Tout James Bond : On ne vit que deux fois, la plus délirante des aventures de 007 ?

Mathieu Jaborska | 30 novembre 2020
Mathieu Jaborska | 30 novembre 2020

Quelques mois nous séparent encore de Mourir peut attendre, et alors que la dernière aventure de James Bond dans laquelle officiera Daniel Craig attend sagement de pouvoir être exploitée en salles à l'international, Ecran Large ré-explore l'intégralité de la saga consacrée aux aventures de l'agent 007.

Cette fois-ci, on clôture la première ère Connery avec le spectacle pyrotechnique et technologique qui donne un visage au célèbre chef du SPECTRE, tout en massacrant de la James Bond Girl à tour de bras : On ne vit que deux fois.

 

Affiche officielle

 

DE QUOI ÇA PARLE ?

James Bond est mort, vive James Bond ! Présumé kaput après s'être fait (encore) piéger par une de ses conquêtes, James Bond en profite pour enquêter en toute discrétion (retenez bien ces deux mots) sur une affaire étrange : en pleine course à l'espace, les navettes américaines et russes se font mystérieusement kidnapper, ce qui mène à une tension diplomatique faisant passer la crise des missiles cubains pour une partie de ping-pong amicale.

L'espion n'en profite pas pour changer son nom, déjà connu de l'intégralité du monde criminel, mais plutôt pour partir au Japon sur les traces de fauteurs de troubles. Secondé par l'agent local, mais pas aidé par son contact qui se fait bêtement poignarder, il fait le lien entre un chef d'entreprise louche et une conspiration enfouie au pays du soleil levant. Après pas mal de péripéties, beaucoup de racisme et encore plus d'explosions, il découvre le pot aux roses : l'opération est coordonnée de l'intérieur d'un volcan par le chef de l'organisation SPECTRE, engagé par la Chine pour encourager une guerre thermo-nucléaire entre les deux puissances du moment.

Après une bataille rangée aux côtés d'astronautes et de ninjas (un véritable rêve de gosse), 007 empêche in extremis l'avalage de la dernière capsule spatiale et une frappe nucléaire américaine. Heureusement que les Anglais sont là pour contrer le militarisme du pays de l'oncle Sam. Le diabolique Blofeld, lui, prend la tangente, pour revenir plus en forme dans le prochain opus.

 

photo, Donald PleasenceBlofeld joue à chat avec James Bond

 

POURQUOI C'EST BIEN

Fort du succès de GoldfingerOpération Tonnerre avait déjà bien fait péter les compteurs niveau surenchère technologique et désuète. On ne vit que deux fois lui emboite logiquement le pas, poussant à leur paroxysme ses délires. Les amateurs de gadgets et de scènes d'action bondiennes sont aux anges : le rythme de ce 5e opus est tout simplement effréné, et n'épargne pas un spectateur malmené pendant 2 heures.

Tout y passe, du simple mano a mano destructeur de mobilier traditionnel à la guerre totale du climax, où une armée de ninjas (!) envahit une base spatiale (!!), aidée par une James Bond Girl qui garde son bikini depuis la dernière demi-heure de film (!!!). Non sans ironie, le méchant déclare à cet instant avoir de quoi dézinguer "une petite armée". Qu'à cela ne tienne, James Bond et ses nouveaux alliés japonais lui envoient une grande armée dans la tronche.

 

photo, Sean Connery, Akiko Wakabayashi, Akiko Wakabayashi, Akiko Wakabayashi, Mie HamaDeux styles vestimentaires originaux

 

De fait, On ne vit que deux fois constitue peut-être un des sommets du kitsch bondien, loin de la classe modeste des débuts, et très, très loin du semi-réalisme des derniers opus. C'est littéralement la foire aux gadgets, gadgets qui ne sont cette fois pas seulement dans le camp des gentils. En localisant la majeure partie de l'action au Japon, le scénariste Roald Dahl travestit le roman de son ami Ian Fleming pour proposer l'habituelle leçon culturelle délicieusement pétrie de clichés tout en dotant les antagonistes d'un arsenal technologique surpassant les prouesses de la couronne anglaise en la matière. Une suprématie moquée par Bond lui-même, lorsque son homologue japonais suppose que M possède lui aussi son propre train privé.

C'est également l'occasion d'ancrer profondément cette histoire dans son époque. Le Japon, puissance émergente à la fin des années 1960, fait partie intégrante d'un monde à cran, terrorisé par la guerre froide qui fait alors rage. Logiquement, le long-métrage double la menace : 007 doit lutter à la fois contre l'organisation maléfique SPECTRE, dont la méchanceté et le goût pour le grandiloquent ne choqueraient pas dans un serial populaire, et la stupidité des gouvernements américains et russes, pourtant capables du pire.

