Films

Le Marin des mers de Chine : le film de la fracture pour Jackie Chan (littéralement)

Par Antoine Desrues
26 octobre 2021
MAJ : 21 mai 2024
Le Marin des mers de Chine : photo, Jackie Chan

Le Marin des mers de Chine possède l'une des cascades les plus spectaculaires de l'histoire du cinéma, qui reflète tout le génie de l'art de Jackie Chan.

Comme l'a exprimé de bien belle manière le théoricien André Bazin, le cinéma possède un "complexe de la momie", un pouvoir d’embaumement d'un instant T par la caméra, lui conférant une beauté immortelle. Ce vertige existentiel peut ainsi s'accorder avec un sens aigu du frisson lorsqu'on assiste à un risque calculé, mais aussi à ses imprévus.

À ce titre, la magie expérimentale du cinéma muet a poussé cette logique dans ses retranchements. Dans Cadet d'eau douce par exemple, difficile de ne pas être à la fois émerveillé et effrayé lorsqu'une façade de maison s'écroule sur Buster Keaton. Le corps de ce dernier, au cœur d'un plan fixe ravageur, se révèle être à l'endroit précis où l'encadrement de la fenêtre du mur tombe. Cette cascade a beau être parfaite, on ne peut pas s'empêcher de penser qu'une marge d'erreur de quelques centimètres aurait amené cette prise à un résultat bien plus funeste.

Or, s'il y a bien un acteur/artiste martial/cinéaste qui s'est imposé comme l'héritier ultime de cette vision du septième art, c'est Jackie Chan. Risquer sa vie pour la beauté du divertissement, voilà le credo d'un homme dont la carrière regorge de séquences d'action exigeantes, et de morceaux de bravoure à vous en décrocher la mâchoire. Néanmoins, au milieu des multiples chefs-d’œuvre de Chan (dont Drunken Master 2, auquel on a également consacré un dossier), Le Marin des mers de Chine tient une place particulière, tant il condense toutes les extrémités de cette note d'intention.

 

photo, Jackie ChanToujours plus loin, toujours plus haut, toujours plus fort

 

Safety Last

Sorti en 1983, Le Marin des mers de Chine est un film considéré comme révolutionnaire dans le cadre du cinéma hongkongais, ne serait-ce que pour le choix de son contexte historique. Durant la fin d'un XIXe siècle régi par l'occupation britannique, la Marine peine à faire face aux pirates de la région. Et comme souvent dans les films de Jackie Chan, son personnage (le sergent Dragon Ma) est tout entier dévoué à la fierté de son équipe, et par extension de sa patrie.

Mais derrière la dimension patriotique du récit, le film est avant tout un projet hautement ambitieux pour les productions de l'époque. Là où Jackie Chan a lui-même débuté sa carrière dans des séries B fauchées tournées dans la campagne, Le Marin des mers de Chine révèle d'impressionnantes ressources, notamment dans le sens du détail de sa reconstitution historique. Entre ses décors enchanteurs et ses différents costumes militaires, le long-métrage marque un nouveau standard, qui sera d'ailleurs très utile pour Chan dans ses autres films.

 

photoDe la fidélité historique... mais pas que

 

Après tout, l'acteur et réalisateur exploite toujours au maximum les outils de sa mise en scène, notamment dans ses scènes d'action où son personnage se bat avec ce qu'il a sous la main. Ainsi, Le Marin des mers de Chine se révèle extrêmement inventif dans le déroulé de ses séquences de combat. Il suffit de se pencher sur cette bagarre généralisée dans un bar entre des membres de la Marine (habillés de blanc) et de la police (habillés en vert) pour comprendre comment l'auteur gère le contraste et la lisibilité d'une scène pourtant joyeusement chaotique.

Pour autant, au-delà de son aspect frénétique, le long-métrage mérite que l'on s'attarde sur la séquence qui l'a rendu mythique. Vers le milieu du récit, Dragon Ma se retrouve accusé à tort d'être la taupe responsable d'un trafic d'armes. Cherchant à fuir à la fois la police et les pirates à ses trousses, il escalade menotté un pilier de drapeau, avant de finir à l'intérieur d'un beffroi muni d'une horloge.

