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Dead or Alive : le meilleur du chaos façon Takashi Miike ?

Par Mathieu Jaborska
25 juillet 2023
MAJ : 21 mai 2024
Dead or Alive : le meilleur du chaos façon Takashi Miike ?

Délirante, inégale et désarmante, la trilogie Dead or Alive condense toute la folie du Takashi Miike qu'on aime.

À la toute fin des années 1990, Takashi Miike voit dans le succès critique inattendu et international de son chef-d'oeuvre Audition la preuve que l'exportation de son cinéma est imprévisible. Libéré de fait des dernières pressions de la distribution, il décide de ne plus tenir compte des attentes des cinéphiles, au Japon et ailleurs, et d'exercer librement un art raffiné par les outrances du V-Cinema. Un choix radical, dont la conséquence la plus directe et la plus évidente reste la trilogie Dead or Alive, s'étalant de 1999 à 2002.

Une suite de films aux interconnections aléatoires, transgressant toutes les règles de la franchise à l'américaine, navigant entre le Yakuza Eiga ultra-violent et provocateur et le cyberpunk post-Matrix fauché, en passant par une parenthèse intime et émouvante. Une démonstration d'indépendance artistique, pour beaucoup un concentré de toutes les qualités d'un cinéaste qui s'efforce alors de rester inclassable, autant qu'il irrite ses détracteurs.

 

Dead or Alive : photo, Shō Aikawa, Riki TakeuchiLa classe : définition

 

Triade

Selon le mythe de l'ambition cinématographique, la carrière de Takashi Miike aurait dû changer du tout au tout après Audition. C'était le film qui le faisait "percer", pour reprendre un vocabulaire contemporain, qui lui ouvrait les portes d'une reconnaissance internationale, d'une respectabilité institutionnelle, et pourquoi pas d'une carrière plus populaire, d'un public plus large et de chèques avec plus de zéros. Mais c'est du réalisateur de Full Metal Yakuza dont il est question, et il a tiré une conclusion tout autre de son triomphe : si le succès peut frapper aussi soudainement, autant continuer à créer sans limites et sans retenue, sans trop se préoccuper de la réception.

Ainsi, il a plutôt embrayé sur un retour aux sources azimuté, qui continue à piocher, sans le moindre scrupule, dans la culture cinématographique académique américaine et le cinéma d'auteur japonais pour les noyer dans du polar crapoteux au dernier degré, rempli à ras bord de provocations gratuites.

 

Dead or Alive 2 : photo, Shō Aikawa, Riki TakeuchiÇa flingue un peu au pif

 

Le premier Dead or Alive est une émanation assumée du Heat de Michael Mann. Le postulat tient de la lubie cinéphile et déviante : et si on réunissait deux stars du V-Cinema (le direct-to-video de l'époque japonais, dont est issu le cinéaste) comme Mann avait réuni Al Pacino et Robert de Niro ? Shō Aikawa et Riki Takeuchi, vétérans classieux de l'exploitation locale, ont donc hérité des rôles principaux, flic et malfrat, qui ne se croisent qu'occasionnellement. On est plus dans le pastiche de sale gosse que dans l'hommage humble. Quant à Dead or Alive 2, il est souvent comparé aux oeuvres les plus lyriques de Takeshi Kitano, en particulier à Sonatine.

D'illustres références, convoquées au gré d'un véritable demi-tour artistique. Vu le rythme de production du bonhomme, difficile de présumer de la chronologie, mais dans les faits, Dead or Alive prend le contrepied des retombées d'Audition pour revenir à un sous-genre typiquement japonais et important pour le réalisateur, le film de gangsters, et plus particulièrement aux thèmes de sa première suite de films en dehors du V-Cinema, qui à l'époque n'avait eu aucun retentissement hors du Japon : la trilogie dite "Black Triad", composée de Les Affranchis de ShinjukuRainy Dog et Ley Lines, ce dernier sortant quelques mois à peine auparavant.

 

Rainy Dog : photoL'incroyable Rainy Dog, aussi beau que DOA 2

 

Quand bien même les Dead or Alive se sont montés les uns après les autres, ils suivent à peu près le cheminement de ces trois films de Yakuza : un premier opus sombre débutant en fanfare, une suite plus intime et un ultime volet aride.

