Films

Entretien avec un Vampire, Twilight : pourquoi Vampires de John Carpenter les saigne à blanc ?

Par Simon Riaux
8 mai 2022
MAJ : 21 mai 2024
Vampires : photo

A en croire Hollywood depuis de trop nombreuses années, le vampire est un être romantique et sentimental. Heureusement, les Vampires de John Carpenter se chauffent d'un autre bois.

Nosferatu le vampire de F.W. Murnau avait pourtant donné le la. Sa silhouette filiforme avait imprimé la pellicule dès 1922, ses yeux perçants traversés nos cristallins effrayés, ses interminables doigts griffus enserré plus d'âmes que n'en compte le purgatoire, et sa présence prédatrice imposés une idée certaine de la terreur. Le mythe, qu'il s'appuie ou non sur le matriciel Dracula de Bram Stoker, continua de prospérer sur grand écran, jusqu'à devenir un temps un des monstres les plus emblématiques du 7e Art.

Son magnétisme et sa popularité furent tels qu'il put se permettre de repousser les limites fixées par la censure de son temps. Sous les traits du mythique Christopher Lee et sous l'égide de la Hammer, Dracula devint une bête à l'appétit inextinguible. Sensuel, charnel, carné, sexuel, il mariait comme rarement éros et thanatos, dans un ballet qui ne laissait aucune place à l'empathie ou à la pitié. Tout de cruauté et de perversion, il aurait pu annoncer le règne sans partage sur nos carotides des suceurs de sang...

 

Vampires : photoCoucou les vegans !

 

ENTRERIEN AVEC VAMPIRE

Il serait facile de blâmer Twilight, la saga à destination des adolescents, et son succès planétaire comme coupables de l'affadissement des nyctalopes, de leur penchant semble-t-il irréversible pour la sensiblerie. Trop facile. Le ver s'était introduit dans le fruit des années plus tôt. Pour enamouré qu'il soit du texte originel, le Dracula de Francis Ford Coppola y introduisait dès 1992 une nuance d'importance. Non pas que Stoker ait imaginé son maître vampire tout d'un bloc, mais sa créature, si elle succombait à sa fascination pour Mina Harker, le faisait à la manière d'un animal sauvage fasciné par une proie parfaite.

Pour Coppola, c'est un drame romantique avant tout qui fonde la personnalité de celui qui fut connu en tant que Vlad Tepes et le trouble qui l'assaille en découvrant une femme ressemblant comme deux gouttes d'eau à son amour perdu est bien celui d'un coeur brisé. La bête se surprend soudain à aimer de nouveau, c'est d'ailleurs cette résurgence d'une humanité refoulée qui causera ultimement sa perte. Sous ses oripeaux baroques, sous les coquetteries gothiques qui abondent à l'image, le monstre se découvre sensible.

 

Entretien avec un vampire : Photo Brad Pitt, Kirsten DunstSnif snif

 

En 1994, Entretien avec un Vampire mord plus profond encore dans les sentiments, pour mieux rejeter la figure du vampire accro au sexe et à la mort. Bien sûr, l'adaptation d'Anne Rice fait la part belle à la figure de Lestat, qu'interprète Tom Cruise, mais c'est pour mieux le désigner comme l'ambassadeur d'une conception dépassée de la nature vampirique, une matière première moins puissante, un ancêtre à combattre et renvoyer dans la tombe.

Le spectateur s'accroche à Louis, novice qui regrette sa transformation, le voit nourrir de terribles remords quant à sa condition, constate la soif qu'il doit étancher, non sans se morfondre d'amour pour Claudia, condamnée à conserver le corps d'une enfant pour l'éternité. C'est désormais l'élan du coeur qui prime sur les litrons de sang bouillonnant qui l'abondent.

