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Mourir peut attendre : le meilleur James Bond de l’ère Daniel Craig ?

Par La Rédaction
10 décembre 2023
MAJ : 21 mai 2024
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le meilleur James Bond de l'ère Daniel Craig ?

Daniel Craig tire sa révérence en James Bond dans Mourir peut attendre, 25e épisode de la saga. Critique avec spoilers du film.

James Bond est de retour, enfin. Après mille ans d’attente, Mourir peut attendre est arrivé dans les salles de cinéma, pour marquer le cinquième et ultime épisode de Daniel Craig dans le costume du héros créé par Ian Fleming en 1952.

Après Casino Royale, Quantum of Solace, Skyfall et Spectre, Mourir peut attendre avait donc pour mission de conclure cet arc de James Bond, et a décidé de ne pas y aller de main morte. Après notre critique de James Bond dans Mourir peut attendre, place au décryptage détaillé et plein de spoilers.

 

 

 

LE MEILLEUR

LE ROC DANIEL CRAIG

C’est en 2006 que Daniel Craig s’est emparé d’un des rôles les plus convoités de l’industrie hollywoodienne. En presque 15 ans, son Bond aura plus évolué qu’aucun autre avant lui, et ce grâce à une ambition inédite : offrir pour la première fois au personnage et à son interprète un arc continu, un fil rouge dramatique qui le porte, sous-tende son évolution et renforce l’empathie du public à son endroit.

C’est tout d’abord ce qui fait la réussite de ces cinq longs-métrages, qui demeurent à ce jour résolument à part au sein de la saga, du fait de leur cohérence. Et si cette dernière (avec ses hauts et ses bas) s’est avérée possible, c’est essentiellement grâce à l’investissement de Daniel Craig. Les scénarios s’étant montrés pour le moins inégaux tout du long de cet arc, c’est sur les épaules de l’acteur que revenait la tâche de faire exister cet homme tour à tour séducteur, puissant, brisé et inarrêtable.

 

photo, Daniel CraigCasino Royale Deluxe

 

Et c’est probablement dans Mourir peut attendre que l’artiste pousse le plus loin les traits de son personnage. Toujours aussi impressionnant physiquement, il incarne avec une intensité remarquable un vieux fauve se débattant avec le destin pour retrouver sa liberté. La lutte est herculéenne, le mettant à l’épreuve dans sa chair et son âme.

On apprécie d’autant plus cet ultime tour de piste de Daniel Craig qu’il prend certes un plaisir évident à aligner les punchlines à la papa que lui réserve le scénario, mais explose (dans tous les sens) à la fin. Son interprétation s’avère ravageuse dans le dernier tiers du film, lorsque l’acteur tire toutes ses cartouches de réserve.

 

photoQuand tu attends le calendrier des pompiers

 

L’INTRO en mode halloween

L’habit ne fait pas le monstre, mais ce Lyutsifer Safin s’impose dès la scène d’intro avec son masque de fantôme sans opéra. Maison isolée dans la nature, paysage enneigé, tueur fantomatique et increvable, victime pleine de ressources : Mourir peut attendre commence comme un petit slasher, avec le futur grand vilain du film dans le rôle du boogeyman.

Le réalisateur Cary Fukunaga était attaché à l’adaptation de Ça, de Stephen King, mais avait quitté le projet suite à des différends artistiques. Il a de toute évidence retrouvé un petit appétit de cinéma de genre avec cette intro où il mobilise quelques ficelles classiques (apparition du croque-mitaine derrière la fenêtre, cachette menacée par une sonnerie gênante, tueur qui se relève contre tout bon sens, fuite désespérée).

Une scène de préintro visuellement très belle, et qui dénote dans la galaxie James Bond puisque le héros n’est pas là. Et dans une franchise si carrée, qui répète peu ou prou la même formule à chaque opus depuis des décennies, ce n’est pas rien.

 

photo, Rami MalekHalloween on Ice

 

l’intro dolce vita & furious

Peu de structures sont aussi risquées qu’une double introduction (un certain Wonder Woman 1984 en a récemment fait les frais). Trop étirées ou fades, elles prennent le risque d’alourdir considérablement l’entrée en matière ; et trop pétaradantes, elles peuvent donner l’illusion que le récit pédale dans la semoule une fois passé le tour de force.

Ni bégaiement, ni feu d’artifice dispensable, la seconde ouverture de Mourir peut attendre est une belle réussite, qui parvient à mêler les deux ambitions contraires du projet – l’intime et le grand spectacle.

