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Le Solitaire, ou comment résumer Michael Mann en un chef-d’œuvre

Par arnold-petit
13 septembre 2022
MAJ : 21 mai 2024
Le Solitaire : Affiche officielle

Premier film de Michael Mann, Le Solitaire est un chef-d'œuvre de cinéma qui synthétisait déjà le style, la maîtrise et les obsessions de son auteur.

Michael Mann est, sans conteste, l'un des artistes américains les plus importants de ces dernières décennies. En tant que scénariste, réalisateur et producteur pour la télévision ou le cinéma, le cinéaste s'est distingué par son style immédiatement reconnaissable, sa mise en scène d'une efficacité redoutable et sa capacité à innover et révolutionner son médium.

De la série Deux flics à Miami à Hacker en passant par Heat, Révélations, Le Sixième Sens, Collatéral, Ali, Miami Vice ou Le Dernier des Mohicans, Michael Mann a creusé un sillon unique d'une exceptionnelle cohérence au cours de sa carrière, créant un univers dense, complexe et fascinant.

Et il est frappant de voir que toute son oeuvre était déjà là dans son premier film, sorti en 1981 : Le Solitaire, avec le génial et regretté James Caan.

 

Le Solitaire : photoMichael Mann en un plan

 

LA NUIT, TOUS LES FILMS DE MICHAEL MANN SONT BEAUX

Plus qu'un film marquant ses débuts sur grand écran, Le Solitaire peut être vu comme la matrice de tout le cinéma de Michael Mann tant il englobe les motifs narratifs, visuels et thématiques que le réalisateur déclinera au long de sa filmographie. La séquence d'ouverture, d'une beauté remarquable, établit déjà quelques touches de ce qui composera l'esthétique si distinctive du cinéaste : un générique bleu néon, une Cadillac Eldorado qui s'arrête dans une allée pour récupérer un homme sous une pluie battante avant de s'éloigner sur la musique de Tangerine Dream.

Sur le deuxième plan, une lumière venue du ciel descend lentement le long des façades et des escaliers de secours en suivant le ruissellement de l'averse pour dévoiler une ruelle obscure, où un autre homme écoute la radio de la police. En moins d'une minute, Michael Mann a déjà installé cette atmosphère nocturne hypnotique qui deviendra le cadre de prédilection de tous ses films et se sert des ombres, des lumières artificielles et des réverbérations comme d'une palette pour composer son image, et finalement, un univers à part entière, comme dans Collatéral.

 

Le Solitaire : photoEn route vers les ténèbres

 

Les grosses voitures américaines aux phares carrés et le paysage urbain de Chicago, ville natale de Mann qu'il connaît par cœur, s'inscrivent directement dans la lignée du cinéma classique des années 70 et des films comme French Connection de William Friedkin, Serpico de Sydney Lumet ou Mean Streets de Martin Scorsese. Mais l'ambiance planante, les sonorités métalliques du groupe de rock allemand et les lumières fantomatiques qui se reflètent sur le sol noir et humide pour former un X parfait vers lequel s'échappe la Cadillac Eldorado témoignent d'une modernité et d'une audace stylistique qui relèvent quasiment d'un autre genre.

La pluie torrentielle qui assombrit le bitume et l'éclairage diffus des lampadaires donnent une dimension presque irréelle à la ville, préfigurant du style néo-noir des années 80, plus sombre, plus organique, et de la façon dont Ridley Scott filmera le Los Angeles dystopique de Blade Runner. Une similitude qui vient peut être aussi du fait que Michael Mann, pendant que ses camarades de la génération du Nouvel Hollywood réalisaient leurs films, était parti en Angleterre où il a fait ses études à la London Film School et ses armes dans la publicité, en même temps que... les frères Scott, Alan Parker ou Adrian Lyne.

 

Le Solitaire : photoEntre polar, clip et publicité

 

Avec une assurance peu commune pour un premier long-métrage, Michael Mann montre qu'il maîtrise son sujet et qu'il sait ce qu'il veut raconter. Lorsque Frank (James Caan) perce un coffre-fort avec la précision d'un orfèvre dans la première scène, le réalisateur se montre tout aussi minutieux et méticuleux au niveau du cadrage et du découpage, emmenant même le spectateur à l'intérieur du trou percé pour dévoiler le mécanisme du coffre.