Dès lors, le succès aidant, il n'y aura guère plus de barrières à la mutation finale de nos hémophiles préférés. Leurs jeux de crocs passeront lourdement au second plan, y compris dans des franchises en apparence bourrines comme Underworld, dont les combats ou fusillades ne sont que les habits du dimanche d'éternels amoureux, englués dans une intrigue décalquée de Romeo et Juliette. Comment s'étonner dès lors de la mue terminale qui survint avec Twilight, où les traqueurs d'hier deviennent des ados terrifiés par le sexe, hantés par l'amour éternel et traumatisés à l'idée de saigner des rats musqués pour se sustenter ?

Pourtant, l'un des plus importants cinéastes de la fin du XXe siècle avait senti le vent tourner, et, dès 1998, proposé une contre-offensive. Il s'agit bien sûr de John Carpenter et de ses hordes de personnages brutaux, impitoyables, plus du genre à organiser une partie de pétanque avec des gonades de tyrannosaure qu'une récitation de poèmes imbibés de parfums capiteux.

 

Twilight - chapitre 5 : Révélation (2ème partie) : photo, Kristen Stewart"Coucou, c'est moi le prédateur absolu de la nuit ténébreuse"

 

TOUS AUX PIEUX

Il faut moins de vingt minutes à Big John pour rappeler les fondamentaux, et le faire avec toute la puissance iconographique dont il est capable. Comme toujours, le cinéaste nous fait entrer dans la chair à vif de son sujet sans tarder. Nous découvrons ses héros (du moins le croyons-nous) in media res, alors qu'ils sont sur le point de parachever un raid sur un nid de vampires. Pas une ligne de dialogue, ou presque, quelques regards entendus, un soleil de plomb, de vastes étendues et une caméra qui ordonne l'espace pour le transformer en un désirable champ de tir. Dès lors, les personnages ne seront plus définis que par leurs actions.

La passion du réalisateur pour un certain cinéma classique américain, en particulier celui de Hawks, est bien connue, mais son désir assumé de mettre en scène un western trouve ici sa plus vibrante incarnation depuis Assaut, son premier long-métrage. Si la notion de bataille rangée, l'écriture des protagonistes et la nature même des confrontations y renvoient tout aussi directement, le décor urbain cède ici la place à une authentique nature de western.

Privé de son budget quelques mois avant la mise en chantier du tournage, John Carpenter s'est vu contraint d'envisager son décor comme son premier effet spécial, peut-être plus encore que les gerboulinades sanglantes du génial maquilleur Greg Nicotero, et de l'habiller d'une photographie exceptionnelle.

 

Vampires : photoLe célèbre premier concert de Placebo

 

Son collaborateur de longue date Gary B. Kibbe est le chef opérateur rêvé pour mener cette entreprise à bien, tant il est capable d'assembler avec un goût certain pour l'étrangeté les paysages magnifiés par sa maîtrise du scope anamorphique et le portrait sauvage de combattants en quête de sang. Dans cet univers, les chasseurs de vampires sont à la fois pistoleros dispensateurs de justice et bandits de grand chemin. Deux figures réunies, pour mieux faire face au seul et unique adversaire qui soit de taille : un pur vampire, sorti tout droit de la grande époque du cinéma d'épouvante.

On pourrait arguer que l'antagoniste millénaire auquel le gracile, mais redoutable Thomas Ian Griffith prête ses traits glisse avec certitude sur la pente du kitsch, tant l'épaisseur de son jeu, ses grimaces, ou ses poses répétées de sexy goth motherfucker paraissent tantôt outrées, tantôt anachroniques. Mais on ne la fait pas à Carpenter, et s'il aime ici nous donner notre rasade de grandiloquence, grand-père sait filmer un bon carnassier.

 

Vampires : photoOn appelle ça "péter la classe"

 

COUPÉS  EN DOS, LES DESPERADOS

Quinze minutes de film à peine se sont écoulées, et déjà nous avons eu droit à un massacre en règle, dont la rigueur métronomique de la mise en scène n'a d'égale que l'impact de tous les gestes déployés pour dézinguer du vampire. Notre troupe de traqueurs au gros coeur est déjà parfaitement caractérisée quand vient pour nos dératiseurs agités du pieu le temps de s'en payer une bonne tranche. L'heure est au repos du guerrier, celui que nos bourrins sirotent avec une bière tiède et la compagnie de jeunes femmes clairement désireuses de leur faire la lecture.