Nous retrouvons donc James et Madeleine, feignant de couler des jours heureux en Italie, pour ce qui a des airs de lune de miel, quand il est en réalité question pour James d’honorer une dernière fois la tombe de Vesper. Non-dits, secrets et silence explosent alors logiquement, incarnés par une nuée d’assassins motorisés. Dès lors, 007 se lance dans une course-poursuite éperdue contre ses assaillants, mais aussi contre le soupçon qui pèse à ses yeux sur Madeleine, qui pourrait bien être l’ultime cache-nez de Spectre.

 

photoLa course à la mort de l’an 2021

 

Théoriquement et émotionnellement forte, cette longue séquence jouit aussi du talent phénoménal de Cary Fukunaga. Il débute ainsi par une série de plans amples, pour ne pas dire luxueux, qui tirent pleinement parti de la chaleureuse photographie de Linus Sandgren, comme de la partition emphatique de Hans Zimmer. Des qualités décuplées sitôt que l’action s’énerve. Dès lors, on a un droit à un enchaînement de cascades (qui demeureront les plus spectaculaires du film), jusqu’à un déluge de balles qui détruira simultanément les méchants et la confiance de l’espion en la femme qu’il aime.

Et le spectateur de rester transi de bonheur, devant ce raz-de-marée qui sent bon la poudre et la maestria. Idéal pour lancer l’intrigue sur les rails d’une ambition totale.

 

photoUn crash test un peu extrême

 

les décors mi-neufs mi-old school

Non pas que l’ère Craig ait omis de nous régaler en tableaux grandiloquents, particulièrement dans Skyfall grâce à une photographie de toute beauté. Mais c’est peut-être dans ce Mourir peut attendre que les décors sont les plus variés et travaillés, durée aidant. Les deux introductions se chargent de le prouver très vite, farfouillant les recoins de leurs environnements, pourtant aux antipodes, sans pour autant renouer avec l’exotisme de pacotille de certains vieux Bond.

Le chalet norvégien perdu au milieu d’un océan de glace cristallise (vous l’avez ?) parfaitement l’état mental de la jeune Madeleine, tandis que la si cinématographique Matera, déjà immortalisée dans L’Évangile selon Saint-Matthieu et La Passion du christ, charpente à elle seule un immense morceau de bravoure.

L’arrivée sur la franchise du production designer Mark Tildesley et de la décoratrice Véronique Melery, synonymes d’élégance depuis leur passage par la production de Phantom Thread, autorise cet opus à revenir à une légère extravagance, sans pour autant complètement jurer avec le semi-réalisme et la dimension tragique du récit. Même les extérieurs se jouent plus que d’ordinaire des conventions spatiales pour décupler les soucis de l’espion, à l’instar d’une séquence de poursuite brumeuse qui se déporte, au gré du découpage, d’une plaine dégagée à un labyrinthe sylvestre.

 

photo, Daniel CraigScène d’action décevante dans un décor inspiré

 

Mais la plus grosse concession aux décors cultes d’antan reste bien sûr le repaire du méchant, si capital qu’il accueille l’intégralité du dernier acte. Jusqu’ici, les aventures de Craig soit éludaient complètement ce poncif jugé ringard en déplaçant leur bad guy dans un lieu commun (une salle de poker, un hôtel), soit l’effleuraient doucement (la ville fantôme, la salle de réunion du Spectre).

Mourir peut attendre met en scène un repaire à l’ancienne, qui reflète la mégalomanie toxique de l’antagoniste. Tout y est : légion de sous-fifres déssoudables par paquets de 12, tréfonds dangereux (dépourvus de piranhas, mais injectés de poisons mortels), et architecture menaçante. Et encore une fois, miraculeusement, les partis pris artistiques le sauvent du kitsch. Au contraire, ils participent à la tragédie de la mort de 007. L’agent explose en même temps que les derniers vestiges de la vilénie à la Bond, qu’on se faisait pourtant une joie de redécouvrir.

 

photoL’ombre et la lumière

 

AIMER PEUT ATTENDRE

L’émotion était déjà là, belle et terrible, dans Casino Royale. Mais elle venait par surprise, et tombait sur le public et sur le héros comme un coup de massue au cours d’un faux épilogue servant de vrai climax. Comme en miroir, Mourir peut attendre commence presque immédiatement dans les sentiments, avec une longue introduction où le passé (le tombeau de Vesper) et le présent (la confiance de James en Madeleine) explosent en mille morceaux.

Le générique arrive non pas sur un moment d’héroïsme ou une cascade folle, mais sur les larmes d’une séparation brutale. C’est la note d’intention de Mourir peut attendre, qui s’accrochera à ce couple jusqu’à la toute dernière image, et fera de leur amour le fil rouge de l’intrigue. Le scénario co-signé Cary Joji Fukunaga, Neal Purvis, Robert Wade et Phoebe Waller-Bridge s’attache plus que jamais à l’homme derrière le bloc de béton Bond, explorant sa facette de père de famille pour donner une nouvelle dimension inédite au héros – puisque l’amour, le vrai, a déjà été plusieurs fois exploré, notamment dans Au service secret de Sa Majesté.

