Films

Incidents de parcours : le grand film d’épouvante méprisé de George A. Romero

Par Mathieu Jaborska
26 août 2022
MAJ : 21 mai 2024
Incidents de parcours : Affiche

George A. Romero n'était pas seulement le maître des zombies. La preuve avec Monkey Shines (Incidents de parcours), terrifiant film de... singe dont la production complexe dégouta un peu le cinéaste de l'industrie hollywoodienne.

L'exhumation récente de l'incroyable The Amusement Park a prouvé une fois de plus non seulement que George A. Romero a encore des pépites à nous faire découvrir, mais aussi qu'il est loin d'être uniquement celui qui a popularisé le zombie à travers le monde. Season of the Witch, Martin, Knightriders... Sa filmographie déborde d'œuvres diverses, pas toujours horrifiques, parfois dites mineures – à tort – par les inconditionnels de La Nuit des morts-vivants et souvent mal comprises à l'époque de leur sortie.

Monkey Shines est l'une d'entre elles. Reçu avec méfiance en 1988, par la critique et les spectateurs, il témoigne de l'ambition du maître, mais aussi de ses difficultés à composer avec l'image que les exécutifs hollywoodiens lui ont accolée après le succès de ses morts-vivants. Retour la genèse complexe d'une anomalie simiesque.

 

Incidents de parcours : photo, Jason Beghe, Kate McNeilÇa commence bien, et puis...

 

 

Le livre de la jungle

Michael Stewart se lance dans l'écriture au début des années 1980. Après deux thrillers politiques, il se consacre à l'horreur médicale avec deux romans : Monkey Shines et Far Cry. Grand bien lui en a pris, puisqu'il attire ainsi l'attention d'Hollywood et plus particulièrement de la MGM/UA, qui pose une option sur les deux livres pour la modique somme de 20 000 dollars. Sauf que sept mois plus tard, il n'en ont toujours rien fait et l'option expire. C'est l'occasion qu'attendait Charles Evans, producteur de Tootsie, qui voit dans le premier l'occasion de renouer avec le succès.

Romero, de son côté, est au sommet de sa gloire. Encore couronné du succès de Creepshow, il a néanmoins du se restreindre sur son film suivant, Le Jour des morts-vivants, qu'il voyait comme une fresque zombiesque flamboyante jusqu'à la division par deux du budget, dû à son refus de se limiter à un classement R. Alors quand le producteur vient le voir, par l'intermédiaire d'une collaboratrice, avec un budget de 7 millions et une histoire glaçante sans rapport avec la chair putréfiée, il accepte avec enthousiasme. Sous la tutelle du studio Orion, les deux hommes se mettent au travail.

 

Incidents de parcours : photo, Jason BegheLe véritable antagoniste du film : la maman

 

Ils ont du pain sur la planche. D'abord, il faut modifier le texte original sans trop froisser son auteur. Le cinéaste livre un énorme scénario de deux cent vingt pages, réduit au prix de nombreuses disputes avec Evans. L'écrivain, lui, voit d'un bon oeil le processus. Il faut dire que la version de Romero, celle qu'on verra à l'écran (ou presque, voir plus bas), prolonge admirablement les thématiques médicales du matériau original tout en y insérant ses lubies, telle la vision d'une créature naturelle rendue maléfique par l'injection d'une part d'humanité. La légendaire misanthropie du réalisateur, ici quasi philosophique, y trouve largement sa place.

Le plus dur reste à faire. Car Monkey Shines est un véritable défi de cinéma, a fortiori un an après le Projet X de Jonathan Kaplan. Le producteur et scénariste Lawrence Lasker avait quitté Warner lorsque le studio avait imposé d'utiliser des acteurs en costume de chimpanzés pour travailler avec de vrais animaux chez la Fox. Et les accusations de maltraitance proférées par les United Activists for Animal Rights avaient couté cher à cette petite équipe et donné raison à Warner.

 

Incidents de parcours : photo"La maltraitance, vraiment ?"

 

Singeries

En effet, il est communément admis que travailler avec des animaux sur un plateau de cinéma est pour le moins risqué. Ici, c'est quasiment suicidaire. Ella est l'un des deux personnages principaux. Son interprète est donc sélectionnée, en accord avec le scénario, dans une association établie à Boston, Happy Hands, qui met à disposition des capucins pour les personnes handicapées. Association qui a justement inspiré Romero à travers un reportage télévisé, diffusé juste avant la réception du projet.

L'équipe adopte donc Boo. Une situation très particulière : en général, les productions se servent de plusieurs animaux pour un seul personnage, mais ici la confiance envers les comédiens est primordiale. Bien évidemment, certaines actions exigent des effets spéciaux, réalisés, comme d'habitude, par Tom Savini. Le moustachu le plus célèbre de l'histoire des prothèses abandonne les geysers de sang pour des techniques bien plus discrètes, mais pas moins impressionnantes. Il conçoit six faux singes et toutes sortes de faux membres à manipuler sur les gros plans.

 

Incidents de parcours : photo, Jason BegheNope, 2022

 

Boo est plutôt coopérative, mais reste un singe perdu sur un plateau de cinéma. Par conséquent, tout devient complexe. L'équipe est sommée de ne pas trop sourire au capucin ou d'éviter son regard dans certains cas. Parfois, les choses se passent bien, parfois beaucoup moins. Lorsqu'elle décide de se soulager en plein milieu d'une prise par exemple. Une anecdote en particulier, dévoilée par l'acteur Jason Beghe dans les bonus de l'édition Scream factory, donne une bonne idée de l'ambiance particulière du tournage.