C'est à cet instant que surgit Valek, vampire peu porté sur la sobriété, désireux de venger ses ouailles fraîchement carbonisées au soleil de midi. Il suffit au cinéaste d'une séquence de massacre pour poser la menace comme totale et ravageuse. En moins d'une dizaine de plans, la messe est dite. Vampires a beau clairement manquer d'un budget aussi solide que son auteur, ce dernier sait quand l'employer à bon escient. En témoigne cette mise à mort inoubliable, où le vampire découpe un malheureux humain en deux d'un geste du bras, qu'il ponctue d'un sourire gourmand. Carpenter filmera le reste de la séquence à l'avenant, avec un mélange d'économie de moyens et de sens du cadre une nouvelle fois stupéfiant.

 

Vampires : photoChacun sa croix

 

Sitôt cette scène achevée, le récit prend la forme d'une poursuite effrénée à travers les États-Unis, autre modalité du western, où vont pouvoir s'affirmer les personnages (désormais nettement moins nombreux), tout en ressuscitant l'équation de sexe et de mort de nos vampires d'autrefois. Car c'est précisément là où l'intrigue va chercher ses tripes. 

Tout mauvais acteur qu'il soit, Daniel Baldwin n'est pas là que pour suer de la margarine. Sa relation avec la malheureuse gourgandine mordue que joue Sheryl Lee déborde de violence et de désir. Personnage littéralement rescapé du Far West, ce chasseur de primes vampiriques la traite avec la misogynie d'un garçon vacher, la maltraite, la rudoie, et la veut. Tout comme elle l'appréhende initialement comme un moyen (de s'enfuir, de se nourrir), avant que l'un comme l'autre ne soient aspirés par une spirale, tout aussi létale, de chair et d'appétit fornicatoire.

Oubliez les désirs souffreteux de Twilight, les regards éplorés de Gary Oldman pour Winona Ryder, dans Vampires, on crève de se rentrer les poils à coups de pieux.

 

Vampires : photoDe l'importance de toujours vérifier ses plafonds

 

PROMENONS-NOUS DANS LE WOODS

Mais celui qui achève de conférer au long-métrage sa dimension badass, c'est le gigantesque James Woods. On avait connu le comédien dans des rôles plus ou moins sympathiques, souvent rugueux, voire franchement abrasifs. Mais jamais à ce niveau d'intensité crâneuse, d'agressivité, et de colère absolument pas intériorisée. Si les vampires demeurent bien sûr les attractions du film, l'acteur parvient à réactiver tout un autre pan, moins analysé, moins conscientisé par le public, mais pas moins fondamental : celui des chasseurs.

Et face à toute la hargne mêlée de faconde délicieusement vulgaire déployée par Jack Crow, il n'est pas dit que même Val Helsing soit de taille. La palette d'émotions brutalement iconiques que déploie ce héros dans lequel on retrouve tout l'ADN de Snake Plissken (New York 1997 et Los Angeles 2013) rappelle combien Carpenter aime ces francs-tireurs, meneurs en rupture de ban, devenus grands non par goût pour la grandeur, mais par nécessité, ou, comme c'est le cas pour Crow, contraints par la monstruosité des autres.

 

Vampires : photoElle avale, mais elle mord

 

On pourra l'appréhender comme une sorte de justicier solitaire rissolé dans un bain inflammable de nihilisme, mais ce serait une nouvelle erreur. La figure que ressuscite ici Crow n'est pas tant celle du lonesome cowboy que celle du prêtre purificateur. Son jusqu'au-boutisme, la radicalité avec laquelle il envisage sa mission le rapprochent évidemment du moine soldat.

Son rapport à la sexualité également, car s'il semble de prime abord aussi partant pour des séances de jambes en l'air tarifées que ses fantassins, il sera le seul à ne pas se pourlécher les babines de pain de fesse, voire à repousser la future compagne d'infortune de son frère d'armes. L'antihéros a beau plaisanter sur le sujet, ce sont bien ses combattants qui s'humectent les muqueuses, et Valek le vampire dont chaque morsure provoque un orgasme tonitruant chez sa victime.

