Films

Coraline : l’étrange chef d’oeuvre du vrai réalisateur du Noël de Mr. Jack

Par Simon Riaux
16 mai 2021
MAJ : 21 mai 2024
Coraline : Affiche officielle

Coraline, c'est le prénom de l'héroïne d'un film d'animation poétique, inquiétant, terrifiant, burtonien en diable, sur lequel on revient avec délice.

Sorti en 2009, Coraline, réalisé par Henry Selick, est un film d'animation conçu en stop motion (image par image, ou animation en volume), qui ne manquera pas de faire son petit effet. Succès respectable au box-office avec 125 millions de dollars amassés à l'international pour un budget de 60, le film devra son engouement en partie à la technologie 3D, dont il use à merveille et qui n'a pas encore lassé ou trahit les spectateurs. Le métrage est également salué pour sa phénoménale direction artistique, que beaucoup estiment empruntée à Tim Burton, dont la carrière s'apprête à s'embourber durablement avec Alice au Pays des merveilles. Et ce sont peut-être ces deux raisons qui font du film une oeuvre parfois un peu oubliée de nos jours.

Or, Coraline est bien plus qu'un tour de force technologique, et bien plus qu'un écho des travaux du créateur de Beetlejuice. C'est, dans un domaine résolument à part, qui rapproche l'oeuvre des travaux du romancier Clive Barker, et notamment son excellent Voleur d'Eternité, un texte pour enfants virant progressivement au pur cauchemar. Mais pour comprendre ce qui fait du film qui nous intéresse une histoire si puissante et étonnante, il faut se pencher non seulement sur ses qualités propres, mais aussi sur ses deux auteurs.

 

photoUne affiche teaser pas franchement rassurante

 

AMERICAN ODDS

Coraline doit emménager dans une étrange bâtisse coupée du monde. Elle y suit ses parents à contrecœur et se désole de les voir se mettre au vert dans un coin sinistre, peuplé de voisins pour le moins inquiétants. Mais si la jeune fille doit se coltiner deux acrobates sur le retour, un drôle de Monsieur Loyal ou encore un voisin un peu azimuté, elle découvre bientôt, caché dans sa nouvelle maison, un passage vers une dimension parallèle. 

Tout y est plus chaleureux, lumineux et aimant que dans son pesant quotidien. Elle y mène une existence parallèle avec les doubles de sa famille et s’y amuse comme jamais. Jusqu’à ce que ce rêve dévoile sa nature de piège. Et le spectateur de sombrer à son tour, quand sous ses yeux, l'univers gentiment déjanté montre ses crocs, le conte bon-enfant déploie une artillerie psychanalytique et poétique irrésistible, tandis que caméra et scénario explorent un réseau de symboles à la noirceur trop rare pour ne pas être dégustée.

En 2009, de nombreux parents américains se rueront d'ailleurs sur les réseaux sociaux balbutiants pour s'émouvoir de ce récit éprouvant découvert avec leurs chères têtes blondes. Une réaction inquiète, outrée, qui ne devait pas surprendre l'auteur Neil Gaiman, auteur du roman éponyme, paru à l'aube du troisième millénaire.

 

photoLa campagne c'est chouette

 

“Ce sont toujours les adultes qui me disent que quand ils ont fini mon livre vers 3h du matin, ils ont dû se relever et allumer les lumières chez eux. Les enfants ne réagissent jamais comme ça”. Ainsi le conteur s’amusait-il, lors d’une interview accordée à Collider en 2009, des sueurs froides provoquées par Coraline. Destiné aux enfants, mais dévoré par les lecteurs de Neverwhere et American Gods, le livre était connu aux États-Unis pour être apprécié des mômes, tout en collant de remarquables frousses à leurs parents.  

Depuis la fin des années 80, l'écrivain adepte de Terry Pratchett, jongle avec les mythologies, les identités remarquables de la culture populaire occidentale, pour mieux les tordre et leur engendrer des descendants, tantôt glorieux, tantôt tordus. Il ne fait pas autrement avec Coraline, qui explore frontalement les sentiments les moins nobles, ou les plus conflictuels de la fin de l'enfance.

Ainsi l'héroïne de Gaiman verbalise-t-elle toute la morgue, parfois la haine, qu'elle ressent à l'égard de sa famille. De même, si elle ne s'aperçoit pas immédiatement combien son univers alterné relève d'un autre type d'enfer, un enfer où on se délecte d'avance de lui crever les yeux et de dévorer son âme, c'est précisément parce qu'elle évolue sur cette ligne de crête adolescente où la rage, la colère et la fascination du pire brouillent les frontières.

 

photoDe l'autre côté du cauchemar

 

L'éTRANGE TOUSSAINT DE Mr SELICK

Pour d'innombrables fans de Tim Burton, L'Étrange Noël de monsieur Jack est une merveille indépassable. Le sommet de la carrière, alors foisonnante et géniale, d'un super-auteur au style reconnaissable instantanément, qui s'épanouissait ici totalement à l'occasion d'une nouvelle incursion dans le cinéma d'animation, qu'il visita à ses débuts. Certes, les aventures de Jack comptent toujours parmi les plus belles épopées du genre et n'ont pas pris une ride. Sauf que ce n'est pas Tim Burton qui les a réalisées, mais le trop peu connu Henry Selick. C'est bien ce dernier qui officie en tant que cinéaste et met en image le merveilleux délire imaginé par Burton. Une information que presque tout le monde ignore, mais qu'un certain Neil Gaiman ne va pas laisser passer.

