Films

Apocalypto : la fresque historique et sauvage ultime de Mel Gibson

Par Mathieu Jaborska
22 novembre 2020
MAJ : 21 mai 2024
Apocalypto : photo

Peut-être le plus radical des films de Mel Gibson, au cœur d'une guerre critique sans précédent, Apocalypto reste un objet absolument unique à Hollywood. Quoi qu'on en pense, personne n'investira plus jamais 40 millions de dollars dans pareilles expérimentations pour pousser les potards du survival et du jusqu'au-boutisme immersif dans des extrémités inégalées. De quoi en faire une théorie de la reconstitution à part entière ?

  

photo, Rudy YoungbloodRudy Youngblood, habité

 

WELCOME TO THE JUNGLE

Avant d’occuper une place particulière dans l’industrie américaine des années 2000, Apocalypto occupe une place particulière dans la carrière de son auteur. Car en 2004, Mel Gibson est au sommet de sa gloire en tant que cinéaste. Après L'Homme sans visage, il a explosé auprès du grand public en 1995 avec Braveheart, succès commercial mesuré (213 millions de dollars de recette dans le monde pour 72 millions de budget), mais triomphe d’estime chez un public de plus en plus friand de grandes épopées.

C’est juste ce qu’il faut pour mettre en chantier une œuvre aussi provocatrice qu’unique : La Passion du Christ, dont la liberté de ton est garantie par un financement assuré principalement par sa propre structure Icon. Magnifique scandale dont on vous parle plus en détail ici, le long-métrage a définitivement assis son statut d’auteur, refusant la concession et divisant forcément la critique. Et vu l’audace de la proposition, il aurait pu en rester là, si le succès n’était pas au rendez-vous.

 

photoLa Passion du Christ

 

Mais La Passion du Christ est rapidement devenu le plus gros succès classé R de tous les temps, rapportant 612 millions de dollars pour à peine 30 millions de budget. C’est donc l’occasion pour le cinéaste de pousser dans leurs derniers retranchements ses idées, et de se lancer à corps perdu dans un projet quasi-suicidaire, une fresque délirante, telle qu’Hollywood n’en a jamais vu. Apocalypto touche en effet les limites du système dans sa conception et dans ce qu’il montre, si bien qu’il rapporte bien moins que son prédécesseur : 120 millions dans le monde pour 40 millions de budget.

Gibson n’ira jamais aussi loin par la suite, même dans un Tu ne tueras point concrétisant ironiquement un désir pacifique en boucherie absolue. Un film toujours mené par ses deux thèmes de prédilection (la religion et la violence), mais bien moins effronté vis-à-vis de la période abordée et de sa représentation.

Apocalypto est bien à part, dans sa fabrication même, à la fois motivé par un sens de la reconstitution maladif et un goût extrême de la licence artistique. Réaction assumée à l’artificialisation de plus en plus numérique des films d’action et d’aventure, le projet nait d’une collaboration entre Gibson et Farhad Safinia, coproducteur, comme le détaille ce dernier dans un article du Washington Post. Le choix de la civilisation concernée vient après, logiquement.

 

photoL'an pire

 

« Les Mayas étaient bien plus intéressants pour nous. Vous pouvez choisir une civilisation qui est assoiffée de sang ou vous pouvez montrer la civilisation Maya qui était si sophistiquée avec un immense savoir de la médecine, de la science, de l’archéologie et de l’ingénierie… mais aussi être capable de mettre en lumière la sauvagerie rituelle et généralisée qu’ils pratiquaient. C’était un monde bien plus intéressant à explorer. »

Et le travail effectué pour traiter un monde généralement snobé par un cinéma américain classique qui préfère s’attarder sur les conquérants que sur les conquis est colossal. Gibson fait appel à Richard Hansen, un Mayaniste, pour l’aider à conceptualiser, avec le moins de CGI possible, cet univers, traversé de part en part par Patte de Jaguar. Inutile de rappeler à quel point Gibson pousse le vice. Bien que quantité d’articles se soient étonnés de ses choix (le film est tourné en Maya Yucatèque, les acteurs, défiant les lois des canons hollywoodiens, sont quasiment tous mexicains ou latino-américains), ceux-ci se vérifient tellement vite à l’image que leur radicalité est une évidence.

 

photo, Raoul TrujilloPlus badass, tu meurs

 

Mel toi de tes affaires

Pour jauger un peu du poids de cet essai, il est très intéressant de se pencher sur sa réception critique, peut-être la plus violemment hétérogène de la carrière d’un cinéaste qui avait déjà bien titillé la presse avec le choc La Passion du Christ. La question est la même : qu’est ce que Mel Gibson a bien voulu dire ? Selon certains, la réponse est simple : rien. Qu’ils la louent ou la descendent, au point pour Télérama par exemple de qualifier le film de "nanar", la capacité du metteur en scène à se plonger dans le survival pur et dur, iconisant la quête d’un personnage érigé en symbole, est souvent au cœur des débats.