 

photo, Jackie ChanOh my gosh, look at his butt

 

Tandis que Chan exploite avec beaucoup de malice les rouages du décor pour créer une scène d'action bourrée d'obstacles, son personnage termine la scène dans le vide, accroché à l'aiguille de l’horloge. D'un simple plan en vue zénithale, le film nous montre la véritable distance qui sépare l'acteur du sol, engendrant un vertige immédiat doublé d'une crainte face au danger qu'il court réellement.

Comme dit précédemment, Jackie Chan est un grand cinéphile, désireux de retrouver le prestige et le goût du risque du cinéma des premiers temps. Dès lors, cette séquence du Marin des mers de Chine se veut être un hommage appuyé à Monte là-dessus !, film mythique d'Harold Lloyd dans lequel ce dernier se retrouvait lui aussi suspendu à une horloge. La différence, c'est que le clou du spectacle réside ici dans la chute de Dragon Ma, cascade où la caméra suit simplement le corps de Jackie Chan tomber de plusieurs dizaines de mètres, alors qu'il transperce des auvents pour ralentir son contact avec une terre bien basse.

 

photo, Jackie ChanQue les dieux du cinéma muet prient pour lui

 

Si la cascade a été filmée trois fois, la dernière prise (utilisée dans le film) montre Chan rater l'un de ses passages dans un auvent, l'amenant à se retourner sur lui-même et donc, à atterrir sur sa tête. L'accident a failli coûter la vie de l'artiste martial, qui a subi une violente commotion cérébrale et une blessure au cou, qui par miracle ne s'est pas transformée en section de ses cervicales.

Alors que ce panoramique, filmé au ralenti, est déjà ouvertement spectaculaire, il est difficile de le regarder sans faire la grimace lorsqu'on connaît son issue. La fiction et sa chorégraphie millimétrée se brisent le temps d'un plan, et captent avec une force tétanisante le pouvoir d'évocation du cinéma lorsqu'il s'agit d'aborder le danger et la douleur. Si le spectateur accepte d'être trompé par le montage, Jackie Chan est conscient qu'un unique plan, sans coupe, amène avec lui un sens du réalisme inespéré, qui décuple la puissance de la scène.

 

photo, Jackie ChanPar peur de cette cascade, Jackie Chan s'est vraiment laissé glisser

 

Paf le Jackie !

En réalité, tout le génie du cinéma de Jackie Chan peut être compris via cette séquence. À l'heure des super-héros intouchables, ou des action-stars qui demandent de compter le nombre de coups qu'ils peuvent prendre, la douleur est toujours au centre des longs-métrages de Chan, et de leur sens de l'immersion. Qu'il soit menotté, désarmé, ou en proie à un grand nombre d'adversaires, l'artiste martial débute la plupart de ses combats en tant qu'outsider.

C'est pour cette raison que le spectateur a peur pour lui, en plus d'éprouver à son égard une plus grande sympathie. On a envie de voir Jackie Chan se relever, et faire preuve de débrouillardise pour s'en tirer. Non seulement ce besoin de réactivité est au cœur de sa démarche burlesque, mais elle confère à l'ensemble un sentiment de jouissance très efficace.

Là encore, la scène de bagarre dans le bar en est un bon exemple, puisque Dragon Ma se voit confronté à son rival, le Capitaine Zu (Biao Yuen). Les deux hommes, de force égale, essaient de garder la face durant leurs échanges de coups, jouant à la fois sur une certaine fierté machiste et sur la drôlerie de leur souffrance. Alors qu'ils s'écrasent chacun leur tour une chaise sur le dos, ils ont besoin de se cacher des deux côtés d'un pilier pour exprimer leur douleur, avant de se révéler de nouveau comme si de rien n'était.

 

photoSoif de bagarre

 

Ce tempo comique se révèle ainsi en accord avec le crescendo global d'un film qui réfléchit à la progression de l'action. Il est d'ailleurs bon de rappeler que si Le Marin des mers de Chine est l'un des sommets de la carrière de Jackie Chan, c'est aussi parce qu'il est accompagné par son comparse de l'Opéra de Pékin Sammo Hung, autre acteur et cinéaste de génie. Tout ce beau monde se retrouve ainsi au cœur d'un final spectaculaire, où la fluidité des combats se voit agrémentée par la présence d'armes à feu, et même de grenades.

