Films

Police Story : le chaînon manquant entre Buster Keaton et Bad Boys, par Jackie Chan

Par Antoine Desrues
6 novembre 2021
MAJ : 21 mai 2024
Police story : photo, Jackie Chan La comédie d'action ultime ?

Summum du cinéma d'action, Police Story offre à Jackie Chan l'occasion de faire communiquer le passé du cinéma et son futur. Un classique incontournable !

Si Jackie Chan est considéré comme l'une des pierres angulaires du cinéma hongkongais des années 70 à 90, c'est en partie dû à l'impact énorme que ses films ont eu sur le reste de l'industrie locale. Qu'il soit seulement acteur ou réalisateur, le génial artiste martial a su trouver un savant équilibre dans la tonalité de ses œuvres, quel que soit le scénario abordé.

Il faut comprendre qu'en Chine, le cinéma a beaucoup hérité du théâtre, et plus spécifiquement de son rôle auprès du public, toutes classes sociales confondues. Le spectacle est pensé pour délivrer un spectre large d'émotions sur la durée de la pièce. Rires, larmes, peur, tout doit se marier dans des ruptures de ton qui ont souvent caractérisé le cinéma asiatique, quitte à déstabiliser une audience plus occidentale.

Grâce à cette même approche, Jackie Chan est devenu le roi de la comédie d'action, mêlant le suspense et l'émerveillement face à ses prouesses martiales avec un tempo comique redoutable. Cette rigueur lui a ainsi permis de bouleverser l'écosystème hongkongais à chaque genre investi, du film historique au film de gangsters.

Alors que tout le monde s'était mis à copier ses idées, le comédien et cinéaste a décidé, au début des années 80, de donner à son projet de polar teinté d'arts martiaux le vague titre de Police Story, afin que la concurrence ne puisse pas deviner ce qu'il tramait. Nul doute que l'auteur n'avait pas anticipé que ce long-métrage enclencherait l'une des sagas les plus lucratives de sa carrière ni qu'il deviendrait un modèle de film d'action, devenu une inspiration incontournable.

 

photo, Jackie ChanPasse sanitaire s'il vous plaît !

 

To Live and Die in Hong Kong

Pour parler de Police Story, il est obligatoire de passer par sa séquence inaugurale, véritable démonstration débridée d'action démente, qui pourrait bien définir à elle seule tout le génie de Jackie Chan. Dans la peau de Chan Ka Kui (aussi appelé Jackie pour des raisons évidentes), l'acteur se retrouve embarqué dans une opération de police, visant à prendre en flagrant délit une énorme transaction de drogue. La brillante idée du film ? Poser comme cadre un bidonville, où chaque mur, chaque baril, voire même chaque interstice peut abriter une menace potentielle. Par des suites de plans fixes brillamment montés, Jackie Chan construit une scénographie riche, où l'on perçoit l'étau qui se resserre sur les personnages.

Mais bien entendu, tout cela n'est qu'une mise en bouche, puisque petit à petit, le spectateur comprend que la spécificité de ce bidonville est d'être construit sur un flanc de colline. Voilà également la malice de Chan en tant que cinéaste : constamment amener par la caméra des bribes d'informations qui, au moment venu, permettent à ses scènes d'action d'exister.

S'enclenche ainsi une course-poursuite effrénée à grands coups de Hummers, qui détruisent le bidonville. Là encore, Chan préfère la beauté simple du plan large, agrémentée de quelques panoramiques pour sublimer cet élan de destruction dément. Et alors que quelques caméras se retrouvent vissées sur les véhicules, on comprend que Michael Bay a tout simplement repiqué l'idée pour le final tonitruant de Bad Boys II.

 

photoBah alors, Michael, on a copié son voisin de table ?

 

Et si le spectateur se sent déjà rassasié, Jackie Chan a toujours un moyen d'amener une séquence au-delà de nos espérances. Ce sens de l'excès se voit ainsi symbolisé par la présence d'un bus, pris en otage par les criminels en fuite. Avec le sens de la débrouille qui le caractérise, Chan Ka Kui attrape un parapluie, et s'accroche avec la poignée de l'objet au véhicule en marche. Sans protection, mis à part un câble en métal invisible, Jackie Chan est ici à nu, traînant ses pieds sur le bitume dans des séries de plans larges qui montrent une seule chose : qu'il ne triche pas.

Comme nous avons pu précédemment l'affirmer dans notre dossier sur Le Marin des mers de Chine, le cinéma de Chan possède une connexion évidente avec les débuts du septième art, et notamment les chefs-d’œuvre du burlesque américain. Pourtant, le réalisateur est le premier à admettre qu'il a découvert ces films tardivement, alors même que la presse dessinait des parallèles. Nul doute alors qu'au moment de la production de Police Story, des acteurs aussi fondamentaux que Buster Keaton sont devenus de nouvelles références pour Chan.

 

photo, Jackie ChanPas le moment d'avoir les mains moites

 

On retrouve chez les deux artistes cette fascination pour le corps face à la machine en mouvement, mettant en scène une crainte primaire face à la vitesse et la force inarrêtable de l'objet.

Les théoriciens du cinéma s'accordent souvent à dire que la mécanique de la caméra s'est justement passionnée dès ses débuts pour d'autres engins. Et là où Buster Keaton a fait face à l'indomptabilité de voitures ou même d'un train (Le Mécano de la Générale), Jackie Chan a choisi de marcher dans ses pas, au point de prendre une certaine conscience de l'histoire du médium cinématographique pour créer de nouveaux standards.

