quoi qu'il en soit, Hypnose, sans être un succès de la trempe de ses plus grands faits d'armes, se forge une solide réputation à sa sortie, décrochant même le Grand Prix en 2000 au Festival international du film fantastique de Gérardmer. Reste néanmoins une question : Hypnose fait-il autant honneur aux talents du scénariste qu'à ceux du cinéaste ?

 

Hypnose : photo, Kevin BaconPrêt pour le grand frisson ?

 

MIDDLE MEDIUM

Garder l'esprit ouvert, voilà un défi bien difficile à relever pour Tom (Kevin Bacon), sceptique de nature. Un soir, alors qu'il se laisse hypnotiser par sa belle-soeur Lisa (Illeana Douglas), Tom est témoin d'horribles visions. De retour à la réalité, il commence à développer d'étranges capacités, et se retrouve confronté au spectre d'une jeune femme, prénommée Samantha (Jennifer Morrison), dont les apparitions semblent receler une bien sinistre vérité. Autant le dire franchement, c'est le genre d'expérience qui vous change un homme, aussi borné et pragmatique soit-il.

Un basculement dans le fantastique d'autant plus pertinent qu'il intervient au sein d'une banlieue modeste où les résidents vivotent faute de mieux. Tom est l'exemple parfait du héros ordinaire aux rêves de jeunesse déçus. "Je n'ai jamais voulu devenir célèbre, enfin je n'espérais pas être aussi banal", avoue-t-il à sa femme dès les premières minutes du film. L'ironie du récit consiste alors à faire endosser le rôle du prescient, de l'extralucide, au personnage le moins réceptif de tous puisque jamais tout à fait en phase avec son environnement.

 

Hypnose : photo, Kevin Bacon, Kathryn ErbeComment dérailler méchamment du train-train quotidien

 

Le réalisateur reste très fidèle en ce sens à l'esprit du roman d'origine et à celui de son auteur, Richard Matheson, qui avait déjà dressé le portrait d'un héros ouvrier aux prises avec l'inconnu et l'extraordinaire dans son chef-d'oeuvre Je suis une légende. Et Tom suit ce modèle. S'il ne trouve aucune satisfaction à raccorder des câbles à longueur de journée, ce sont finalement ses compétences techniques et son approche du terrain qui vont l'aider à démêler le vrai du faux. Le dernier segment du film, où il retourne sa maison et son jardin à coups de pelle et de marteau-piqueur, en est un symbole éloquent.

Là où Hypnose plante aussi admirablement le décor, c'est dans sa description de la vie de quartier. La galerie de voisins un peu bas du front, mais attachants au demeurant, participe de l'image d'Épinal de l'Américain moyen, entre trivialité et convivialité. D'où le sentiment d'une grande famille autosuffisante qui ne connaîtrait rien d'autre au-delà des quelques pâtés de maisons qui limitent son champ d'action. Et c'est justement via l'apport du paranormal que Koepp vient dérégler les usages de cette communauté et nourrir par ailleurs chez son héros un désir fort d'évasion, ce qu'entérinera l'épilogue du film.

 

Hypnose : photo, Kevin Bacon"Je creuse donc je suis... et je sue aussi"

 

TRANSFERT RÉUSSI

"Je crois que la promesse que vous devez tenir dans ce genre de film, c'est celle d'effrayer le spectateur de façon intime pour l'amener, une fois rentré chez lui, à s'allonger, scruter le plafond et regarder un peu différemment la personne endormie à côté de lui", assure Koepp dans le making-of du film Behind the Echoes. Pour réussir à provoquer cette terreur sourde, viscérale, le cinéaste vise avant tout l'immersion du public en épousant le point de vue subjectif de Tom.

Quand le héros sent ses paupières tomber au moment d'être hypnotisé, on voit concrètement le résultat à l'image à travers un effet d'iris qui se ferme. Idem, plus tard, lorsque le personnage pressent une menace ou un danger à venir, le plan se teinte subitement de rouge, comme si un signal électrique parasitait son esprit. On l'avoue volontiers, ces gimmicks visuels ont un peu vieilli, mais indépendamment de leur réussite esthétique, leur utilisation assumée permet aussi de matérialiser cette dimension alternative dans laquelle Tom s'égare peu à peu.

 

Hypnose : photo, Kevin BaconTout ça pour avoir les dents du bonheur

 

Il faut à ce titre évoquer cette idée géniale de projeter le héros, une fois sous hypnose, à l'intérieur d'une salle de cinéma. Tandis qu'il écoute les instructions de sa belle-soeur, dont la voix lancinante recouvre tout le champ sonore, il se retrouve seul, dans le noir, face à cet écran géant sur lequel apparaît un mot. Mais les lettres sont floues, alors il s'en approche et opère lui-même la mise au point pour pouvoir lire ce qui est écrit. Pas besoin d'aller chercher plus loin, tout le propos du film est contenu ici. S'il veut lever le voile, Tom doit ajuster son regard en allant au-devant du danger.

C'est pourquoi le héros accepte de changer son fusil d'épaule à l'égard de Samantha, la jeune femme qui le hante. Là encore, comme dans Sixième Sens et pléthore de films sur le sujet, le fantôme n'est pas à craindre, mais à plaindre. Certes, rien d'original donc, seulement Koepp pousse l'empathie et l'identification du protagoniste pour Samantha jusqu'à la fusion. Quand Tom finit par la toucher à la fin, il adopte le point de vue de la jeune femme et comprend alors ce qui lui est arrivé. Un transfert que la mise en scène traduit de façon peu subtile, mais efficace, via un fondu enchaîné substituant les yeux du héros à ceux de la victime.