Pourtant, malgré cet équilibre quasi parfait, rien ne semble battre la pureté folle de la chute de Jackie Chan évoquée plus tôt. C'est à la fois la grande force et la malédiction du Marin des mers de Chine que d'avoir su capter une scène aussi puissante et dérangeante, au point où elle semble éclipser les autres envies de cinéma délirantes d'un auteur au top de sa forme. Alors que les CGI les plus perfectionnés viennent aujourd'hui donner vie à notre soif d'imaginaire, Jackie Chan semble nous rappeler que rien ne battra jamais la rencontre directe d'une caméra avec son sujet, surtout lorsque ce dernier a accepté de se sacrifier pour la beauté de son art.

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Koby

@baretta
N’oublie pas non plus « soif de justice  » où ils sont également associé. Cet acteur a fait son temps, dans le domaine je ne vois pas de concurrent, il a envoûter toute une génération

Jarod

Pour moi l’un des meilleurs film de chan avec le duo samo et lui. Surtout la vrai balayette que sam pao le chef pirate se mange avant le combat final. C’est des dialogues et combat épiques. Par contre le deuxième film fût moins bien.
C’était mon enfance mon père l’avait enregistré sur la cinq, une chaîne qui retransmettait beaucoup de film kung-fu.

Jarod

Pour moi l’un des meilleurs film de chan avec le duo samo et lui. Surtout la vrai balayette que sam pao le chef pirate se mange avant le combat final. C’est des dialogues et combat épiques. C’est mon enfance mon père l’avait enregistré sur la cinq, une chaîne qui retransmettait beaucoup de film kung-fu.

Baretta

Dans la série des five stars (le gagnant et les deux flic de hk jackie chan) n’est qu’un second role.
Dans dragon forever ils sont par contre tout les 3 co star.

blame

@Arnaud (le Vrai)
Flic de hong kong très grand film aussi je l’ai découvert sur le tard. Je me rend compte que la période année 80 de Jackie chan est très très productif. Et il a tellement de pépite
un pote à moi c’est opération Condors bon il y a pas Samo.

Pour Yuen Biao j’étais content de le revoir dans Ip man il vieillit très bien comme Samo.

je me rend compte que le combat final des marins mers de chine. Me fait penser avant l’heure à OnePiece un côté épique et marrant à la fois. D’ailleurs le boss à un côté Kaido 🙂

Saiyuk

Yuen Biao moins connus mais tout aussi talentueux c’est clair..

Miami81

Mes vertèbres de dragon! Un des meilleurs jackie Chan.

D.O.

Enfin, du bon goût ici !
On n’aura pas de mots assez élogieux pour le Marin des mers de Chine, je plussoie à tout ce qui a été dit avant. On parle des cascades (dingues sur le fond mais aussi parfaitement amenées, filmées, mises en scène etc). Mais il faut aussi parler de l’humour (il y a des parmi les scènes les plus hilarantes des films chinois, rendues encore plus drôles par le doublage français), le scénario (très fin et assez subtil, loin du manichéisme du genre), les décors, le méchant (l’un des plus charismatiques jamais vu). On parle du duo Jackie/Sammo, mais il ne fait pas oublier le grand Yuen Biao.
Seuls les connaisseurs savent…

Arnaud (le vrai)

@blame
Alors que moi quand je vois Jackie et Samo je pense tout de suite au Flic De Hong-Kong

D’ailleurs je l’ai reçu récemment sur Netflix en chinois sous titre anglais, j’ai été choqué par certains passages … carrément à un moment les potes de Samo, qui sont aussi les héros, veulent aller violer pépère la meuf flic qui les accompagne. Et c’est même pas du second degré, ils allaient le faire si Samo les avait pas empêché \o/

blame

Mot de passe [un pirate]

[Capitaine Chi] Un pantin a acheté une trompette à un lama, mais le lama ne comprenait pas ce que disait le pantin, il a demandé au pantin de parler un peu plus fort et il lui a donné une citrouille, et le pantin voulait une trompette, et il répéta au lama. Le lama lui donna une statue alors le pantin devint complètement fou et il insulta le lama, il lui frappa dessus et maintenant, le lama est mort.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? [un pirate]
– c’est le mot de passe. (suivi d’un coup de pied au visage) [Capitaine Chi]

j’ai vus ce film un paquet de fois je l’ai enregistré sur m6 à l’époque. C’est clairement ma madeleine ce film. Il y a tellement de moment culte. La scène de vélos, le combat entre les gardes côtes et les flics, l’arrestation dans le club ect…

bref je ne sais pas si c’est son meilleure mais quand je pense à Jackie Chan et Samo Lung que j’adore. Je pense tout de suite à ce film.