Après le succès de Sin City, Frank Miller a réalisé une autre adaptation du Spirit du grand Will Eisner. Il n'aurait pas dû.
Frank Miller est indéniablement un des plus grands scénaristes de comics de ces dernières décennies, qui a marqué la bande dessinée américaine et signé des oeuvres cultes telles que Batman : Année Un, Ronin, The Dark Knight Returns, Daredevil : Renaissance, Sin City ou encore 300 (pour ne citer qu'elles).
En revanche, en tant que cinéaste, si pas mal de monde se souvient encore de la merveilleuse adaptation de Sin City qu'il a co-réalisée avec Robert Rodriguez (et Quentin Tarantino, pour une scène) et qui est même considérée comme un des meilleurs films néo-noirs, sa carrière reste entachée par le seul long-métrage qu'il a réalisé seul : The Spirit. Un film tiré de l'oeuvre du légendaire Will Eisner, qui aurait pu être aussi réussi que Sin City (et il en reprend d'ailleurs presque tous les éléments), mais qui n'a réussi qu'à s'inscrire dans la liste des pires adaptations de comics de l'histoire du cinéma. Et il le mérite.
SMELLS LIKE SHIT SPIRIT
Comme tout scénariste de comics qui se respecte, Frank Miller voue une adoration à Will Eisner et il peut être considéré comme un de ses héritiers. Le scénariste et réalisateur était un ami du célèbre auteur et inventeur du roman graphique (Charles Brownstein a d'ailleurs publié un livre consacré à leurs entretiens et leur relation). Le style de Will Eisner, son travail sur la narration et sur le noir et blanc se retrouvent clairement dans les planches de Sin City ou dans l'utilisation fréquente des aplats dans les dessins de Frank Miller.
Avec sa réputation de classique de la bande dessinée, Le Spirit a failli être adapté au cinéma plusieurs fois. Dès les années 70 d'abord, dans un film qui devait être réalisé par William Friedkin et écrit par Harlan Ellison, abandonné après un différend entre les deux hommes. Dans les années 80, Brad Bird était sur le point de réaliser un long-métrage animé dont les rares images laissent penser qu'il aurait pu être merveilleux, mais l'idée a elle aussi été abandonnée par les studios, qui estimaient que le film était trop difficile à exploiter commercialement.
Puis dans les années 90, les producteurs Michael Uslan, Benjamin Melniker et Steven Maier récupèrent les droits, en promettant à Will Eisner qu'ils ne confieraient jamais le projet à quelqu'un qui n'a rien saisi du Spirit. Et ils tiendront leur parole. D'une certaine façon.
Spirit du pauvre ou Robin qui a grandi ?
En 2004, le studio OddLot Entertainment rachète les droits d'exploitation et commence à travailler sur un long-métrage avec les trois producteurs et Jeph Loeb, l'illustre scénariste de comics et de séries, affilié un temps à l'écriture avant de s'en aller. Finalement, en avril 2005, quelques mois après la sortie de Sin City en salles (et alors que 300 est déjà en production), Frank Miller est approché par Michael Uslan lors d'un service commémoratif en l'honneur de Will Eisner (décédé quelques mois plus tôt, en janvier 2005) pour lui proposer d'adapter le Spirit, le producteur étant particulièrement intéressé par le procédé technique de tournage intégralement sur fond vert qui avait été utilisé pour Sin City. Après plusieurs hésitations, Frank Miller refuse dans un premier temps, puis change presque aussitôt d'avis et accepte de s'en occuper.
Allégorie de Frank Miller en train d'imaginer quelqu'un d'autre réaliser le projet
Même si ses intentions sont louables, légitimes même, et qu'il souhaite sans doute rendre hommage à un de ses mentors qui vient de disparaître, Frank Miller s'empare du projet non pas par envie, mais par devoir, comme il le confiera plus tard dans une interview pour le Film Journal International en 2008, estimant que "personne d'autre ne devait y toucher".
Dès le départ donc, le scénariste et cinéaste s'est lancé pour de mauvaises raisons. Il se charge lui-même du scénario et s'approprie totalement l'univers de Will Eisner en y intégrant tout ce qui a défini son style au fil des années : un récit violent reprenant les codes du polar et des films noirs, un héros tourmenté entre ses désirs et ses responsabilités, des femmes fatales et sexy ou encore une ville dépeinte comme une métropole sombre et corrompue.