Un souci presque maniaque du détail qui fera la réputation du réalisateur, le poussant à se documenter et effectuer un travail de recherches colossal pour chacun de ses projets, afin que le résultat soit le plus réaliste et fidèle possible (en tournant la mort de John Dilliger à l'endroit exact où elle a eu lieu pour Public Enemies ou en étudiant les cartels et le trafic de drogues pour Miami Vice, entre autres).

Pour Le Solitaire, Michael Mann puise dans ce qu'il connaît : le monde criminel. À son retour d'Angleterre, après avoir réalisé un road trip documentaire, 17 Days Down the Line, et les premiers épisodes de Starsky et Hutch et Vega$, le jeune cinéaste a travaillé sur deux productions tournées dans la prison d'État de Folsom, en Californie : Le Récidiviste de Dustin Hoffman et Ulu Grosbard, dont il a écrit une première version (sans être crédité), et Comme un homme libre, téléfilm qu'il a réalisé en 1979.

 

Le Solitaire : photoPercer tout en finesse

 

Cette expérience au sein de l'univers carcéral a profondément marqué Michael Mann, comme il l'a confié dans plusieurs entretiens, et ce qu'il a entendu et observé auprès des détenus (qu'il a fait apparaître dans son téléfilm) nourrira quasiment tout le reste de son oeuvre, de la série Deux flics à Miami (qu'il produira dans les moindres détails) jusqu'à son adaptation au cinéma en 2006, en passant par Le Sixième Sens, le téléfilm L.A. Takedown ou Heatpour ne citer qu'eux.

Par la suite, Michael Mann a rencontré Chuck Adamson et Dennis Farina, anciens flics et, respectivement, futur créateur et acteur principal de la série Les Incorruptiles de Chicago. Deux hommes qui l'ont introduit dans le monde criminel et policier et qui lui ont permis de rencontrer plusieurs figures du milieu, dont John Santucci, un voleur de bijoux qui a été engagé comme conseiller technique et qui a servi d'inspiration pour le personnage de Frank.

Pour pousser l'authenticité du Solitaire jusqu'au bout, le cinéaste a même donné de petits rôles à de vrais policiers et de vrais criminels, et pour brouiller encore un peu plus la frontière entre les deux mondes, Farina incarne un homme de main du parrain tandis que Santucci joue Urizzi, l'inspecteur corrompu qui traque Frank. Pour autant, Mann n'a pas de démarche naturaliste ou documentaire. Au contraire, son cinéma reprend des codes traditionnels pour aller chercher une poésie qui se retrouve également dans l'écriture de ses personnages.

 

Le Solitaire : photoOkla, mentor de Frank au regard triste et mélancolique

 

LE PROFESSIONNEL

Outre son perfectionnisme et son obsession pour le réalisme, Michael Mann est aussi un réalisateur réputé pour les fines nuances qu'il apporte à ses personnages. Frank, le héros du Solitaire, est un ancien détenu et un cambrioleur de haut vol qui possède une concession de voitures d'occasion et un petit bar pour couvrir ses activités illégales. Dévoué à son travail, il ne fait confiance qu'à sa petite équipe d'associés et vit selon un code moral strict, en évitant de se lier émotionnellement à qui que ce soit.

Frank est inspiré de John Santucci, mais surtout de ce que Michael Mann a observé à Folsom. Comme les prisonniers que le réalisateur a côtoyés, Frank a été privé de tout espoir, de tout échange social, de toute affection, et s'est progressivement déshumanisé jusqu'à se renfermer derrière une façade implacable de dur à cuire cynique. Après 11 ans passés en prison, le personnage espère obtenir ce qu'il veut, le plus rapidement possible, en suivant un plan qu'il a conçu de bout en bout, comme un de ces braquages.

 

Le Solitaire : photoInstalle-toi, je vais te raconter Michael Mann

 

Dans la scène la plus mémorable du film, après avoir dit qui est il est et ce qu'il fait à Jessie (Tuesday Weld), la caissière dont il est amoureux, Frank l'emmène dans un diner au bord de l'autoroute et lui raconte la philosophie de vie qu'il a développée : "Tu dois te foutre de vivre ou mourir. Tu dois te démerder pour que plus rien n'ait d'importance."

Des années plus tard, dans un autre film et un autre restaurant, le Neil McCauley de Robert de Niro tiendra un discours à peu près similaire face au lieutenant Vincent Hanna d'Al Pacino, en lui expliquant qu'il ne retournera pas en prison quoiqu'il arrive et qu'un ami lui a dit "de ne pas s'attacher à des choses dont tu ne pourrais pas te débarrasser en trente secondes, montre en main."