 

photo, Daniel Craig, Léa SeydouxLove Actually

 

Le sacrifice final de James Bond est bien sûr le point d’orgue du film, et le moment où l’espion est définitivement et fatalement ramené à son statut d’être humain. C’est tout le sujet de Mourir peut attendre : ramener James Bond à sa mortalité, à son corps abîmé et périssable, pour le meilleur (avoir un enfant) et pour le pire (la contamination perverse de Safin, qui le condamne). La caméra de Cary Joji Fukunaga s’attarde alors longuement sur les visages, les chuchotements de détresse, et le vide de l’absence.

Mourir peut attendre s’ouvre et se referme ainsi sur l’antithèse du cliché James Bond, avec la douceur et la violence de l’amour sous diverses formes. De quoi le placer parmi les épisodes les plus doux et amers. Et boucler à merveille le cycle très sentimental (et noir) de Daniel Craig en James Bond, entamé avec Casino Royale.

 

photo, Daniel CraigDu bleu à l’âme

 

la musique

Inutile de le rappeler : le cas Zimmer divise profondément les béophiles, et sa partition pour Dune, largement commentée et débattue au sein de la rédaction, n’a pas manqué de le rappeler il y a de ça quelques semaines. Son arrivée sur une franchise à l’identité musicale aussi marquée a donc fait grand bruit, presque autant que ses crescendos cacophoniques.

Mais force est de constater que son style s’accorde particulièrement bien à la tonalité de cette ultime aventure, volontiers aussi grandiloquente, autant dans l’action que dans l’émotion. Accompagné par Johnny Mar, légendaire guitariste des Smith, il insère ses grosses nappes bourrin dans les accords les plus célèbres de la saga, renforçant à la fois la générosité des séquences spectaculaires et la gravité de la situation, sans pour autant délaisser les quelques encarts exotiques caractéristiques – lors des séquences à Cuba, par exemple.

 

 

Même les nouveaux thèmes embrassent la brutalité de ces nouvelles péripéties, bien que ce n’est pas là que le compositeur surprend le plus. Lorsqu’il récupère la mélodie d’un morceau de Billie Eillish, dont les airs de requiem annoncent le final, il en vient presque à insérer une subtilité romantique entre deux crescendo graves, que le disque met bien en valeur dans des morceaux comme Home. Une précision qu’on n’aurait pas soupçonnée sur cette partition, quand bien même l’artiste a toujours recours à quelques facilités pour y parvenir (I’ll Be Right Back).

C’est à la fin que le choix de Zimmer semble le plus évident. Les dernières minutes du film, réduisant en cendres l’un des plus grands mythes du 7e art d’une pluie de missiles, exigeaient de lâcher les chiens. Le compositeur était l’homme de la situation : il fait péter les violons et les notes de piano mélancoliques pour offrir au héros le sacrifice emphatique qu’il mérite. Sachez que même le plus virulent des détracteurs de Zimmer d’Ecran Large, anonyme, quoique barbu, a reconnu l’efficacité de son score. Et si son coeur corrompu a succombé à son charme, ils seront peu à rester insensibles.

 

 

la mort de bond, enfin

Comme nous l’indique le générique de fin, nulle inquiétude : personne n’a décidé d’en finir avec le légendaire espion au service secret de Sa Majesté. Pour autant, conclusion de l’arc narratif oblige, il fallait bien offrir un départ en grande pompe à Daniel Craig et son incarnation du héros. Et quoi de mieux qu’une conclusion aussi délirante visuellement que tragique, en parfait miroir de Casino Royale, sa première aventure ?

Dans le premier chapitre de son épopée, 007 était sauvé par le sacrifice de son premier grand amour, qui se précipitait dans un piège sans issue sous ses yeux, en espérant le protéger. Cette fois, c’est James qui choisira de se sacrifier, plutôt que de faire courir un risque mortel à celles qu’il aime. Cette construction en miroir fonctionne d’autant mieux qu’exactement comme dans Casino Royale, le film assume frontalement ce parti pris audacieux, jamais vu dans la franchise.

Non, 007 n’aura pas droit à un départ loin des yeux, à une mort dissimulée en hors-champ, qui faciliterait l’introduction de son successeur, au contraire. Le réalisateur Cary Fukunaga et ses coscénaristes (et les producteurs, bien sûr) ont choisi de l’éparpiller plein cadre façon puzzle, à l’occasion d’une scène qui va jusqu’au bout de sa portée mythologique : musique emphatique, plans soignés à l’extrême et déluge de feu aux accents d’élégie sublime.