Impénitent, sans aucune miséricorde pour ses ennemis, c'est lui qui confère à Vampires son parfum de viande trop grillée, de blasphème sacré glairé à la face du bon goût. Lui, transcendé par le génie de Carpenter. Un génie déjà fatigué, alors bien incapable de retrouver la maestria totale de ses précédents chefs d'oeuvres, mais un génie tout de même.

La suite est réservée à nos abonnés. Déjà abonné ?

Lisez la suite pour 1€ et soutenez Ecran Large

(1€ pendant 1 mois, puis à partir de 3,75€/mois)

Abonnement Ecran Large
Rédacteurs :
Tout savoir sur Vampires
Vous aimerez aussi
Commentaires
14 Commentaires
Le plus récent
Le plus ancien Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
Kyle Reese

@Poirot528

Hors sujet en effet, j’ai l’habitude, je faisais déjà ça dans mes devoirs d’école …

C’est juste que je l’aimais beaucoup James Wood et que ça m’a rendu un peu triste sa descente réactionnaire. Mais osef, il restera toujours excellent dans un bon nombre de films qui m’ont marqué. Vidéodrome, Salvador, Cop, Contre toute attente, Il était une fois en Amérique, même dans L’expert il est très bon. Bref …

Poirot528

A Kyle Reese qui passe sa vie sur Ecran Large : qu’est ce que les opinions politiques de James Woods ont à voir avec le film, son interprétation et son personnage dont parle « Ecran Large » dans cet article ? Qui plus est « Vampires » remonte à 1998, soit une quinzaine d’années avant que l’acteur n’affiche ouvertement son penchant pour l’ex-président, donc hors sujet.

Tuk

Dire qu’entretien avec un vampire est saigné à blanc pas le vampire de big john…. Mouais…

Ray Peterson

Un des derniers « assez bons » Carpenter, on sent malheureusement que sa carrière est déjà derrière lui. Les 20 premières minutes sont vraiment classes mais après bizarrement pour moi c’est un peu long et pas super rythmé, un comble pour du Carpenter. James Woods la classe, mais alors le Baldwin, il est d’un ennui… Et le personnage de Sheryl Lee tellement intéressant au début et qui est super évincé quand elle se transforme totalement…. Arrrfff demi déception quand même.

Ash77

Encore un chef d’oeuvre de John Carpenter, l’un des derniers.

Qc

Vampire d’opérette pour twillight et
Dandy vampirique pour entretien…

Kyle Reese

J’en avais un très bon souvenir sûr jusqu’à ma dernière vision l’année dernière. Les 20 premières minutes jusqu’à la fête au motel ça va à peu près même si déjà dès la première scène ça traîne en longueur. Sûrement a cause d’un budget sans doute ridicule. Ensuite ça devient encore plus long et ennuyeux et même la fougue et la nervosité légendaire de James Wood ne suffit plus. Et puis il a été salement mordu le Wood par un certain Trump en lâchant à l’époque son côté réac beaucoup trop aiguisé. Dommage je l’aimais bien. C’est Carpenter qui a dû être surpris … ou pas !

Mx

au fait, ce message pour ecran large, à quand un dossier « pas si nul que sa? », l’île du docteur moreau, avec val kilmer, les quelques images de tournage présentes dans VAL ont ravivées en moi de vieux souvenirs..

cbfg

PAs terrible vampire de carpenter!

Mx

je rejoins la communauté, ce n’est pas le carpy le plus apprécié, mais j’aime bien le ton du film, sa bo, son casting (de loin THE meilleur rôle de James woods), seul bémol, la fin vite expédiée, et bien pourrie, mais bon.

J’aime aussi beaucoup la présence des excellents mark boone junior et thomas rosales jr dans l’équipe de jack crow, pas beaucoup de temps de présence à l’écran, mais des gueules cassés comme on les aime.

Dailleurs, une légende comme rosales jr mériterait un dossier rien que pour lui, je dis sa, je dis rien..