Films

Possession : le cauchemar tentaculaire dont le cinéma ne s’est jamais remis

Par Simon Riaux
14 janvier 2021
MAJ : 20 novembre 2024
Possession : photo, Isabelle Adjani

Il a traumatisé Adjani et des générations de spectateurs. Le chef-d'oeuvre de la Body Horror a marqué plusieurs générations. Pourquoi Possession nous possède ? 

Certains films marquent leur époque et leurs spectateurs si puissamment que plusieurs décennies après leur sortie, malgré leur statut d’œuvres cultes ou de classiques instantanés, ils conservent une aura de mystère presque vénéneuse. C’est le cas de Possession, perçu encore aujourd’hui comme la création la plus éclatante d’Andrzej Zulawski, toujours nimbée dans une légende qui tient autant à sa genèse torturée qu’à l’impact ravageur qu’il conserve sur le public. 

 

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OÙ NAISSENT LES MONSTRES 

Les tenants de l’orthodoxie libérale prédisaient, suite à la chute du Mur de Berlin, la “fin de l’Histoire”, ou l’avènement d’un monde apaisé, débarrassé de l’opposition qui le structura au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale. Ne leur en déplaisent, c’est plutôt le mouvement inverse auquel on a assisté. Plus de trois décennies après les évènements de 1989, c’est plutôt la deuxième moitié du XXe siècle que l’Europe est en passe d’oublier, le souvenir d’un continent coupé en deux, et les déchirements qui l’accompagnèrent. 

La carrière et la vie de Zulawski en témoignent, à un point tel qu’il aura cristallisé ces thématiques dans Possession, récit d’une engeance monstrueuse et de l’horreur jaillie d’une époque, d’un territoire. Mais pour aborder la gestation du monstre, il faut remonter un peu en amont. Le cinéaste entretient des relations houleuses avec les autorités soviétiques polonaises. La Troisième partie de la nuit lui a rapporté de nombreux prix internationaux et la reconnaissance d’un nouveau cinéma polonais, avant que Le Diable ne lui vaille de se retrouver en froid avec la censure locale, qui l’interdit purement et simplement. 

 

photo, PossessionUne séquence presque insoutenable

 

Il se réfugie en France pour tourner L’important c’est d’aimer. Grâce au succès du film, il peut revenir en Pologne, et se lance en 1974 dans la concrétisation de son rêve de toujours. Il souhaite porter à l’écran la fresque de science-fiction imaginée par son grand-oncle, et intitulée La Trilogie Lunaire, qui devient pour le cinéma Le Globe d'argent.  Il tourne 10 mois, en Pologne, en Crimée, au cœur du Caucase, mais aussi dans le désert de Gobi, à 9 jours de la fin des prises de vue, le ministère de la culture voit dans le long-métrage une allégorie évidente de la lutte des Polonais contre le totalitarisme. Le gouvernement interrompt la production et saisit la pellicule, interdisant au réalisateur d’achever sa grande œuvre. Il revient alors en France. 

Andrzej Zulawski revient en France, révolté. Pour le metteur en scène, et comme le relèveront de très nombreux journalistes ou historiens, le régime soviétique devient alors le sein où naissent les monstres, l’entité tentaculaire qui défigure l’Europe et dont il racontera comment elle préside à la mutilation d’une culture. C’est à ce moment que son épouse le quitte. Zulawski boit et écrit. Dès lors, Possession va devenir la suite logique et l’accomplissement de sa carrière. 

 

photo, Isabelle AdjaniIsabelle Adjani, dans son rôle le plus fou

 

TOURNAGE TENTACULAIRE 

Alors encore jeune réalisateur, Zulawski est déjà connu pour ne pas exactement promouvoir la sérénité quand il fabrique un long-métrage, et sa réputation va, bien légitimement, croître avec la production de Possession, aussi complexe qu’éprouvante. Les Américains, plus spécifiquement la Paramount et Dino De Laurentiis, souhaitent produire son prochain film. 

Reclus dans une chambre d’hôtel New Yorkaise, il écrit. Et boit. Le légendaire nabab italien multiplie approches et propositions, mais le réalisateur ne veut pas accepter un de ses produits de commande. Après deux mois d’écriture, il finit par lui présenter le script de Possession. De Laurentiis est éberlué, par la violence et l’horreur qui exsudent du projet, et pense que Zulawski se moque de lui. 