 

Hypnose : photo, Kevin BaconAprès la 4DX, le fauteuil qui lévite

 

TIRER LES FICELLES

Si Hypnose tire son épingle du jeu, c'est aussi grâce à sa faculté à prendre à revers les attentes du spectateur, et cela commence dès les premières minutes du film avec Jake (Zachary David Cope), le fils de Tom, qui parle face caméra. On comprend assez vite qu'il s'adresse à une présence invisible, Samantha en l'occurrence, mais le choix de cadrage, couplé à l'étrange décontraction du garçon, ajoute inévitablement au malaise. Un prologue qui a valeur de note d'intention, tant la frontière entre le réel et le surnaturel, le champ et le hors-champ, ne va cesser de s'estomper au fur et à mesure de l'intrigue.

Père et fils partagent donc le même don, la différence est que le premier ignore comment l'utiliser, là où le second l'a totalement assimilé. Un décalage qui fournit au réalisateur l'occasion d'insuffler un peu de légèreté au récit, notamment lorsque Jake apprend à Tom comment jouer à la guitare un air qui lui trotte dans la tête. Cela paraît tout à fait anecdotique et pourtant, on reconnaît bien là le talent de scénariste de Koepp, affinant la caractérisation de ses personnages jusque dans des gestes d'une simplicité sans nom.

 

Hypnose : photo, Zachary David CopePetit, mais pas né de la dernière pluie

 

L'autre grand principe narratif et stylistique du film réside dans la répétition de certaines situations, donnant par ailleurs tout son sens au titre original du film, Stir of Echoes ("tourbillon d'échos" dans la langue de Molière). Quand le héros tente de reproduire les conditions d'apparition de Samantha, il orchestre ce qu'il croit être un passage obligé et devient ainsi son propre metteur en scène. C'est le début de l'apprentissage pour lui, et de la même manière que les origin stories de super-héros, la compréhension et la maîtrise de ses nouveaux pouvoirs demandent de réitérer les mêmes actions.

Comble de l'ironie, Tom fait également des rêves prémonitoires, ce qui l'expose déjà naturellement à revivre les évènements deux fois, d'abord lorsqu'il est endormi, puis à son réveil ensuite. C'est le cas par exemple dans une séquence très perturbante où il assiste au suicide d'un de ses voisins, avant de se rendre compte que c'était un cauchemar et qu'il s'apprête à en faire désormais réellement l'expérience. Au fond, le don d'anticipation a tout d'une malédiction, mais à contrario, c'est ce qui permet au héros et à son fils de conserver une longueur d'avance sur les autres.

 

Hypnose : photo, Jennifer MorrisonSamantha, à quelques minutes de passer l'arme à gauche

 

En ménageant ses effets sans jamais oublier d'effrayer, Hypnose bénéficie à la fois d'une vraie identité esthétique et d'une écriture particulièrement soignée. Kevin Bacon y trouve l'un de ses meilleurs rôles et permet aussi en partie à David Koepp de signer son film le plus abouti à date. Ses réalisations suivantes, telles que Fenêtre secrète ou Charlie Mortdecai, convaincront nettement moins hélas. Mais quand on a été capable un jour de mettre en boîte un long-métrage de cette qualité, on peut toujours se rattraper.

La suite est réservée à nos abonnés. Déjà abonné ?

Lisez la suite pour 1€ et soutenez Ecran Large

(1€ pendant 1 mois, puis à partir de 3,75€/mois)

Abonnement Ecran Large
Rédacteurs :
Tout savoir sur Hypnose
Vous aimerez aussi
Commentaires
7 Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Hugo Flamingo

@JR : je suis tellement d’accord avec toi au sujet du film  »fréquences interdites », que moi aussi je regarde chaque année. Je trouve que c’est une pépite à la fois scénaristique, qui est aussi visuellement cinématographique, et aussi en termes de jeux d’acteur, et je ne parle pas du montage que je trouve époustouflant.

alulu

Le coup de l’ongle fait toujours son effet. Kevin Bacon, le type aux trois séries B que je kiffe, Tremors, Hypnose et Death sentence.

Pilipe

@JR Pareil pour moi, ces deux films sont excellents je trouve. Je les regarde chaque année.

Tnecniv

@的时候水电费水电费水电费水电费是的 Ankytos, je suis descendu dans les com pour écrire peu ou prou dire la même chose, en rajoutant qu’à mon niveau, c’est quasiment tout le cinéma de Night Shyamalan auquel je n’accroche pas, au mieux, je trouve ça sympa. J’ai beaucoup aimé Hypnose à l’époque et même en l’ayant revu quelques années plus tard, mais peut-être que je ne suis pas objectif, car je suis assez fan de Kevin Bacon, que je trouve au passage très bon dans City on a hill.

Fab

Super souvenir ce film, de quoi mettre la flipette avant d’aller se coucher.

JR

Film que je revois chaque année, avec Fréquence interdite, jolie série B. Et puis Bacon, c’est quand même un des mecs les plus classe du monde.

Ankytos

Je me souviens que j’avais bien aimé ce film. Je le reverrais bien.
Je précise cependant qu’il s’agit de l’avis de quelqu’un qui n’a pas aimé 6ème sens, que j’ai trouvé plutôt ennuyeux si on excepte le twist de fin – ok cette fin était cool mais cela n’efface pas l’ennuie que j’ai éprouvé durant une scène sur deux. Alors qu’Hypnose, moins « brillant » ne m’a jamais ennuyé.