Avec une Scarlett Johansson déplorable, réduite au rôle d'assistante froide et gênante
Et l'empreinte de Miller se retrouve aussi bien dans le scénario qu'à l'écran. Avec son esthétique ultra-stylisée en noir et blanc, ses inspirations qui vont du Japon aux visuels nazis ou encore les plans qui s'apparentent à des cases de comics (certains presque à l'identique des planches d'Eisner), le film s'inscrit directement dans la lignée des oeuvres de Miller, notamment de Sin City et son adaptation cinématographique.
Et c'est d'ailleurs tout le problème : The Spirit ressemble plus à une mauvaise copie du film qu'ont réalisé Frank Miller et Robert Rodriguez qu'à une adaptation de l'oeuvre de Will Eisner à part entière.
Pour l'anecdote, Samuel L. Jackson réclamait des flingues toujours plus gros sur le tournage (et les obtenait)
ESPRIT, ES-TU LÀ ?
Avant d'être souillé par Frank Miller, The Spirit est d'abord un personnage créé par Will Eisner en 1940, qui a ensuite donné lieu à un comics à succès considéré comme un chef-d'oeuvre révolutionnaire de la bande dessinée, récupéré au fil du temps par des auteurs et des artistes de renom. Le Spirit est un justicier masqué revenu d'entre les morts, connu autrefois comme l'inspecteur Denny Colt. Après avoir été tué par le Docteur Cobra, il se réveille dans le cimetière de Wildwood, qui devient son repaire, et se lance à la poursuite de tous les criminels de Central City avec l'aide de son ancien ami, le commissaire Dolan.
Une histoire relativement simple, qui s'est distinguée par son anti-héros normal, issu de la classe moyenne, et son ton plus sérieux, plus humain et réaliste que les autres comics du genre (Eisner a d'ailleurs rajouté un masque au personnage uniquement parce que l'éditeur voulait un super-héros), mais surtout grâce à ses dessins détaillés, ombragés et dynamiques, qui ont créé le langage et la grammaire de la bande dessinée américaine. Les comics de Will Eisner présentaient un univers crédible avec un héros vulnérable, qui vivait peut-être des histoires fantastiques, sombres ou comiques, mais qui était aussi un homme comme les autres, confronté aux problèmes du quotidien, comme ceux qu'il protège et défend.
En plus d'avoir complètement balayé les origines du personnage, à l'inverse, Frank Miller le transforme en un super-héros dont le pouvoir serait d'être un flic immortel devenu justicier, sorte de croisement raté entre Batman, Daredevil et Wolverine. Même s'il essaie de conserver les codes du comics des années 40 en assumant un certain second degré, le film ne réussit qu'à être grotesque et dépassé, comme son héros, qui se prend beaucoup trop au sérieux par rapport à l'atmosphère presque cartoonesque qui se dégage dès les premières minutes. Le film donne donc constamment l'impression de se chercher et ne pas savoir comment il doit adapter son matériau d'origine.
Certains choix narratifs et visuels vont même directement à l'encontre des comics de Will Eisner, comme le costume bleu du Spirit qui devient noir ou le méchant Octopus, dont l'identité est immédiatement révélée alors que l'auteur laissait constamment le personnage dans l'ombre, comme une figure absolue du mal, sans visage.
Un des rares plans réussis du film et qui respectent le travail de Will Eisner
Les comics comportaient une certaine noirceur avant-gardiste, quasiment provocatrice pour l'époque, dans le traitement des personnages féminins et des liaisons que le Spirit entretient avec eux. Le héros est entouré de femmes belles, sensuelles, complexes et fortes, qui le trahissent ou l'adorent la plupart du temps, mais n'est pas un machiste pour autant, contrairement à sa représentation dans le film. La subtilité des personnages féminins ou le féminisme d'Ellen ont tout bonnement disparu et Frank Miller, fidèle à lui-même, les a remplacés par de jolies poupées hypersexualisées qu'il filme grossièrement (dans tous les sens du terme).