Non seulement le cinéaste perpétue ainsi ses racines (Ley Lines et DOA premier du nom partagent quelques caractéristiques, liant maladroitement les 6 films), mais il revendique la pluralité de ses influences. Et elles vont autant piocher chez les grands metteurs en scène américains que dans cet art de la débrouille un peu racoleur et plein de surprises, celui-là même qui a le don d'exaspérer les occidentaux méprisants.

 

Dead or Alive 3 : photo, Shō Aikawa, Riki TakeuchiAvec le look DV dégueulasse, aussi

 

Free Birds

Mais plus encore que la Black Triad, les Dead or Alive étalent perpétuellement leur liberté, bien conscients d'être scrutés par un public tout autre. Le premier multiplie volontairement les ruptures de rythme et de style, bien sûr, frustrant nos habitudes de spectateur. Après une introduction de plusieurs minutes complètement azimutée, hypertrophiant les codes du polar japonais jusqu'au point de rupture, tout en présentant succinctement les forces en présence (une séquence qui contribua largement à la réputation du réalisateur), le récit se tasse et troque la caméra à l'épaule hyperactive et le montage épileptique pour une succession de plans-séquences fixes.

L'effervescence brutale et absurde de l'univers de la rue laisse place aux tracas intimes de la vie de famille, à des conflits intériorisés, voire carrément sociaux. Dans la suite, la violence physique vient plus directement encore pirater par intermittence la retraite de nos deux héros, via un montage alterné brusque. Une idée qui culmine dans la scène du spectacle pour enfant, moment d'extrême douceur qu'on associerait d'instinct à un drame respectable, défiguré par des inserts virulents. Enfin, plus subtilement, Dead or Alive 3 mêle maladroitement dilemmes parentaux et robots de toutes tailles.

 

Dead or Alive 3 : photo, Shō Aikawa, Riki TakeuchiSans compter la baston

 

Deux approches radicalement opposées du 7e art cohabitent, l'alpha et l'oméga du cinéma japonais, qu'on imagine souvent (un peu hâtivement) tiraillé entre l'héritage d'Ozu et les descendants du Tokusatsu et du Yakuza Eiga. De la même manière que le fantastique parait toujours pris en flagrant délit d'intrusion, lorsqu'il surligne le statut de ses héros en les affublant d'ailes ou qu'il les dote régulièrement de dons particuliers. Pourtant, aux yeux de Takashi Miike, ce gloubi-boulga d'influences et de parodies est cohérent, si bien qu'il les compile définitivement dans la conclusion de la trilogie, agrémentant le tout d'une réplique mémorable : "La destruction... C'est notre vie".

Destruction des genres et de leurs frontières pour justement court-circuiter les carcans industriels, toujours dans cette logique de n'en faire qu'à sa tête, assuré de l'imprédictibilité du public. Lorsqu'un producteur lui demande de donner une suite à un long-métrage qui finit sur la destruction pure et simple de la planète, le cinéaste répond à ce paradoxe mercantile en réalisant une fausse continuation. La vision artistique qui en découle est limpide : chez Takashi Miike, les genres et mouvements si cloisonnés dans la culture japonaise sont plus un spectre sur lequel il aime se positionner que des cases à cocher. Et c'est lorsqu'il circule en son sein qu'il démontre la sincérité de son cinéma.

 

Dead or Alive 2 : photo, Shō Aikawa, Riki TakeuchiAnges pour certains, démons pour d'autres

 

Why so serious

Présentée de cette manière, cette trilogie semble trahir un cinéaste bien prétentieux, estimant maîtriser tous les codes de son industrie. Mais son visionnage révèle une autre facette de son processus créatif. Plus qu'une compilation du cinéma japonais, Dead or Alive est une compilation du cinéma de Takashi Miike, tapageuse exploration des genres et des modèles qui plaide avant tout l'humilité. Son point de vue - qui transparait en interview - est simple : on prend le cinéma bien trop au sérieux.