 

photo, Daniel Craig« Je viens signer ma convention obsèques »

 

LE MOYEN

l’aléa léa seydoux

Au-delà de toutes les habituelles questions sur l’école de la vie Seydoux et son arbre généalogique, l’actrice a eu droit à un étrange sortilège dans la saga 007 : elle a décroché le rôle d’une James Bond girl majeure, qui a le privilège d’être centrale dans deux films, mais avait eu droit à une entrée en matière plutôt médiocre.

Écrite à la truelle dans Spectre, elle passait de femme sur ses gardes à amoureuse éperdue en 24 minutes chrono, sans aucune autre raison que l’obligation narrative. Elle n’avait à peu près rien à jouer, malgré le deuil d’un père à gérer, un pseudo ultimatum posé à James Bond, et un sauvetage final particulièrement paresseux. La comparaison avec Vesper Lynd, dont la relation avec James Bond était construite en étapes, était terrible.

 

photo, Léa Seydoux« Je te jure, cette fois t’as quelque chose à jouer dans le film »

 

Dans Mourir peut attendre, du temps a passé, et Madeleine Swann existe réellement. Entre l’intro qui lui est dédiée, son vrai trauma enfoui et son enfant caché, elle gagne une dimension véritable face à James Bond. Elle n’existe pas que pour servir le scénario et arranger la dramaturgie, et la scène où elle retrouve James Bond dans la prison de Blofeld en est un bon exemple. Madeleine semble enfin exister, avec sa propre petite galaxie de secrets et conflits.

Le scénario est largement construit sur elle, et Léa Seydoux est utilisée avec intelligence – non pas comme une actrice parmi les autres, comme dans Spectre, mais comme Léa Seydoux, avec tout ce qu’elle dégage et impose, quoi qu’on en pense. Cary Fukunaga la filme ainsi comme une figure presque fantomatique, et exploite son côté poupée de porcelaine, avec notamment sa voix fragile.

Mourir peut attendre ne calmera pas les anti-Léa Seydoux, qui seront certainement exaspérés par ses yeux embués, sa voix tremblotante qui chuchote, et son visage opaque. Qu’elle ait été choisie pour marquer à ce point l’histoire de la saga 007 devrait même donner quelques crises de rage émouvantes. Mais l’actrice assure le service avec talent, en contrepoint des autres visages féminins du film. Et sa confrontation avec Safin dans le bureau, ses retrouvailles avec James dans le chalet isolé, ou encore le dernier appel avec lui, en sont quelques preuves.

 

photo, Léa SeydouxCaster Léa Seydoux = ouvrir la boîte de Pandore

 

le cas lashana lynch

Depuis maintenant plusieurs années, les responsables de la franchise s’échinent à répéter que non, James Bond ne changera pas de sexe, et que le matricule 007 attribué au personnage incarné par Lashana Lynch n’aura pas plus d’impact sur le cœur de la franchise que les nombreuses autres espionnes croisées par Bond au cours de ses pérégrinations.

Qu’à cela ne tienne, les angoissés de tous bords professent depuis au moins aussi longtemps que l’affreux monde de demain est vilain, et tente de castrer leur mâle préféré. Ils en seront pour leurs frais, puisque la détentrice du matricule de James Bond est un personnage totalement satellite au récit, dans lequel elle n’a pas la plus petite utilité. C’est bien simple : non seulement on l’envoie faire du porte-à-porte quand Bond part casser des bouches, mais son action la plus décisive se limitera à débarquer après une scène d’action pour jouer les taxis à la ramasse.

Et c’est d’autant plus regrettable que Lashana Lynch s’en tire admirablement, en dépit d’une écriture boiteuse et d’un scénario qui l’abandonne en cours de route. Charismatique en diable, elle trouve l’exact équilibre entre malice, présence magnétique et puissance physique. Ne mimant jamais le précédent 007, mais jouant intelligemment d’une déclinaison de sa persona, les quelques joutes qui l’opposent à lui sont aussi brèves que réjouissantes.

 

photo, Lashana LynchUn matricule, mais pas encore d’Aston Martin ?

 

LA parenthèse ana de armas

Personne ici n’osera dire qu’il y a un problème avec Ana de Armas. L’actrice vue dans Blade Runner 2049, Knock Knock et À couteaux tirés est talentueuse, c’est indéniable. Elle passe en coup de vent dans Mourir peut attendre, mais quel coup de vent : dans la peau de Paloma, une jeune agent de la CIA qui assure ici sa première mission sur le terrain, elle fait office de petite tornade d’humour.