"Il devait y avoir un montage où Boo et moi commençons à nous entendre et donc elle fait des choses pour moi. Et dans l'un de ces moments, elle doit me nourrir avec un raisin. C'est un gag qu'on doit faire et on ne sait pas si ça va marcher. Alors je dis : ne gaspillons pas de pellicule, entrainons-nous et on vous dira quand on sera prêts." Après avoir mangé, puis jeté le raisin, le singe finit par coopérer. "Je leur dit : les mecs, vous devriez commencer à tourner ! Elle attrape le raisin et ma bouche est ouverte le plus large possible, puisqu'elle le jette dedans. Elle a une lueur particulière dans les yeux, et dans la demi-seconde qu'il me faut pour fermer ma bouche, elle jette le raisin, attrape une crotte et l'envoie dans ma bouche."

À cause de ce genre d'imprévus, le cinéaste doit tourner bien plus de rushs qu'à l'accoutumée et se prépare à une postproduction très longue. "La postproduction sera très lourde. [...] C'est un énorme montage. J'ai tourné plus que je ne l'ai jamais fait à cause des singes. Et alors que notre budget grandit, tout est plus long." avouait-il dans le Pittsburgh Press dès octobre 1987.

 

Incidents de parcours : photoHeureusement, le singe n'est pas tombé dans la drogue

 

nébuleuse Orion

À ce moment, il ne croit pas si bien dire. En effet, la fin qu'il a initialement tournée ne sera jamais dans le montage final. Bien qu'il soit à l'origine du happy end de Allan et Melanie, il enchainait sur l'attaque du Dr. Burbage par des activistes. Réfugié dans son laboratoire, le chercheur est soigné par la langue d'un singe, puis attaque la caméra avec une seringue pleine. Une dernière image très Romero dans l'âme, qui ne plait pourtant pas au public-test. C'est la première fois que le metteur en scène se frotte à l'exercice et il va y laisser des plumes.

Orion lui intime donc de modifier les dernières minutes et Romero cède, probablement avec la crainte de voir un prestataire le remplacer. Il insère donc cette séquence de rêve improbable, presque le seul jump scare du film. Une idée volée à Alien, selon lui, qui traumatisera néanmoins beaucoup de spectateurs par la suite. Au micro de Fresh Air en 1988, en pleine promo, le cinéaste tempère d'abord la situation, avant d'avouer qu'il regrette la décision du studio. Et nous donc.

 

Incidents de parcours : photo, John PankowLe Jeffrey Combs des singes

 

Dernière épreuve à passer : la promotion. Le cinéaste étant resté célèbre pour ses zombies, il faut rivaliser d'inventivité pour vendre au grand public une histoire de singe rendu fou, bien moins graphique que psychologique. Pour le titre, Orion démarche 40 000 personnes au téléphone. Il opte finalement pour "Monkey Shine : An Experiment in Fear", catchline un poil trompeuse qui sera reprise par tout le matériel promotionnel et plus exactement par sa bande-annonce, devenue culte.

Dans celle-ci, les images du long-métrage sont entrecoupées d'un long plan sur un singe jouet muni de timbales, avec en voix off un poème lugubre. Une publicité marquante, assurément, qui ment toutefois encore un peu plus. Devenue star de la promotion, la figurine, bien flippante il faut l'avouer, orne également l'affiche. Une idée qui va un peu se retourner contre le film : ils seront nombreux à regretter de ne pas retrouver la chose en grand antagoniste. De leur côté, les associations ADAPT et Adapting Society protestent contre le traitement du handicap dans la phase de promotion. Le distributeur s'excusera et retirera certaines phrases d'accroche.

 

 

Une sortie tumultueuse donc, qui rend Romero amer. Celui-ci collaborera à nouveau avec Argento (enfin presque) sur Deux yeux maléfiques, puis enchainera sur La part des ténèbres, adaptation de King à son initiative, cette fois. Aujourd'hui disponible en Blu-ray, en France chez ESC (et pour en savoir plus, on vous conseille le livret du collègue Marc Toullec), Incidents de parcours a repris sa place parmi les grands films du maître. Et ce n'est que justice.

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Ray Peterson

@的时候水电费水电费水电费水电费是的 Korama
Aux dernières nouvelles, Bruiser devrait sortir fin octobre sous la bannière canal + et plus précisément dans la jolie collection de Jean-Baptiste Thoret « Make my Day ».
Enfin un Blu-ray en France pour ce film assez méconnu du grand George!

Korama

Le malheur de Romero, c’est que tous ses films hors zombie n’étaient pas reconnus.
La preuve avec ce magnifique « Incident de parcours », mais aussi avec le fantastique « Bruiser », d’une insondable mélancolie. D’ailleurs il me semble qu’il va être (enfin) réédité par Canal+. Vous avez des infos dessus ?

Ray Peterson

Un sacré bon Romero même si Orion, la société derrière le film, lui a cassé les bonbons (et encore pire après avec le pas trop mal La Part de Ténèbres) et que le montage est une faiblesse (un comble pour un film de Romero reconnu pour savoir rythmer ses films).

Et pis y a John Pankow qui était vraiment un acteur intéressant dans les 80’s.
J’adore la dernière bobine du film, le héros va à fond pour se débarrasser de ce petit gredin de singe.

Pat Rick

Il est pas mal ce film.