Détaché de toute critique acerbe, de toute attente, celle-là même qui a ruiné des carrières et des esprits, il s'évertue à défendre un cinéma sans entrave théorique, qui peut certes s'attaquer à la putrescence des bas fonds de la société locale (sa description de la prostitution et de la toxicomanie est toujours aussi traumatisante), mais sans avoir à respecter une quelconque charte, faire preuve d'une soi-disant subtilité ou même se justifier de ses excès. S'il veut des plumes volantes dans sa fusillade, il plante un bonhomme en costume de poule en arrière-plan dans la scène, sans la moindre explication (véridique !). Le style ne doit rien à la narration, et vice-versa.

 

Dead or Alive : photo, Shō AikawaC'est Shô !

 

La célébrissime fin de Dead or Alive, qui a retourné bien des festivals à l'époque (imaginez vivre ça sur grand écran), se mue ainsi malgré elle en note d'intention. C'est le metteur en scène, blasé par les traditionnels duels finaux prévisibles, qui a décidé presque sur un coup de tête, de transformer la scène en faux shonen, grâce à des effets spéciaux numériques pour le moins exubérants. Il ne faut y voir nul agrandissement métaphysique de perspective, nul commentaire pseudo-méta, mais plutôt l'exploration aventureuse d'un possible cinématographique, une sortie de route instinctive de la part d'un roi du hors-piste.

Takashi Miike, au fond, est cet ami forcené, mais passionné du début de Dead or Alive 2, qui joue le temps d'un long plan fixe avec des allumettes comme un enfant avec des figurines. Le cadrage en amorce en fait l'un des plus beaux portraits du réalisateur : alors qu'il simule explosions et dramaturgie, un public trié sur le volet le regarde avec tendresse, fasciné par ses gesticulations. À force de dézinguer ses allumettes, l'artiste aura fini par atteindre son but : désacraliser un cinéma tapageur, fier de ses faiblesses et peu préoccupé par ses forces.

 

Dead or Alive : photo, Riki TakeuchiHe brought a bazooka to a soul fight

 

Un cinéma qui frappe où bon lui semble et comme il le souhaite, au grand dam des gardiens du temple et autres puristes de l'image, quitte à se contredire, décevoir, exciter et surtout échapper en permanence à toute forme d'analyse théorique. Exactement ce qu'accomplit Dead or Alive, en somme.

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iwaboo

son meilleur film : visitor q

Prisonnier

@kyle

D’accord avec @alsha. Loin d’être les meilleurs pour moi mais quand même de sacrés bon film, audition et Ichi sont assez tout public dans le sens où c’est pas hyper mindfuck. Ça permet de se mettre tranquilou dans le bain

zetagundam

Gozu est très clairement un excellent plagiat du cinéma de David Lynch avec en bonus la touchede folie Miike

Spikulu

J’adore de lui « The bird people of China », très poétique et différent de sa filmographie.
« Gozu » pour son côté délirant.

alshamanaac

@Kyle
Kitano / Miike c’est très très différent quand même dans le style 😉

Par quel film commencer ? Humm pas évident, avec un réal qui sort 2 ou 3 films par an depuis 25 ans, y a l’embarras du choix… Mais sans être expert, je dirais du coup ses plus connus : Dead or Alive – Ichi the Killer – Audition – Sukiyaki Western Django…

Ca fait un bail que j’ai pas vu un de ses films et Dead or Alive, vu une fois il y a bien longtemps, j’avoue ne plus trop m’en souvenir de ce qu’il s’y passe mais la fin est tellement WTF que ca vaut le coup d’oeil quand même !

Kyle Reese

Je n’ai rien vu de Takeshi Miike et c’est un tord je pense. Alors que j’aime bcq Kitano. Mais par quel film commencer.

Mouais Bof...

Par ordre:

le 2 est juste sublime un chef d’oeuvre.
Le 1er complètement barré mais jouissif quoique absurde,et je pense que c’est volontaire.
Le 3ème opus bof de chez bof,très médiocre.

Trilogie inégale mais culte de chez culte,déjantée et folle.

Le 2 reste indétronable.

zetagundam

Le 1er film est un excellent Yakuza eiga, le second, magnifique au passage, est plus dans la lignée des film les calmes de Kitano quant au 3ème c’est un cas beaucoup plus compliqué