Et entre ses personnages croquignolesques, son atmosphère qui passe du film noir à la parodie de pulp des années 40 et son intrigue à rallonge, The Spirit n'est jamais drôle ou pertinent, simplement très long et très confus.
Sarah Paulson fait de son mieux dans le rôle d'une Ellen devenue une potiche en manque
IMITATION GAME
Et il ne faut certainement pas compter sur la mise en scène de Frank Miller pour contrebalancer son écriture terrible et permettre au film d'éviter le pire. Le scénariste et cinéaste essaie de copier du mieux qu'il peut ce qu'il avait fait précédemment avec Robert Rodriguez, mais le découpage, le choix des angles, la gestion de l'espace ou la direction d'acteurs enfoncent encore un peu plus le film dans les tréfonds de l'oubli.
Alors que Gabriel Macht incarne le héros comme s'il avait le destin du monde entre ses mains, Samuel L. Jackson se contente d'un surjeu minimum, mais semble être le seul à avoir saisi la bêtise du film. Le plus douloureux restant assurément de regarder Scarlett Johansson et Eva Mendes être traitées comme des morceaux de chair fraiche qui doivent exhiber leur décolleté à la caméra dès qu'elles en ont l'occasion, en feignant d'être amusantes ou inquiétantes.
Louis Lombardi est le seul qui semble prend du plaisir (et qui correspond à l'ambiance du film)
Comme dans Sin City, il y a des décors entièrement numériques, une photographie (signée Bill Pope) qui joue avec le noir et le blanc et l'apparition de certaines couleurs, des anachronismes et une frontière brouillée entre live-action et animation, mais The Spirit n'est qu'un exercice de style tristement vide et sec. Un collage incompréhensible de scènes absurdes reprenant l'esthétique de son prédécesseur pour cacher la misère de sa réalisation, qui ne repose que sur des plans stylisés (en revanche, le générique de fin dessiné par Miller lui-même est vraiment superbe et prouve qu'il n'a rien perdu de son talent avec un crayon). Il n'est pas une bonne adaptation, encore moins un bon film et le public ne s'est pas laissé tromper.
Quand le réalisateur veut te découper en morceaux parce qu'il te prend pour un bout de viande
Comme si ça ne suffisait pas, The Spirit est sorti le 25 décembre 2008 aux États-Unis, le 31 décembre 2008 en France et avait été présenté comme un film de super-héros. Iron Man et The Dark Knight, sortis quelques mois plus tôt, avaient déjà redéfini le genre pour les décennies à venir et la violence, les scènes déviantes et les blagues de bas étage n'ont pas vraiment séduit ou attiré les familles qui espéraient un gentil divertissement de Noël.
Au final, le film a été un échec aussi bien critique que commercial, avec moins de 20 millions de dollars au box-office domestique et 39 millions à l'international pour un budget estimé à 60 millions (hors inflation et frais marketing), mais a quand même marqué l'histoire en devenant une des pires adaptations de comics de tous les temps.
Réaction légitime d'un fan après le visionnage
Et au-delà de l'adaptation ou de sa valeur cinématographique, The Spirit a aussi prouvé que Sin City est formidable grâce au travail de Robert Rodriguez (ce qu'a confirmé ensuite Sin City : j'ai tué pour elle, qu'ils ont coréalisé après), mais aussi que Frank Miller était devenu une caricature de lui-même dans ses comics, comme l'avaient déjà montré The Dark Knight Strikes Again, l'horrible Holy Terror et ses autres travaux des années 2000.
Heureusement, depuis, le bonhomme a eu une prise de conscience, un éveil, et ne tient plus les mêmes discours conservateurs, racistes et sexistes, comme l'a démontré The Dark Knight Returns : The Golden Child. Cependant, malgré tout ce qu'il a apporté aux comics, à la bande dessinée et à leurs adaptations au cinéma, Frank Miller restera toujours celui qui a massacré le Spirit.
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Je ne suis donc pas le seul à ne pas avoir réussi à le voir en entier.
Le pir pour moi c’est Venom 2, mais celui la est pas loin derrière.
Pareil , je me suis forcé à regarder jusqu’à la fin , mais bon sang que j ai regretté ensuite
J’ai jamais réussi à le regarder en entier.
Premier film ou je me suis forcé à ne pas sortir de la salle.