En parallèle, une jeune productrice souhaite rencontrer le metteur en scène : Maire-Laure Rey. Possession sera son troisième film, et une épreuve du feu inoubliable. Son auteur veut tourner le film à Berlin, littéralement au pied du Mur. Le défi est de taille, le quartier en question n’est traditionnellement pas un lieu de tournage, c’est un quartier de la ville sous pression, où, à l’instar de ses personnages, chacun navigue entre tensions sociales, espionnage possible et chape de plomb humaine, morale. Une donnée évidente pour qui découvre le film aujourd’hui : il immortalise une zone de Berlin qui a pour l’essentiel disparue avec la chute du Mur, et en capture une essence incroyablement anxiogène, le témoignage brut d’une Atlantide de béton, à jamais engloutie. 

 

photoCalamar frite

 

Le réalisateur sera implacable avec tous ses collaborateurs. Rétrospectivement, le plasticien qui inventa l'Alien de Ridley Scott, HR Giger, peut se féliciter de n'avoir été en mesure de répondre présent. Il conseille à Marie-laure Reyre d'approcher l'artiste qui a pratiquement construit le xénomorphe et qu'il trouve immensément doué, Carlo Rambaldi. Pour 180 000 dollars, ce dernier doit créer une créature tentaculaire et squameuse. Le résultat est terrifiant et hante encore les mémoires de cinéphiles, mais à quelques minutes du tournage, Zulawski n'est plus satisfait, et demande à Rambaldi de transformer la bête (pendant que les techniciens s'affairent pour modifier l'éclairage) au tout dernier moment. S'en suivront trois jours de tournage, une scène de copulation abominable et un petit morceau d'histoire du cinéma. 

Cette angoisse, Zulawski l’entretient patiemment sur le plateau, à la manière d’un feu dont il espère qu’il consumera bientôt ses comédiens. Sam Neill interprète un mari qui découvre avec effroi que sa femme va le quitter et que son amant n’a rien d’humain, pour décupler chez lui le sentiment d’insécurité, le réalisateur ne lui adresse jamais la parole et organise son isolement. L’acteur va passer la quasi-intégralité du tournage dans une extrême solitude. 

 

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Mais c’est bien Isabelle Adjani qui devra subir une permanente épreuve de force. Elle qui ne souhaitait initialement pas participer au projet l’a rejoint, convaincue par son compagnon, Bruno Nuytten, embauché sur le projet en tant que chef opérateur. Nul besoin de faire de psychologie de cuisine pour comprendre combien l'artiste, qui aime maintenir toute son équipe sous pression et dans un sentiment d'urgence, souhaite décupler ces sentiments chez la comédienne. Incarnation du mal-être qui l'a poussé à écrire, elle doit en plus fournir une performance extrême et particulièrement rude. Zulawski va donc se montrer dur avec elle, mais surtout l'amener à chercher au fond d'elle-même des émotions, un état de tension, qui ne seront pas sans conséquence, comme elle le racontera aux Inrocks en 2019.

 

photo, Isabelle AdjaniLe métro berlinois

 

" Il se donnait en spectacle dans son spectacle, il hystérisait le plateau quotidiennement pour que la contagion opère. Il faisait danser à l'équipe une rumba de démence qu'il justifiait en nous expliquant qu'elle nous évitait de sombrer, surtout moi, et que de fait il fallait faire en sorte que sa cadence ne retombe jamais. J'étais très consciente de la perversité qui se jouait. À la fois ça me dégoûtait, et en même temps, j'ai fait la soumise dans la grotte, j'ai marché dans le long tunnel qui menait à ce que devait être le film"

La longue séquence du métro, tournée en pleine nuit dans les coursives du métro berlinois, transmet d'ailleurs au spectateur un hallucinant sentiment de terreur. Cette scène, au cours de laquelle Adjani se sera blessée et aura manqué de s'évanouir en s'écrasant le front contre un mur, demeure aujourd'hui encore une des séquences les plus saisissantes de l'histoire du 7e Art. Mais l'engagement de l'actrice ne calme pas Zulawski. Il ne se calmera d'ailleurs jamais tout à fait, et quand Isabelle Adjani remportera le prix de la meilleure interprétation à Cannes, on rapporte qu'il la tancera d'un "ça valait quand même la peine de se cogner la tête".