Pour la presse dite « de gauche », les innombrables libertés historiques et certaines descriptions de valeurs au fond bien américaines trahissent un cheval de Troie idéologique – critique récurrente pas aidée par les sorties régulières de l'artiste. Une vraie hiérarchie se dégage de cette fracture. Si les critiques négatives n’épargnent ni le genre du film ni ses approches thématiques, les critiques positives se limitent souvent à cette première particularité. Les plus enthousiastes des journalistes américains s’extasient donc sur la qualité indéniable de la production, niant y déceler un quelconque discours.

 

photo, Dalia HernandezAu fond du trou

 

En France, pays marqué au fer rouge par les théories qui ont émergé aux Cahiers du Cinéma dans les années 1960, Apocalypto résonne comme l’illustration parfaite de l’interprétation qu’on fait souvent du célèbre texte de Jacques Rivette à propos du travelling de Kapo, mouvement de caméra opportuniste par excellence. Forcément, le culte de la violence historique, ici bien méchant, ne plaît pas du tout aux penseurs partageant le mépris de Godard et Resnais pour la reconstitution.

Un constat qui les rend d’autant plus violents que Gibson semble délibérément provoquer les canons du film historique, grâce à un paradoxe qui a déstabilisé bien des spectateurs : malgré un travail de reconstitution aux antipodes des codes hollywoodiens, encore plus pertinent aujourd’hui, alors qu’on accuse de white washing des péplums qui n’ont même pas de prétention historique (coucou Exodus), le réalisateur persiste à tordre les règles à sa convenance, délibérément.

 

photoRise of the warriors

 

MAYA LA BELLE

La vérité, c’est qu’il pioche ce qu’il veut dans l’Histoire, et l’assume totalement. Ainsi, les décors et les costumes s’inspirent de la culture qu’il met en scène, mais aussi d’autres civilisations. Certains se prosternent servilement face à une pseudo-vérité historique présentée comme exacte. D’autres préfèrent jouer à fond la carte de l’anachronisme, pour représenter le fantasme pop d’une époque plutôt que l’époque elle-même.

Gibson navigue entre deux eaux, récupérant ce qu'il veut dans une Histoire de fait intégralement esthétique. Si les looks des personnages sont aussi sophistiqués, c’est avant tout parce que cela leur donne une aura particulière, et le choix de la langue est bien moins un instrument de reconstitution maniaque qu'un facteur d’immersion obligatoire.

Le cinéaste croit en la puissance évocatrice de l’Histoire, qui n’inspire que parce qu’elle est Histoire et parce qu'elle ne s’improvise pas gardienne de la vérité. Le contexte historique est bien plus un moyen sublimé qu’une fin en soi, comme le prouve l’ultime pied de nez du film, l’arrivée totalement anachronique des conquistadors sur la plage. Quasiment une note d’intention aux relents de peinture classique (quel plan!). Il transgresse une ultime fois les codes du genre pour en tirer ce qui l’intéresse vraiment : un point de vue humain et haletant sur un perpétuel cycle de violence.

 

Photo Raoul TrujilloPlus badass tu meurs 2

 

Les propos du réalisateur, qui comparaient les sacrifices mayas à l’envoi par Bush des troupes américaines en Irak ont trop souvent été pris au premier degré. Il ne fait là que pousser un peu la mécanique qui entraîne le long-métrage et fascine son metteur en scène : l’arrivée d’une forme de violence toujours supérieure, annonçant systématiquement la fin d’une civilisation, qu’elle soit amérindienne ou occidentale.

Toute la structure s’articule autour de cette notion, des moqueries systématiques et psychologiquement éprouvantes qui fusent dans le village de Patte de Jaguar (bientôt relativisées par un monstrueux empire conditionné par un capitalisme mortifère) à la probable soumission de ce même empire aux missionnaires espagnols. Et dire que certains ont résumé ça à un racisme post-colonial flagrant, alors que les conquistadors ressemblent plus aux ultimes antagonistes du récit qu’à un deus ex machina salvateur...

 

photoUn instrument de mort particulièrement graphique

 

Moi, maya

En creusant aussi profondément la noirceur de l’humanité, et en piochant à droite et à gauche des références visuelles et sonores incroyablement détaillées (certains comédiens sont des amateurs dont le maya est le seul langage), il s’appuie sur un sentiment bien précis pour donner une crédibilité à son propos, sentiment dont Hollywood et toutes ses précautions d’accessibilité ne peuvent pleinement atteindre : l’empathie.