 

photoMonsieur Selick a la clef pour résoudre tous vos problèmes

 

“J’ai terminé la première version il y a 9 ans, et je l’ai tendue à mon agent en lui disant : “Je t’en supplie, fais-la lire à Henry Selick”. Parce que j’avais vu L’Etrange Noël de Monsieur Jack, et j’ai bien senti que s’il était présenté comme “un film de Tim Burton”, c’était bien Henry Selick qui était à la manœuvre. Puis j’ai vu James et la pêche géante, et me suis dit de nouveau que Henry avait vraiment un truc très spécial. 

En tant que réalisateur d’animation en stop motion, il n’a d’équivalent. C’est le meilleur en activité. J’ai particulièrement apprécié le fait qu’il semble comprendre que le courage ne s’exprime pleinement que dans les ténèbres. Il a reçu mon manuscrit 18 mois avant publication, et en a acheté les droits quatre semaines plus tard.” 

Découvrir Coralinec'est réaliser tout ce qui, dans le chef d'oeuvre encore souvent attribué à Burton, provient de Selick, tant la grammaire plastique qui y préside est similaire, tout comme dans James et la Pêche géante. Amour du marginal, portrait tendre mais parfois mordant des "misfits", le tout dans des univers aux formes oblongues, aux proportions délirantes, des songes où tout s'allonge et se tord. Les silhouettes dégingandées, biscornues, sont légion, et quand on bascule dans la dimension alternative, elles trouvent leur joliesse en embrassant justement ces bizarreries.

 

photoFlexion aération

 

Et Gaiman n'a pas menti. Selick est bien un maître. Ces dernières années, le studio Laika a beau avoir poussé l'animation image par image dans des retranchements admirables, ce que le cinéaste accomplit ici tient régulièrement du miracle. On a pour ainsi dire plus jamais revu des décors miniatures aussi vastes et complexes, permettant des mouvements de caméra aussi amples, précis. Les textures qui nous explosent à la rétine sont d'une variété absolument démente, d'autant plus que Coraline fait l'impossible pour ne pas se doper au numérique. En témoigne les splendides effets de brouillard, intégralement conçus face caméra, à partir de jeux de textures infiniment complexes.

 

photoLes yeux dans les boutons

 

L'AIGUILLE ET L'ARAIGNéE

Mais il en va de même pour l'animation elle-même, d'une fluidité fascinante quand la mise en scène veut intensifier notre rapport au rêve. D'une rigidité hypnotique, l'atmosphère veut nous donner à ressentir la grisaille délétère d'une maison de campagne morose. Les jeux de matière au sein de Coraline sont eux aussi un véritable festin et observer une poignée de séquence en se concentrant sur le travail des cheveux de l'héroïne permettra d'apprécier la minutie prodigieuse des animateurs, et le niveau de détail stupéfiant ici atteint.

Mais le métrage va bien au-delà du "simple" tour de force artisanal ou de l'accomplissement technique. L'évidence avec laquelle il aborde nos peurs intimes de voir nos secrets, nos désirs inavouables, éclore et se retourner contre nous est particulièrement bouleversant. C'est peut-être grâce à cette approche que le récit s'avère plus fin, et finalement plus cruel et vertigineux, que la plupart des créations burtoniennes.

Chez Tim le décoiffé, le bizarroïde, le marginal voit renversée l'équation qui le présente négativement, tandis que le récit fait de lui son centre névralgique. Mais Henry Selick ne se contente pas d'aimer les monstres. Il a beau les choisir pour personnages ou héros, il n'hésite pas également à questionner leurs doutes, leurs pensées.

 

photoL'expression "belle-maman" prend tout son sens

 

L'antagoniste, l'Autre dans le film, et dans la mise en scène, ce n'est pas véritablement cette sorcière arachnéenne qui dévore les enfants rêveurs. C'est tout simplement l'inconscient de notre héroïne. Refusant d'accepter sa condition, elle fabrique une série d'artefacts, de simulacres, tant de ses parents que de ses proches, tour à tour désirés, désirables et désirants, dont elle devra choisir entre accueillir la dévoration ou les pulvériser.

Ainsi, les métaphores abondent, et dans cette image frappante de visages dont les yeux ont été remplacés par des boutons cousus, s'entrechoque tout un réseau de symboles qui charrient aussi bien des fantasmes de contrôle, qu'une forme enfantine de body horror, mais aussi l'imagerie pas si lointaine d'une forme de domination par la mutilation rituelle.

Cette radicalité doublée d'une grâce plastique peu commune, la puissance de ce cauchemar et l'apparente douceur véhiculée par l'animation image par image, tous ces ingrédients et leurs contrastes font de Coraline un des longs-métrages les plus singuliers et importants de ces deux dernières décennies.

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Commentaires
4 Commentaires
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GTB

Voilà, ça c’est du bon film d’animation :). Pas une copie carbone d’une recette usée jusqu’à la moelle.
Vraiment hâte de voir son prochain film d’anim’, Wendell & Wind, prévu sur Netflix cette année.

Ozymandias

Excellent film d’animation oui ! Merci pour ce très bon article.

Micju

Mais enfants on dû le regarder mille fois.Ce film a un je ne sais quoi qui frise le génie.

rientintinchti

Ce film d’animation est un chef-d’oeuvre absolu. Je recommande fortement