Le réalisateur et coscénariste Cary Fukunaga a imaginé ce rôle spécialement pour elle, et nul doute que Phoebe Waller-Bridge a largement écrit ses scènes, vu les dialogues régulièrement malins. Ingénue en robe de soirée décolletée, qui semble découvrir le métier comme une gamine dans un corps de poupée Barbie, Paloma a tout d’un cliché de James Bond girl de la grande époque kitsch. Sauf qu’elle se révèle bien plus intéressante et amusante que ça.

 

photo, Ana de Armas, Daniel Craig« Vous voulez un whisky ? »

 

Entre la grande enfant insensible aux charmes du héros (voire repoussée par l’idée de coucher avec lui), et l’agent secret qui manie avec dextérité les armes à feu, elle s’impose comme une variation moderne et amusante du stéréotype de James Bond girl. Voire comme un miroir parfait du héros : elle doit se retourner pour laisser Bond se changer, boit cul sec son verre, fonce dans la mission, s’en sort avec quelques pirouettes inattendues, et a même un côté kamikaze comme le Bond de la grande heure. Le fait qu’elle ne couche pas avec lui, et ne soit pas tuée et abandonnée derrière comme un vieux torchon usé, va dans ce sens.

Le problème ? Paloma est une parenthèse qui n’a pas grande utilité dans un film déjà bien long. Son humour dénote dans Mourir peut attendre, si bien qu’elle semble appartenir à autre film, ou obéir à des obligations superflues (avoir une James Bond girl plus traditionnelle, avoir un quota de de robe sexy). Les scénaristes et l’actrice ont beau s’amuser avec ce cahier des charges, la parenthèse Santiago de Cuba y Paloma n’est pas très harmonieuse.

 

photo, Ana de ArmasAna dés-armas

 

la plupart des scènes d’action

Certes, les dizaines de gimmicks de la saga lui garantissent sa longévité, mais si le grand public se rue en salles à (presque) chaque itération, c’est dans l’espoir d’en prendre plein les mirettes. Ce 25e opus était alléchant, puisque le matériel promotionnel laissait entrevoir une pléthore de séquences d’action diverses et variées, investissant le gigantesque budget (250 millions de dollars) en tôle froissée, décors à défigurer et salaires de cascadeurs.

Généreux, No Time to Die l’est indéniablement. Chaque nouvel environnement, chaque nouvelle rencontre donne lieu à un affrontement, assorti d’effets spéciaux convaincants (un véritable soulagement à l’heure où certaines franchises bâclent cette étape pour mieux rentrer dans un calendrier). Néanmoins, on aura fait baroud d’honneur plus divertissant, car jamais – à quelques exceptions près – les empoignades et autres poursuites ne décrochent la mâchoire. Les fausses bonnes idées (la fusillade dans les bois) s’enchaînent et la plupart des bastons tombent à plat, faute de grain de folie chorégraphique et cinétique.

Le long-métrage se tire vite une balle dans le pied en commettant la même erreur que ses prédécesseurs récents : réserver la meilleure scène d’action pour l’introduction. Largement spoilée par les bandes-annonces, la séquence ne fait finalement que laisser présager du potentiel du film, potentiel qu’il n’atteint malheureusement pas. Reste le plan-séquence signature de Cary Fukunaga, prenant habilement la saga et ses grands espaces à contrepied en s’enfermant dans une cage d’escalier. Maigre pitance aux vues du nombre de scènes d’action dispersées dans ces presque 3 heures, rarement mémorables.

 

photo, Daniel CraigTellement de possibilités… pour ça

 

baby bond

Une des appréciables qualités de ce nouvel épisode, c’est la quantité d’expérimentations qu’on y trouve, lesquelles vont bien au-delà de petites tentatives, préférant au contraire confronter le héros Bond à des situations inédites, et jamais osées précédemment. Une des plus importantes, symboliquement parlant, est sans doute l’apparition d’un enfant. Le sien.

Il s’agit d’une petite fille conçue avec Madeleine, dont notre héros découvre tardivement l’existence. L’idée est terriblement casse-gueule, l’image d’un 007 pouponnant et changeant des couches étant un tantinet à l’opposé de celle du mâle roublard, alcoolique et ultraviolent qui constitue le canon du personnage ; mais elle est extrêmement intéressante, en cela qu’elle met plusieurs traits de caractère du protagoniste à l’épreuve.

 

photo, Daniel CraigBaby shooter

 

Tout d’abord, son statut s’en retrouve forcément altéré, tout comme son sens de priorité. L’éventuel mort ou sacrifice de chaque personnage devient un enjeu autrement plus important, tout comme la portée des actes de l’espion. Une orientation qui sied parfaitement à l’interprétation de Daniel Craig, désireux d’investir chaque aspect du rôle.