Dans son attitude, ses paroles ou son mode de vie, Frank représente l'archétype de tous les personnages de Michael Mann : le professionnel, celui qui excelle dans son domaine de compétences (qu'il soit voleur, braqueur, flic, journaliste, boxeur, tueur à gages, chauffeur de taxi ou pirate informatique). Thief, le titre original du film, n'identifie d'ailleurs le personnage que par sa fonction, comme pouvait le faire Taxi Driver de Martin Scorsese. Imprévisible, indépendant, indomptable, le héros "mannien" existe à part du monde auquel il appartient et rejette l'autorité, le système et ses institutions (juridiques, pénitentiaire ou sociales).

 

Le Solitaire : photoMieux vaut ne pas se mettre sur son chemin

 

Néanmoins, même s'il excelle dans son domaine, Frank, comme les autres personnages de Michael Mann, ressent un manque existentiel illustré dans un plan qui deviendra la clé de voûte et la signature du cinéma de Michael Mann : après avoir réussi son vol, Frank se rend sur les berges du lac Michigan et s'installe près d'un pêcheur noir solitaire (interprété par le grand musicien de blues Willie Dixon) pour prendre son petit-déjeuner. La caméra dans leur dos, face à la mer, les deux hommes restent assis dans le calme, jusqu'à ce que l'inconnu déclare : "C'est magique".

Avant William Petersen sur la plage, Robert de Niro dans son appartement vide, Colin Farrell devant l'océan ou la carte postale que garde Jamie Foxx dans le pare-soleil de son taxi, James Caan plongeait déjà son regard dans ce même horizon océanique à la recherche d'une paix inexprimable, d'un au-delà.

 

Le Solitaire : photoLe bleu, la mer et cet ailleurs, indicible

 

MANN VS THE WORLD

Cette vie dont rêve Frank tient dans un collage qu'il garde précieusement dans son portefeuille et qu'il dévoile à Jessie lors de leur conversation dans le diner : une maison, une femme et des enfants, pour la famille qu'il n'a jamais eue, et une photo d'Okla (Willie Nelson), son ami et mentor, toujours en prison et atteint d'une maladie.

Comme Neil McCauley dans Heat ou John Dilinger dans Public Enemies, le personnage pense que son salut passera par l'amour d'une femme, Jessie, première entorse au code moral qu'il s'est imposé. Mais à partir du moment où le voleur accepte de céder une partie de son indépendance en se mettant au service de Leo, le parrain local incarné par Robert Prosky, qui l'aide à adopter un enfant et mettre au point son dernier coup, celui qui lui permettra de raccrocher définitivement, le personnage débute alors sa chute, tragique et inévitable.

 

Le Solitaire : photoLe bonheur à portée de main

 

Comme si rentrer dans le rang était impossible, la quête individuelle de liberté dans les films de Michael Mann conclut forcément à une confrontation avec le système dans lequel ils évoluent. Dans le cinéma classique américain, le personnage principal donnait du sens à sa vie et s'épanouissait en brillant par sa seule compétence. À l'inverse, les héros "manniens" poursuivent un rêve voué à l'échec et se retrouvent dominés et broyés par une machine aliénante qui les dépasse.

Dans Le Solitaire, la rupture vient du fait que Frank n'est plus en phase avec son époque et l'univers auquel il appartient (et qu'il pensait connaître) : au lieu de donner sa part du butin à Frank, Leo l'a réinvesti dans une affaire de centre commercial qui pourrait leur rapporter plus.

Frank agit et réfléchit comme un hors-la-loi d'un ancien temps alors que le monde criminel a évolué quand il était en prison pour se transformer en une structure entrepreneuriale comme les autres, avec ses placements, ses pots-de-vin et ses nouvelles habitudes. "Je vois que mon argent est toujours dans ta poche et qu'il provient du fruit de mon travail" s'exclame Frank face au parrain de la pègre.

 

Le Solitaire : photoRobert Prosky pour son premier rôle au cinéma, deux ans avant Christine

 

Même si le réalisateur a toujours refusé de donner une quelconque dimension politique à ses films, il est difficile de ne pas l'interpréter comme une critique de la société capitaliste et de ses contradictions, mais aussi du système hollywoodien qui s'apprêtait à se transformer en une immense machine à gros budget au détriment d'auteurs et d'artistes indépendants. Comme si Mann était déjà conscient de la difficulté qu'il allait connaître pour réaliser des films grand public à ses conditions.