Tout Apocalypto peut ainsi se construire autour du point de vue de Patte de Jaguar et de son peuple, témoins symboliques de l’anéantissement des sociétés. Peu sont les réalisateurs à s’être autant plongés dans un regard si étranger à la première personne. Gibson et son spectateur, qu’il implique directement grâce à une réalisation redoutable, s’immergent complètement dans la survie d’un homme, face à une barbarie ambiante étouffante. La fameuse séquence du sacrifice, absolument terrifiante, repose par exemple sur une dualité de point de vue (le sacrifié et le survivant) si extrême que la mise en scène se glisse le temps d’un plan fugace derrière les yeux d’une victime dépossédée de son propre cœur et décapitée.

 

photoUn petit air de Kotal Khan dans Mortal Kombat

 

Plus impressionnant encore, le film s’emploie à adopter la vision, mais aussi les croyances du personnage principal. Gibson, pourtant catholique auto-proclamé, fait du mode de vie dépeint une réalité en attestant de la véracité des convictions religieuses de ses protagonistes. L’éclipse miraculeuse, faisant forcément penser aux aventures de Tintin, en devient une véritable intervention divine, dans une logique mystique qui fait le lien avec le genre du survival : le héros doit survivre, et c’est sa détermination et sa foi qui lui permettent d’aller au bout. Ce n’est pas un hasard si la société de production du cinéaste s’appelle « Icon ».

Sa filmographie n’a de cesse de figer sur pellicule la perception de ses héros, toujours des martyrs : William Wallace est un héros, car il se voit comme un héros. Patte de Jaguar est un survivant, car il se voit comme un survivant. De quoi largement échapper au cynisme qui guette ce type de productions, conséquence malheureuse d’un regard bénéficiant de bien trop de recul. Gibson balaye tout ça pour emmener son public à l'intérieur de son œuvre, sans filets, et ne pas les épargner pendant plus de deux heures.

 

photo, Youngblood, Youngblood, Youngblood, Rudy Youngblood, Dalia HernandezTout est dans le regard

 

Car pareille analyse viscérale de la violence qui se tapit dans les sociétés humaines s’accompagne logiquement d’une exécution technique ahurissante, faisant d’Apocalypto un des sommets du survival contemporain, avec Le territoire des loups et The Descent, dans des contextes différents.

« J’ai essayé de faire en sorte que [Apocalypto] comporte plusieurs niveaux de compréhension dans les histoires que je racontais et le sens que vous pouvez en extraire, mais si vous ne voulez pas extraire ce sens, vous pouvez toujours regarder une poursuite à pied sacrément bonne » disait Gibson à The Skinny. On n'aurait pas dit mieux. C’est assurément ce qui fait la marque des grands films.

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Commentaires
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Styl'

…. nullement regretté.

Styl'

@Kyle Reese T’as vraiment été c.. d’écouter les critiques. Apocalypto est une claque monumentale. Je l’ai vu à sa sortie et je n’ai nullement regretter. Mel Gibson est un sacré bon réalisateur!!

Kyle Reese

Rah ! Mais quel con j’ai été d’écouter les critiques négatives et de ne pas avoir été voir ce film au ciné ! Une énorme claque dans la tronche. Totalement radical, totalement immersif qu’on en oublie souvent d’être devant un film. Du pur cinéma.
Une expérience incroyable, l’impression d’être durant 2h devant une fenêtre ouverte sur un moment du passé en prise directe. Mel Gibson atteint par la grâce, je comprend maintenant.
Merci encore pour la critique.

caribou

Dans mon top 5 de tous les temps. Mel , ou est tu ????????????????????

Xbad

@alulu
Haha Excellent,
la passion du Christ aussi en sortant du cinoche ça mettait un gros coup , mais celui là reste bien au dessus pour moi

alulu

J’ai encore la marque des doigts de Mel sur ma gueule.

Ozymandias

J’avais beaucoup aimé ce film à l’époque..

bennn

Une dépiction formidable de la fin d’une civilisation. La force et l’angoisse existentielle procurée par le film n’est que plus puissante aujourd’hui. Tout est là visuellement, à l’image d’un Mad Max Fury Road. Miller étant probablement le seul autre réalisateur contemporain à même d’atteindre cette portée mythologique au sein d’un film d’une maestria visuelle à la viscéralité qui ramène toute la concurrence à ses études. Un véritable chef d’œuvre.

Flash

C’est juste du très grand cinéma et qui confirme que Gibson est l’un des plus grands réalisateurs de ces dernières décennies.

Rayan Montreal

Une merveille qui a met Mel Gibson définitivement en haut toute en haut et meme sur le trône des réalisateurs