 

photo"Je me disais bien que ça manquait de ninjas"

 

Une dichotomie qui sied bien à cette période de l'histoire de la saga. Divertissement populaire adepte du bigger and louder (les requins du méchant sont désormais des piranhas, les James Bond Girls, au nombre de 3, décèdent parfois violemment, les décors de Ken Adam atteignent des proportions hallucinantes, aux limites du risible), la saga jouit cependant de son identité britannique. Elle peut donc se moquer ouvertement des politiques américaines, par exemple, tout en continuant de verser dans l'exotisme touristique flagrant.

Notons enfin la première apparition du visage d'Ernst Stavro Blofeld, sans doute le plus célèbre des méchants bondiens, ici campé par un Donald Pleasence très balafré. Le plan de sa révélation, désormais source intarissable de parodies, est resté culte. Une légende bien aidée par la structure du film, qui lorgne presque parfois sur le whodunit très musclé. Il faut attendre le dernier tiers pour découvrir la vérité et la présence de SPECTRE est presque un twist. La franchise commence à largement jouer de sa propre mythologie.

 

Photo On ne vit que deux foisPas du tout une tête de méchant

 

POURQUOI C'EST PAS SI BIEN

Mais ce que beaucoup voient comme une force peut ressembler à une faiblesse. Les cinéphiles encore attachés à la simplicité grinçante de Goldfinger ressortent épuisés de ce tourbillon infernal, s'étirant peut-être outre mesure. D'ailleurs, la première version du scénario prévoyait un retour aux sources ressemblant bien plus à James Bond 007 contre Dr. No qu'à un tel raffut.

Et ça se ressent un peu par moments, surtout quand certaines limites sont franchies, propulsant directement la licence dans les arcanes du kitsch que se plaisent à parodier les Kingsman. Outre la ridicule semi-sophistication du repère du méchant, certaines scènes d'action sont si disproportionnées qu'elles prêtent à sourire. L'espion n'a par exemple pas attendu la bande-annonce de Fast & Furious 9 pour aimanter le toit de ses voitures dans une simple poursuite.

 

photo, Akiko Wakabayashi"Elle est cool celle-l... Ah, elle est morte."

 

Et il n'y a pas que le spectateur qui en prend un coup. Connery, déjà lassé des scénarios répétitifs et craignant de s'enfermer dans le rôle, y parait bien plus fatigué que d'habitude. Il avait probablement déjà signé la fin de son contrat avant le premier jour de tournage, et cela se voit. Il était d'ailleurs peut-être temps, car le passage où il doit se fondre dans la population japonaise ne manque pas de le couvrir de ridicule, en plus de muer sa misogynie habituelle en mépris flagrant. Il faut le voir dans son kimono, sourire maladroitement à la délégation qui parade devant lui.

Exténuant et lui-même un peu au bout du rouleau, le film ne marque pas la fin du premier cycle des James Bond pour rien. La saga est devenue franchise, au sens presque contemporain du terme, avec ce que cela suppose de redites et d'exubérances déplacées.

 

photo, Sean ConneryConnery-san

 

LE BUSINESS BOND

Accueilli par des critiques globalement positives, On ne vit que deux fois est une nouvelle fois une réussite économique. Doté d'un budget de presque 10 millions de dollars, il en accumule 111 millions dans le monde, dont 43 millions aux États-Unis, où il reste en tête du box-office pendant sept semaines. Pour la première fois dans l'histoire de la saga, le score du film ne dépasse pas celui de son prédécesseur. Mais ce dernier avait tant fait péter les compteurs qu'il était extrêmement difficile ne serait-ce que de l'égaler.

En l'état, la marque James Bond se pérennise encore un peu plus auprès du public mondial, et continue de s'affirmer comme un des leaders mondiaux en termes de divertissement à larges audiences. En France, la Bondmania touche 4,4 millions de spectateurs, ce qui est encore une fois moins que les 5,7 millions d'entrées d'Opération Tonnerre, mais qui le classe quand même 4e de l'année 1967, derrière Les Douze Salopards, à peine plus populaire, et bien sûr deux films de Louis De Funès, à l'époque intouchable.