 

photo, Isabelle AdjaniQuand tu as encore oublié ton pass Navigo

 

CALIGULA ANNEE ZERO

Sorti presque en même temps que Chromosome 3, Possession, ainsi que le fera remarquer à plusieurs reprises Nicolas Boukhrief est à la fois un film purement inscrit dans son époque, le récit d'une féminité malmenée aussi bien par son temps que la médiocrité des hommes qui l'entoure, ainsi que la nécessité pour un personnage féminin d'engendrer une forme de monstre qui la menace et la protège. Deux consciences de leur temps, qui traitent de l'avènement de formes dégénérées, avec des passerelles troublantes. La proposition de David Cronenberg a beau demeurer aujourd'hui comme une de ses plus intrigantes, le film de Zulawski est encore considéré comme un chef-d'oeuvre inclassable, assez emblématique des réactions que provoquent les créations du cinéaste.

Souvent regardé avec sidération, voire horreur, comme une monstruosité "hystérique", son univers, de L'Important c'est d'aimer à La Femme publique, aura déconcerté quantité de critiques et de spectateurs, désarçonnés par la violence des sentiments, la rudesse des rapports humains, et la tendance du réalisateur à tout rendre abrasif, à tout porter vers l'explosion. Souvent appréhendé comme un cinéaste hexagonal ou assimilé, Zulawski est ainsi pris pour ce qu'il n'est pas.

 

photo, Possession"Attention chéri, ça va trancher"

 

Pour comprendre le malentendu qui entoure son oeuvre, il faut remonter à un célèbre empereur romain, aux accomplissements aussi funèbres qu'incompris. Pour tous ceux qui ont suivi d'une oreille plus ou moins distraite les cours élémentaires, Caligula est un empereur cruel, pervers, fou, qui causera autour de lui mort et destruction agissant en suivant les soubresauts de sa démence. Cette vision, historiquement admise, classiquement répandue, est pourtant probablement erronée en grande partie.

Noble que sa généalogie ne devait pas mener sur le trône de Rome, Caligula a connu une éducation égyptienne, et c'est à cette mythologie, à cette grille de lecture qu'il s'identifie. Et quand il accède aux responsabilités suprêmes à Rome, il ne se comporte pas en Romain, mais en dieu Egyptien. Nulle absurdité dans ses actes, pas de trace de folie, mais un programme auquel son public ne peut rien entendre.

 

Affiche officielleUne affiche demeurée légendaire

 

De quoi causer incompréhension, puis colère, détestation et révolte. Zulawski n'a jamais été un cinéaste français. C'est un artiste polonais et polonais en tout, qui, réfugié dans l'Hexagone a continué à mettre en scène du cinéma polonais. Mais, curieusement, il a été appréhendé comme un cinéaste français, et donc comme le porteur de motifs plus difficilement défrichables. Alors que son cinéma est d'une parenté transparente avec, au hasard, celui d'un Wajda, pourtant célébré sous nos latitudes. En définitive, le meilleur antidote à cette confusion stylistique demeure sans doute Possession.

Dans ce cri d'horreur plus que partout ailleurs, l'auteur met en scène le trouble, la dualité, l'affrontement entre une humanité fragile, déjà perdue (Adjani) ou méprisable en soi (Sam Neil), dans un espace lui-même déchiré, ici par le Mur. A la manière d'un gigantesque codex, Possession dissèque et analyse le cinéma de son auteur, nous livre son coeur palpitant, et nous donne à voir les tréfonds d'horreur dans lesquels il s'est lui-même précipité.

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sylvinception

De l’hystérie au ridicule, il n’y a qu’un pas, que Zulawski franchissait ici les doigts dans le nez, bien aidée par une Adjani en mode « recherche Cesar désepérément ».

Exaspérant au possible, et ridicule, à défaut d’être terrifiant.

Ikea

J’adore ce film, un classique personnel. Pour moi, on retrouve l’essence du body horror, une réflexion sur l’altérité sous diverses formes qui va ici jusqu’à « l’autre en soi ». Très riche en réflexion derrière l’hystérie des sens que l’on subit quand on le regarde (un film épuisant, vraiment). Le black metal industriel a son film, et c’est « Possession » ! 🙂

Bubble Ghost

Je ne sais pas ce qu’il fume ce chat, mais je suis sur que c’est toujours de la bonne ^^

Nico

Encore une pépite édité par le Chat qui fume!

Simon Riaux

@Karev

Pas vraiment, il y a plutôt fort à parier que comme Mad Movies, EL suit l’actualité des sorties vidéo, et donc de la restauration qui arrive chez Le Chat qui Fume.

Dommage que vous ne soyez pas abonné, vous auriez pu lire qu’on a notamment réalisé cet article grâce à l’excellent livre de François Cau (excellent confrère, qui écrit aussi pour Mad d’ailleurs), qu’on a bien reçu.

Karev

ah, Ecran Large vient de recevoir le dernier Mad Movies.

dahomey

très bon article , merci !