 

photo, Jackie ChanUn Jackie impliqué

 

Coup de Chan-ce

D'ailleurs, il est amusant de constater que l'approche de production de Jackie Chan est plus que jamais un référent auquel de nombreuses industries (à commencer par Hollywood) essaient de se rattacher. L'acteur et réalisateur est notamment connu pour penser ses scènes d'action avant la structure globale de son scénario, méthode que Tom Cruise a clairement adoptée sur les derniers Mission : Impossible.

À vrai dire, c'est aussi pour cette raison que les films de Chan possèdent quelques ventres mous, la faute à des enjeux décousus (ici, la protection d'une témoin pour faire tomber un grand nom de la drogue). Mais qu'importe, car ce qui compte, c'est l'ambition du cinéaste par rapport à son sens du détail, qui se retrouve autant dans la comédie que dans l'action.

 

photo, Jackie Chan"Attention Jackie, la mort t'attend au bout de cette cascade"

 

Or, c'est là que Police Story impressionne le plus : le spectacle est total, même dans les moments anodins. L'un des meilleurs exemples est à chercher lors d'une scène où Chan Ka Kui est seul au poste de police. Puisque ses collègues ont pris une pause plus longue que prévu, il se retrouve à répondre aux divers appels de leurs bureaux respectifs. Emmêlé dans les fils des téléphones, Ka Kui virevolte sur sa chaise à roulette, jusqu'à atteindre un crayon en bord de table. D'un simple gros plan, on voit alors son pied frapper la pointe de l'objet, avant qu'une échelle de cadre plus large ne montre le crayon voler et retomber parfaitement dans sa main.

Si cette scène paraît totalement gratuite, elle est justement fondamentale par sa générosité, celle qui pousse Jackie Chan à tout oser, quitte à ce que cela lui coûte des heures et des heures de tournage (sans grande surprise, la scène a nécessité des dizaines de prises). De cette façon, on perçoit la rythmique si particulière du cinéaste, à la fois martiale et comique. Ce que Police Story met en valeur, c'est l'émerveillement du flow, de ces suites de mouvements parfaits, relevant presque de l'ultra-instinct, où les corps semblent en harmonie avec la caméra. Mais là où Chan est encore plus fort, c'est qu'il sait précisément quand casser cette harmonie, quand lui offrir un contretemps qui redistribue les cartes.

 

photoIl est fou

 

Ainsi, cette note d'intention éclot lors du climax démentiel du long-métrage, où l'amour de Jackie Chan pour les petits détails s'épanouit dans le cadre d'un centre commercial. Vitres, escalators, rayons de magasin et objets en tous genres : tout y passe pour créer des retournements de situation inventifs et hallucinants, comme lorsque Ka Kui utilise une moto pour percuter un adversaire, et l'envoyer au cœur d'une vitrine. Toujours avec un coup d'avance, Jackie Chan sait quand introduire une parcelle de décor sans jamais perdre de vue l'action, afin que le spectateur puisse appréhender l'arme par procuration qu'il utilisera ensuite.

Bien entendu, ce chef-d’œuvre de spatialisation atteint son apogée avec l'une des cascades les plus fameuses du comédien, où ce dernier redescend au rez-de-chaussée du centre commercial en glissant le long d'un pilier, brisant au passage toutes les guirlandes qui y sont accrochées. Si Jackie Chan s'est brûlé les mains au deuxième degré en effectuant cette prouesse, son sens du dévouement n'a d'égal que la pureté de la scène.

 

photoIl est fou (x2)

 

Sans fioritures, de simples plans larges suivent avec un mouvement panoramique cet acte ahurissant, que les guirlandes agrémentent d'un petit plus spectaculaire. Encore une fois, simplicité et sens du détail ; voilà le duo parfait pour un cinéma qui a non seulement inspiré des générations de réalisateurs, mais qui a encore beaucoup à nous apprendre.

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Commentaires
7 Commentaires
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Baretta

@Kolby C’est parce que le 3 n’est pas réalisé par Chan.
Il avait arrêté de réalisé ces projets coutaient trop chère, après opération condor il n’a plus réaliser.
Police story 3 n’a pas grand d chose a voir avec les 2 premier mais c’est une excellente comédie d’action qui me laisse un souvenir ému car c’est le seul que j’ai vu au cinéma (peut être que c’est le seul a être sortie en salle d’ailleurs) son duo avec Michelle yeo est sublime.
Mais Rien ne pourra remplacer le premier Rien. in depassable

Saiyuk

@Kolby
Un film en avance dur son temps…

Kolby

@matrix R
Pourtant police story 3 est le moins réussi des 3, sinon je te l’accorde

Matrix R

Je viens de resuivre l’épisode 3.
Tout simplement magnifique, car simple et efficace

Kolby

@Sanchez
Bien sûr que il t’a une fin, il te suffit de regarder le début du le 2. Juste pour rire.
Sinon si on pouvait classer ce film dans un genre, pour moi ce n’est pas un film d’art martial mais plutôt de cascades. Moins de combat et plus d’action en cascades… C’est le haut niveau et surtout la naissance d’une très longue carrière énergétique

Kolby

@sayuk
Nous sommes Encore gâtés

Sanchez

Mon préféré de Jackie. Scène d’intro hallucinante intégralement pompé dans le final de Bad Boys 2. C’est fluide , drôle , et ça se finit en beauté avec des cascades impossible à réaliser aujourd’hui pour un acteur. Du cinéma de divertissement , du vrai , dans fond vert ni effets spéciaux , tout est réel et c’est complètement dingue . On notera quand même qu’il n’y a jamais de fin à ses films