À quelques mois de l'an 2000, Spike Jonze et Charlie Kaufman vont retourner le cerveau de nombreux spectateurs, en racontant comment une collection de personnages azimutés s'affrontent pour posséder le cerveau de John Malkovich. On ne sait pas si le résultat vous donnera envie de passer vos vacances Dans la peau de John Malkovich, mais il devrait à coup sûr vous valoir une de vos plus belles hallucinations de cinéma.
Bienvenue à l'étage de la 4ème dimension
AÏE CONCEPT
“Petit malin”. L’expression, souvent dégainée pour pointer du doigt un film qui se repose trop sur un concept alléchant, mais encombrant, qui préfère rouler des mécaniques plutôt que de bien huiler les rouages de sa narration, parle pour elle-même. Et au premier abord, elle semble inventée pour désigner le premier long-métrage de Spike Jonze, réalisateur surdoué de clips, qui débarque dans les salles obscures à la faveur de Dans la peau de John Malkovich.
Il y est question de Craig Schwartz, marionnettiste raté condamné à un travail de bureau lénifiant au 7e étage et demi d’un obscur immeuble, où il côtoie la charismatique Maxine, laquelle lui apparait aussi désirable que rétive à ses attentions. Tandis que sa vie s’étiole irrémédiablement, alors que Lotte, son épouse, lui préfère leurs animaux de compagnie, il découvre sur son lieu de travail une porte dérobée, laquelle lui permet de se téléporter dans la conscience de John Malkovich. Craig voit là l’occasion de s’accomplir, et donner enfin forme à son existence.
Un théâtre, mais pas de guignols
Un point de départ original. Malin à l’évidence, et dont on sent qu’il ouvre dès son exposé tant de possibles qu’il a des airs de piège pour tout scénariste ou réalisateur digne de ce nom. Mais dès son ouverture, Spike Jonze en conjure bon nombre. Le film débute sur une représentation théâtrale, un spectacle de marionnettes dirigées par Craig, et si la métaphore, avec le sujet, avec les péripéties à venir, est transparente, la caméra ne l’aborde pas moins avec un premier degré absolu.
En quatre minutes hypnotiques, c’est tout le désespoir de son anti-héros que le récit expose, sans fard, artifice ou second degré protecteur. Jonze capture l’essence de la proposition de son scénariste Charlie Kaufman : une fable brillante, indiscutablement drôle, mais d’une cruauté sans bornes, pour raconter la dépression.
À ce titre, il faut s’arrêter sur le travail fabuleux de Lance Acord, qui travaille une photographie sombre, mais toujours lisible, aux teintes extrêmement variées, simulant assez génialement l’éclairage naturel, et usant d’artifices discrets, mais incroyablement efficaces pour styliser son image. Les anxiogènes séquences de bureau sont en ce regard stupéfiantes, tant elles parviennent à retranscrire le cauchemar intime vécu par Craig, sans jamais virer à l’abstraction maniériste. La précision avec laquelle il magnifie le découpage de Jonze est souvent étonnante. Plus de vingt ans après sa sortie, Dans la peau de John Malkovich demeure instantanément reconnaissable à la texture de ses images, et le film lui doit en grande partie.
TRéPANATION THEATRALE
Salué pour son inventivité, sa poésie, le métrage a bien souvent été applaudi pour l’exceptionnelle finesse de son scénario, certains esprits un peu chagrins voyant dans le filmage de l’ensemble un petit manuel du cinématographiquement correct inspirant alors la majorité du cinéma indépendant nord-américain. Le métrage prête ici et là le flanc à ce reproche, mais on aurait tort de voir dans ses cadres flottants, dans sa caméra à l’épaule incertaine une simple facilité stylistique.
Anti-héros dont la tragédie véritable est sa propre médiocrité, le Craig interprété par John Cusack vit le dos ployé, se désespérant de reprendre le contrôle de son existence. De trouver les fils qui lui permettront de ne plus être une marionnette. Ou de trouver la main qui saura guider son personnage flottant. Une fois cette donnée appréhendée, la mise en scène de Jonze devient limpide, en cela qu’elle capture toujours l’énergie intérieure des protagonistes, la brusque tension des fils de leur destin, ou son relâchement retors.
Avoir une idée derrière la tête
Tout cela ne se fait pas sans rouerie bien sûr, mais il demeure impressionnant de noter les légères inflexions du cadre, selon que ce dernier capture les états d’âme de Lotte, la prise de pouvoir de Cameron Diaz sur son environnement, ou le délicieux décalage de John Malkovich. Tous composent leurs partitions à la perfection, et le film se plaît à muter avec leurs performances. Sereinement, il les accompagne et peut s’autoriser à lui déléguer la dimension la plus “spectaculaire” du récit, non seulement parce que leurs prestations sont magnétiques, mais aussi parce que le premier scénario écrit pour le cinéma par Charlie Kaufman est un joyau d’une richesse infinie.