Malheureusement, Mourir peut attendre, s’il utilise souvent cette nouveauté à bon escient, se gamelle à au moins deux reprises. Lorsque 007 rencontre sa descendance, Swann lui signifie, sobrement, qu’il ne devra jamais espérer avoir de droit sur cet enfant : de cette situation pourrait naître une tension ou à tout le moins une situation, que le scénario n’exploite jamais véritablement.

Et enfin, difficile de ne pas lever les yeux au ciel quand, lors du climax, après avoir géré les émotions conflictuelles de Bond, le film nous gratifie d’un plan passablement ridicule. Après avoir transformé en passoire l’équivalent de la population luxembourgeoise, notre héros tombe sur le doudou de sa fillette, abandonné au milieu de la fusillade, et, souriant tel un papa gâteau, s’en saisit prestement. Grotesque et indigne d’une comédie de Noël, ce geste sabote hélas un peu une belle idée. 

 

photo, Daniel CraigMon film, ma bataille

 

l’humoore

Répliques cinglantes, clins d’oeil et gags ont accompagné les aventures de l’espion depuis des décennies. Et si un certain esprit de sérieux aura régné sur l’arc Daniel Craig, on pouvait déjà trouver dans Spectre l’écho de blagounettes typiques de l’ère Roger Moore, basée sur les nombreux commentaires du personnage face aux situations qu’il rencontre. Une équation ici largement amplifiée.

007 ne manque jamais une occasion de rire d’une balle bien placée, ou d’une exécution rocambolesque. Le procédé a été élimé par Roger Moore, mais force est de constater que Daniel Craig s’empare de cette figure de style avec un panache appréciable, qui nuance idéalement la dimension sévère de son interprétation. Plus inattendue, cette forme de cynisme (comme lorsqu’il plaisante de la boîte crânienne électrisée d’un homme de main avec Q, médusé) participe finalement du fatalisme et de la noirceur du personnage.

En revanche, quand les blagounettes ou la légèreté sont gérés par d’autres, le résultat est parfois catastrophique. On pense à ce scientifique russe, veule, traître et abominable en tout, qu’on voudrait nous vendre comme une caricature de savant fou ricanant… mais dont aucune apparition ne fonctionne. Il aurait dû être une source de légèreté et de dérision, mais jusqu’au dernier acte du récit, il pénalise l’ensemble à la manière d’un bubon inélégant.

 

photo, Daniel Craig« Et elle lui dit : à ce prix-là, tu voulais quand même pas des gambas ? »

 

LE PIRE

le méchant (ratage)

C’est certainement la grosse déception de Mourir peut attendre : Lyutsifer Safin, le grand méchant incarné par Rami Malek. Les étoiles semblaient pourtant alignées, avec d’un côté un excellent acteur qui a démontré son talent dans la série Mr. Robot (oui, on oubliera de mentionner son Oscar pour Bohemian Rhapsody). Et de l’autre, un antagoniste qui a le privilège de vaincre James Bond, et de la manière la plus perverse qui soit : non par la force des poings, mais par celle d’un esprit tordu qui a trouvé la plus intime des failles chez l’increvable espion.

Safin ne va pas tuer le héros, il va le piéger, et l’amener à se sacrifier dans une explosion de désespoir. De quoi propulser immédiatement ce Safin parmi les grands méchants majeurs de la franchise.

 

photo, Rami MalekLe peeling ne suffit pas

 

Sauf qu’à l’écran, ce Lyutsifer Safin reste follement sous-exploité, et n’a quasiment aucune raison d’être, bouger et parler. Il a beau être au cœur de l’intro du film, et être intimement lié à Madeleine et donc à James Bond, il se promène comme une poupée déguisée (le masque, les cicatrices), mais tristement creuse. Même son plan (se venger, contrôler le monde) est largement laissé en marge, au point où tout ça n’a plus aucun sens si on prend la peine d’y réfléchir une minute – ce que personne n’aura sincèrement envie de faire.

C’est d’autant plus fou que ce Safin aurait pu être diablement inquiétant vu son rapport à Madeleine, qui flirte avec une attirance monstrueuse et tordue. Mais jamais le film ne s’en empare, préférant garder ce monsieur défiguré au rang des stoïques flippants par pur principe. Ainsi, hormis son intro à la Michael Myers et sa confrontation très réussie dans le cabinet de psy de Madeleine, le grand méchant passe inaperçu. Même son moment final avec 007 tombe à l’eau, la faute à des dialogues trop faciles et un manque cruel de tension.

Safin n’est donc rien de plus qu’un pantin James Bondesque de plus, qui glisse même vers la comédie accidentelle lorsqu’il laisse la fille des héros s’échapper dans un élan de fatigue.