Dès qu'il devient vulnérable et qu'il comprend qu'il est trop tard, Frank abandonne tout affect et se débarrasse de tout ce qu'il possède pour redevenir celui qu'il était en prison, sa véritable nature, violente, nihiliste, dépourvue de toute humanité. Exactement comme le fera le personnage de Robert de Niro à la fin de Heat en faisant table rase de sa vie ou quand le tueur de Tom Cruise se change en une machine à tuer sans émotion dans Collateral.

 

Le Solitaire : photoLe feu, le sang et la nuit

 

Dès son premier film, Michael Mann mettait en scène les relations humaines et sociales et les effets du capitalisme sur les rapports entre les individus, liant ainsi l'intime à un tout. Et c'est justement ce qui rend son cinéma si unique et si puissant : en s'inspirant de codes plus ou moins classiques tout en développant de nouvelles formes d'expression et de mouvement, Michael Mann raconte la nuit, le monde et l'être humain comme personne d'autre.

L'esthétique avant-gardiste du film ou l'histoire tragique de Frank n'ont pas suffi à convaincre le public, et malgré une présentation au Festival de Cannes en 1981 et des critiques plutôt positives, Le Solitaire n'a récolté que 11,5 millions de dollars au box-office (pour un budget de 5,5 millions, hors inflation). Depuis son échec en salles, le long-métrage est devenu une oeuvre culte  et un classique qui a largement influencé le cinéma américain et les films de braquageThe Town de Ben Affleck et Drive de Nicholas Winding Refn étant deux parfaits exemples et deux descendants directs du style mannien.

 

Le Solitaire : photoRyan Gosling avant l'heure

 

De la mise en scène au sous-texte existentiel jusqu'à l'écriture des personnages, Le Solitaire est un fil que Michael Mann a déroulé tout au long de sa carrière en s'adaptant aux techniques et aux sensibilités de chaque époque, et son prochain film, Ferrari, consacré au légendaire fondateur de la marque de voitures italiennes, semble s'inscrire dans la même continuité : un métier dans lequel les hommes excellent, mais s'épuisent ; des individus motivés par une quête existentielle et un système mécanique dans lequel les personnages ne sont que de simples rouages. Encore une fois, tout était déjà là dans Le Solitaire.

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Commentaires
11 Commentaires
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Lrz

@Ralph
Oui, adapté de Dragon rouge (sorti ala fin des années 80 donc bien avant le silence des Agneaux)

Sam75

Si vous ne suivez pas Michael Mann sur Instagram, je vous conseille fortement de le faire. Il poste rarement mais chaque post est un cadeau pour cinéphiles.

Raph

Le Sixième Sens ?

Pat Rick

Clairement l’un de ses meilleurs films.

Hocine

Le Solitaire de Michael Mann est un film génial, qui peut faire figure de pont entre le polar américain des années 70 et celui des années 80.
Le personnage principal, magnifiquement joué par James Caan, est une sorte d’anti-héros existentialiste, qui veut avoir sa part du rêve américain, tout en étant pressé par le temps. Après Le Solitaire, James Caan ne trouvera pas de rôle aussi bon que celui-ci (certes, il aura encore de bons rôles dans Jardins de Pierre, Misery ou The Yards). L’ambiance, la musique, la photographie, les lieux concourent à la réussite du film. Sans compter le casting. Le fait que d’anciens flics et d’anciens repris de justice aient participé au film, contribue à lui donner un cachet authentique.

@Faurefrc
L’idéal est d’avoir le film dans sa dvdthèque. En 2015, est sortie une belle édition chez Wild Side.

Faurefrc

Ça fait des années que je me dis qu’il faut que je voie absolument ce film.
Quelqu’un sait-il s’il est dispo sur une plateforme type Netflix ou Prime ?

Bubble Ghost

Jamais je n’oublierais cette bande son. Le début génial et obsessionnel, des expérimentations de Tangerine Dream avec les séquenceurs et les échantillonneurs.

Tuco

Un chef d’oeuvre. Merci d’en parler

Boddicker

Indépassable, et sans lui on aurait pas eu Drive, entre autres…
Il me manque Michael…

JR

Peut-être son plus beau film, la plus belle deconstruction du rêve américain.