Et un joyeux lundi matin à John Cusack
L'éPOPéE RUSSES
Raconter comment une galerie de doux dingues parvient à accéder au cerveau d’un tiers, c’est bien sûr un potentiel de situations absurdes et de gags infinis, dont Dans la peau de John Malkovich explore quantité de facettes, mais c’est aussi une proposition philosophique vertigineuse. Regarder la vie à travers le regard de l’autre, est-ce encore la vie ? Et que se passe-t-il quand Craig prend soudain le contrôle de son hôte ? Le marionnettiste demeure-t-il un auteur, ou se fond-il dans son outil ? On l'a dit, Craig est médiocre et souffre d'abord de ne pas s'aimer. C'est pourquoi il ne peut envisager, "pour réussir" que d'en passer par le simulacre Malkovich, ambitionner de se fondre tout à fait en lui.
Derrière les purs sursauts de fantaisie que réservent ce postulat, comme la surréaliste incursion de la star dans sa propre psyché, véritable cauchemar narcissique peuplé de ses propres clones, se niche un portrait terrifiant de l'humain occidental en coquille vide. Kaufman regarde ses contemporains en entomologiste compassionnel, si bien qu'il ne cache rien de la profonde mélancolie qui l'habite et qui habite son scénario.
Ce dernier, en tant qu'architecture narrative, est déjà remarquablement accompli, en témoigne le portrait de l'amour naissant et fou entre Maxine (éclatante Catherine Keener) et Lotte (Cameron Diaz), superbe d'énergie inattendue et de transgression salvatrice, vécu par Craig comme la pire des souffrances et des humiliations. La finesse avec laquelle l'intrigue nous donne à voir comment le malheureux peut ne rien comprendre à ce qui se joue, jusqu'à devenir prisonnier d'un supplice amoureux éternel qu'on jurerait sorti d'une tragédie grecque arrosée de Prozac, a quelque chose d'absolument stupéfiant.
Une introspection qui tourne mal
Cette propension mythologique, qu'on retrouve dans le nom du personnage joué par Diaz, qui évoque forcément Loth de l'Ancien Testament et ses filles, figures ambivalentes, tour à tour morales et amorales, de chair et de dépassement des interdits, se retrouve aussi dans le rapport, singulièrement intelligent et apaisé, que l'oeuvre entretient avec les notions de genre, d'orientation sexuelle, et la plus évidente notion de liberté.
Sans s'inquiéter jamais d'un discours militant ou pensé comme tel, Dans la peau de John Malkovich accomplit le tour de force de mettre ses anti-héros face à un concept si fort, séduisant et agissant, qu'il va les transformer en profondeur. Utilisant le corps disponible de la star comme une surface de transfert, un masque ou une seconde peau, chacun se lit et se relit, se réinvente, au gré des amours, des désirs, ou des manipulations.
Tantôt pervers, tantôt glaçant, tantôt bouleversant d'humanité, le long-métrage de Spike Jonze devient petit à petit aussi fluide, voire liquide, que la morale de ses protagonistes. Se réinventant et se reconfigurant au gré de leurs névroses, ou de leurs amours, ils nous confrontent soudain à nos fantasmes et à nos angoisses. En narrant la descente aux enfers absurde, médiocre, mais pourtant hilarante, d'un mauvais manipulateur qui perdra ses deux amours et ruinera la coupe de cheveux de John Malkovich, cette fable inclassable soutient notre regarde et nous demande avec une douceur lancinante ce que nous ferions, face à cette porte dérobée.
Cameron Diaz dans un de ses tout meilleurs rôles
Cette réflexion profonde, sur ce que peut bien signifier l'identité, comment nous la dissimulons ou la révélons, contient en creux, à la manière d'une poupée russe, quantité de motifs que Charlie Kaufman et Spike Jonze exploreront plus avant. La fonction du mythe, ou du conte, dans Max et les maximonstres, la matérialité et la puissance transformatrice de l'amour avec Her...
Kaufman lui, explorera ses propres marionnettes dans le stupéfiant Anomalisa. Avec le recul, le sentiment d'avoir assisté, avec Dans la peau de John Malkovich, à une psychanalyse poétique, livrée par deux créateurs à l'aube de leurs carrières respectives est un sentiment troublant, puissant, toujours actif, deux décennies après la découverte de cette inoubliable étrangeté.
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@的时候水电费水电费水电费水电费是的@Pseudo1
Peut-être que ça viendra un jour, même si ce n’est pas une priorité… car à ce compte, ça voudrait dire que tout le monde passe facilement à côté de tous nos « vieux » articles, ce qui est au fond la norme dans la presse… Mais c’est pour ça qu’on les republie et remet en avant régulièrement, pour leur redonner un peu de lumière ,)
Ah ok, je comprends. Merci de votre réponse.
Dommage de ne pas créer un tag ou une rubrique où les rassembler après leur « exploitation abonnés », on passe facilement à coté de ces articles du coup :/
@Pseudo1
Oui, c’est le cas. Exemples récents :
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@的时候水电费水电费水电费水电费是的 la rédac
Je me rappelle d’un rédacteur qui m’avait répondu en comm que vos contenus abonnés devenaient dispos en public après un certain temps. Est-ce bien le cas ? Si oui, comment y accéder ?
(j’ai testé récemment en remontant sur plusieurs contenus dans la catégorie abonnés, mais aucun résultat concluant)