 

photo, Rami MalekUn méchant qu’on s’en Malek couilles

 

le troisième démarrage du film

Mourir peut attendre tarde tellement à démarrer qu’il y a quasiment trois intros : la petite Madeleine confrontée à Safin, la grande Madeleine dégagée par James Bond sur le quai d’une gare, puis l’attaque d’un labo secret à Londres. Après le générique, l’intrigue s’installe donc réellement avec une interminable scène où des sbires inintéressants attaquent un immeuble high-tech, pour dérober un machin digne du virus Chimère de Mission : Impossible 2.

Hormis la descente sur la façade en ombres chinoises, tout ça est gentiment insipide, et particulièrement douloureux puisque le démarrage s’étale, notamment dans la présentation d’un second rôle parfaitement sans intérêt – le scientifique Valdo Obruchev, babiole narrative encombrante, mi-comique mi-lourdingue. Ce qui aurait pu être réduit à une simple scène d’exposition nerveuse et froide (des scientifiques abattus sans hésitation) se transforme alors en longue introduction, qui n’a aucune autre raison d’être que poser les briques du scénario. Ce qui ne méritait pas tant de minutes, précieuses dans un film déjà très long et rempli de personnages.

 

photoEntre chien et loupé

 

mourir peut attendre 3 heures

Grâce à un premier acte puissant et une conclusion à la hauteur de ses enjeux, ce nouveau film ne manque pas d’atouts… à condition de survivre à l’heure interminable qui lui sert de tronçon central. C’est bien simple : à peu près rien ne va pendant une bonne soixantaine de minutes, à tel point que l’intrigue se traîne interminablement, sans pour autant parvenir à traiter ses points essentiels ni à remplir ses plus élémentaires promesses.

Quid du fameux secret de Madeleine, censé éparpiller la psyché de James ? Bien malin qui y comprendra quoi que ce soit. D’où vient Safin, quel est son plan, et quelles en sont les motivations au-delà de la vengeance d’hier ? Impossible d’y répondre sereinement. Pourquoi ne pas utiliser plus longuement Arna de Armas, et ce nouveau personnage au charisme instantanément ravageur ? À quoi sert la nouvelle 007 puisque sa bataille d’ego avec Bond est vite ravalée ? On ne le saura pas. Et pourtant, tout se traîne, presque sans justification valable.

 

photo, Daniel CraigIl a même eu le temps d’aller à la pêche entre deux tunnels de dialogues

 

Les scénaristes Neal Purvis et Robert Wade (ici épaulés par Cary Joji Fukunaga et Phoebe Waller-Bridge) règnent en maîtres sur la narration de la saga depuis Le Monde ne suffit pas, et c’est peu dire qu’ils ne seront jamais parvenus à concilier son ambition feuilletonnante avec les attendus d’un film d’action épique. Le constat est d’autant plus cruel que le réalisateur cherche pour sa part à proposer une mise en scène spécifique des séquences d’action, pendant qu’on sent le duo contraint de décliner quantité d’hommages et de révérences à l’ensemble de la saga.

Cette alliance de talents peut-être pas toujours compatibles, et d’objectifs inatteignables, aboutit donc à un improbable gloubi-boulga narratif, qui se perd en circonvolutions, et semble distrait par ses propres éléments, peinant le plus souvent à les hiérarchiser.

 

photo, Lashana Lynch, Daniel CraigUn budget un peu limite niveau moyens de locomotion

 

les seconds rôles

Conséquences de la tonalité très romantique d’un récit qui ne s’occupe finalement que de Bond et de Madeleine : les personnages secondaires sont quasiment tous accessoires, alors même qu’ils étaient très attendus. 007 les croise le temps de quelques scènes avant de les abandonner à leur sort, les utilisant au mieux pour faire progresser le scénario, au pire pour multiplier les références aux précédents opus. On a déjà évoqué Ana de Armas, étincelante… dans sa seule scène, et la 007 incarnée par Lashana Lynch, qui fait honneur à la stérilité des débats qui ont accompagné son annonce.

Elles ne sont pas les seules à traverser le film sans éclat. Q a toujours été un personnage-fonction, malgré la trogne sympathique de Ben Whishaw, mais il est ici très vite intégré, éjecté puis ramené dans l’intrigue, sans que l’écriture n’approfondisse plus que ça son rapport à la hiérarchie et à la vie privée, pourtant intéressant. Plus largement, le MI6 sert surtout de passe-plat, entre une Moneypenny tout juste bonne à timidement soutenir l’agent et un Bill Tanner encore occupé à remplacer le papier peint des locaux anglais.