 

photo, Sean Connery, Karin DorLe sexe > la torture

 

UNE SCÈNE CULTE

Chaque James Bond propose sa scène de présentation de gadgets par Q, et cette cinquième aventure ne fait pas exception. Sauf qu'ici, la séquence est à l'image de la démesure du film. Non content de profiter des cigarettes explosives de Tanaka, il convoque son fidèle préposé aux innovations absurdes directement au Japon, lequel se ramène avec un hélicoptère en kit, armé jusqu'aux pales. Histoire d'en rajouter encore un peu plus dans la surenchère (il fallait bien faire plus fort que le jetpack d'Opération Tonnerre), le montage s'autorise une série de jump-cuts qu'on croirait issus d'une vidéo promotionnelle Ikea.

La traditionnelle scène où l'agent use de tous les gadgets présents dans son véhicule pour semer ses adversaires se veut donc aérienne. Confuse, mais résolument spectaculaire, comme le reste, la baston qui aura coûté une jambe au photographe aérien Johnny Jordan a marqué beaucoup de spectateurs, se demandant si la folie des grandeurs de la licence allait un jour pouvoir égaler ça. Oh, s'ils savaient...

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commentaires

Arnaud (le vrai)
03/12/2020 à 15:50

C’est pas dans celui là que Bond va subir une opération pour se brider les yeux et ressembler (lol ...) a un japonais ?

Sinon j’avoue que j’avais adoré cet opus quand je l’avais vu

Yamcha
01/12/2020 à 06:58

'On ne vit que deux fois', ma première rencontre avec des ninjas. Le meurtre avec le fil de soie m'avait marqué à l'époque.

Et j'avais découvert les yakuzas un peu plus tard, dans 'Yakuza' de Sydney Pollack.

Birdy
01/12/2020 à 00:06

Je me marre toujours autant à lire vos coms sous les photos. Merci aux auteurs, et bravo pour l'inventivité, j'ai envie de le dire sur chaque article, c'est fait !

Schmoll
30/11/2020 à 23:08

L'affiche est un des meilleurs visuels qu'on ait pu voir dans cette saga !

MacReady
30/11/2020 à 18:57

Savoir par avance que les notions de racisme et sexisme seront abordées sur un vieux James Bond, c'est censé prouver que c'est pas pertinent ?
Et regarder un cinéma d'hier avec les yeux d'aujourd'hui, c'est censé être un problème ? Syndrome "déposer son cerveau et se divertir" j'imagine. Dommage de considérer qu'un autre point de vue serait gênant, voire agressif.

Les vieux James Bond reflètent une époque où plein de "gros mots" comme culture du viol, sexisme, racisme étaient mis sous le tapis. Et pourtant très clairs à l'écran. C'est bien d'avoir en tête le contexte, de trouver ça quand même divertissant et garder la candeur d'une découverte tout jeune... et c'est bien aussi d'avoir un regard critique, d'accepter des points de vue sans croire qu'ils sont forcément biaisés, exagérés, à côté de la plaque. Plein de gens ont les deux, et c'est encore mieux.

Mx
30/11/2020 à 18:47

Lol, clair, en mode "requin", avec la gueule béante qui s'ouvre, et le pauvre astronaute qui se retrouve tout seul dans l'espace, suite au câble coupé, bonjour l'horreur!!

Kyle Reese
30/11/2020 à 16:57

J'oubliai, j'adore l'intro avec la capture de la capsule soviétique est géniale avec une musique dramatique exceptionnelle qui fait monter le suspens.

Mx
30/11/2020 à 16:30

Idem, la partie au Japon est bien sympa, un peu d'humour ,sa fait toujours plaisir, ce que j'ai toujours aimé dans ce james bond, c'est son coté série-b au charme suranné, qui lui donne un cachet que peu d'autres films de la saga possède, donald pleasance est l'un de mes méchants favoris, j'aime l'humour léger du film, le final est à mes yeux l'un des meilleurs, bref l'un de mes favoris!!

Kyle Reese
30/11/2020 à 15:46

@RobinDesBois

+1

Surtout pour l'incursion Nippone.
L'affiche est vraiment renversante, graphiquement osé pour l'époque.

RobinDesBois
30/11/2020 à 15:05

Avant même de cliquer sur le titre je savais que le mot "racisme" serait inscrit dans cet article mais on a été gâté on a aussi droit en prime à l'inévitable "misogynie" ou comment ne pas pouvoir voir un film qui date de plus de 50 ans autrement qu'avec un regard contemporain. Moi je l'aime bien ce Bond, c'est pas le meilleur, certainement pas celui qui a le mieux vieilli mais il se laisse regarder, il a une atmosphère agréable et l'incursion Nippone est sympathique et dépaysante peut importe qu'elle se construise sur des clichés (qui font parti du charme des Bond), je m'en moque si c'est divertissant et ça l'est.

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