 

photo, Naomie Harris, Ralph Fiennes, Rory Kinnear« Bon, on se fait chier quand même »

 

Passe encore cette bande de sous-fifres inutiles. Certains personnages sont purement et simplement gâchés, à l’instar de M, jusqu’ici le liant des aventures de 007. Bien qu’il soit à l’origine des soucis de la couronne, et malgré sa compétition avec la CIA, son rôle n’est presque pas remis en question, si ce n’est lors du final, dans lequel il se contente de booster les enjeux de l’extérieur. Moins écorché que dans Skyfall, loin de là, il se mue rapidement en prétexte.

On peut en dire autant de la rencontre avec Felix et Logan. Ces deux-là concentrent tous les problèmes de l’écriture des rôles secondaires dans Mourir peut attendre. Le premier porte la double casquette de renvoi aux épisodes précédents et de moteur émotionnel rouillé. Exploité pendant quelques scènes, vecteur d’un homo-érotisme que la production n’assume même pas, histoire de ne pas contrarier la distribution chinoise (pas de doute, James Bond vit avec son temps), il n’est jamais assez intégré à l’intrigue pour qu’on se préoccupe de son sort.

 

photo, Billy MagnussenIl est là, quoi

 

Quant au deuxième, il a tout du traitre postiche, placé là par pure nécessité narrative. Encore une fois, son passage est trop fugace pour véritablement faire passer sa trahison pour un retournement de situation. De même que sa mort tient plus de l’exécution obligatoire que de la vengeance froide. Peut-être est-ce ce manque d’intérêt porté aux personnages secondaires qui donne aux aventures de l’espion un goût de réchauffé. Le spectateur attend donc leur mort avec perplexité. D’où le titre.

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Eddie Felson

Excellente analyse. D’accord sur à peu près tout les points. Reste que la générosité de cet opus, sa magnifique 1ère heure, l’interprétation incandescente de Craig, le dernier acte sidérant du film, et, d’une manière plus générale, son cahier des charges émotionnel sans précédent, le situe pour ma part de facto dans le firmament des meilleurs épisodes de la franchise. Je garde toujours Casino Royal comme le joyau de la couronne mais ne sait aujourd’hui, seul le temps saura me les faire départager, si Skyfall ou Mourir peut attendre prenne la 2de place.
Un film vraiment à part!
J’y retourne ce week-end avec les kids! Je m’en réjouis déjà;)
@Kyle Reese, pressé de lire ton ressenti tant tu avais des attentes notamment au niveau du registre émotionnel de ce film…

Chris11

Je remets ici ma critique de l’autre article : J’en reviens et j’adore. Le meilleur James Bond depuis Casino Royale, parfait pour boucler la boucle. La musique sert enfin à quelque chose, les acteurs sont parfaits et n’en font jamais trop (un défaut récurrent chez JB), l’humour est toujours présent mais là encore, avec parcimonie, et l’émotion, la vraie, est partout, en trainant le fantome de Vesper. Je ne peux pas tout dire sous peine de spoiler mais ce James Bond innove sur pléthores d’aspects qu’il faut découvrir sur grand écean.
Je n’avais pas aimé Quantum of Solace, j’avais trouvé Skyfall faussement modeste et intime, Spectre était un brouillon pour ce film de fin, vraiment excellent.

Et je renouvelle mon désaccord sur les points faibles du film : Malek est parfait et ne surjoue pas, les seconds rôles font un taf de second rôle, ils sont là pour ça, pas pour briller comme un premier rôle, Seydoux est très bien. Même la durée ne me dérange pas tant j’ai l’impression d’avoir vu un film « complet », intelligemment fait, et finalement presque complexe, et non pas un film d’action de consommation classique, comme beaucoup l’attendaient. Il semble d’ailleurs que les critiques négatives du film le sont parce que les auteurs desdites critiques ne retrouvent pas la recette habituelle des JB, ce qui renforce mon estime de ce film.

Arnaud33

Je suis allé le voir en avant première et j’en attendais beaucoup. Et je n’ai pas été déçu. Une excellente manière de dire au revoir à Daniel Craig, un excellent film tout court. De l’action au service d’un personnage mis en scène d’une façon plus profonde que jamais. Bond n’est plus un robot mais un homme, et ce film conclut son aventure et sa vie.
J’ai eu un petit choc en voyant les résultats de votre critique : entre 3 et 3,5 étoiles. Soit une demi-etoile de plus, seulement, que le précédent film que je suis allé voir : Shang-Chi, un film profondément oubliable et déjà oublié d’ailleurs pour ma part, alors que ce Bond restera dans ma petite tête un bon moment.
Après les goûts et les couleurs… Mais enfin quand même ^^

Eddie

@Arnaud 33
Merci d’éviter les SPOILS pour les EcransLargistes;)) qui ne l’ont pas encore vu…

Ethan

Ça dépend si on l’a vu