Ad Astra, The Lost City of Z, La Nuit nous appartient... pourquoi James Gray est un maître en sept scènes sublimes

La Rédaction | 19 septembre 2019
La Rédaction | 19 septembre 2019

À l'occasion de la sortie de Ad Astra au cinéma, on redit notre amour pour James Gray à travers des scènes fantastiques de sa carrière.

James Gray est un fin technicien et le confirme encore une fois avec son sublime Ad Astra porté par le talentueux Brad Pitt. Après vingt ans de carrière, le réalisateur est au sommet de son art et a réussi à offrir en sept films, des magnifiques réflexions fraternelles et paternelles tout autant qu'une étude poussée de New York sur plusieurs époques.

Bien que son dernier film ait plutôt divisé la rédaction, le cinéaste américain est considéré comme un des plus grands réalisateurs contemporains à Ecran Large. Nous nous sommes donc penchés sur plusieurs des scènes cultes ou marquantes de sa filmographie. Pêle-mêle avec quelques spoilers évidemment !

 

 

THE YARDS - LA MORT D'ERICA

Difficile de comprendre comment The Yards a pu être un échec à ce point en salles, avec son casting en or (Mark WahlbergJoaquin PhoenixCharlize TheronFaye DunawayJames CaanEllen BurstynJames Caan), à moins de savoir que Harvey Weinstein a lutté contre James Gray, et enterré le film. Il aurait d'ailleurs été privé de sortie tout court si le Festival de Cannes ne l'avait pas accueilli.

C'est une tragédie, et le film lui-même est une magnifique tragédie, qui joue déjà les motifs de La Nuit nous appartient 7 ans avant - affrontement entre frères symboliques, dilemme moral autour du bien et de la justice, déchirement entre le coeur et les liens du sang. Sauf que The Yards va plus loin encore, avec une brutalité et une noirceur étouffantes.

Erica, le personnage féminin au centre de l'histoire, en est le parfait symbole. Ses sentiments pour le héros sont des sentiments partagés, mais interdits et cachés, puisqu'ils sont des cousins, dont l'amour a été consommé pendant leur jeunesse. Le secret ronge la famille, et le barrage ne demande qu'à céder. Erica en sera la victime violente, dans une scène terrible et beaucoup plus brutale que la disparition symbolique d'Eva Mendes à la fin de La Nuit nous appartient

Il y a ici deux personnages blessés, qui abandonnent leurs masques dans le désespoir et la peur, et se débattent - elle pour s'échapper et cesser la mascarade, lui pour la maintenir. La lutte est animale, entre la sensualité, l'impuissance, la bagarre entre enfants aussi. Il n'y a que des pleurs, des soupirs, de la haine (de l'autre, et de soi), un déchirant "Laisse-moi tranquille". Puis, un cri. Et la fin.

James Gray ne joue pas sur les effets de mise en scène, la musique disparaît peu à peu, et il laisse ses acteurs fantastiques (Charlize Theron et Joaquin Phoenix) occuper la scène. Il n'y a que ces flashs noirs pour avertir de la tragédie à venir, et des portes funestes qui vont s'ouvrir pour englourir Erica. Le choc est total.

 

  

LA NUIT NOUS APPARTIENT - OUVERTURE

La Nuit nous appartient raconte comment un homme, qui a tenté de fuir sa famille pour embrasser le Rêve Américain, ou la représentation qu’il s’en fait, va être obligé d’abandonner tout ce qu’il a bâti pour retrouver les siens. Sous ses airs de polar tout droit sorti des seventies, le film explore une idée terrible et simple : on n’échappe jamais aux siens, et tenter de s’en distancer, c’est devoir tôt ou tard tout recommencer à zéro à leurs côtés.

Ce fatalisme presque shakespearien, on le retrouve dans la phénoménale ouverture du film. Sur le papier, un programme digne d’un vieux clip faisandé, où un patron de boîte profite de la nuit pour embrasser goulûment une femme invraisemblablement sexy, la caresser, avant de contempler son empire. Devant la caméra de James Gray, le tableau se fait rêverie mordorée, accompagnée de Heart of Glass de Blondie, deux emblèmes bientôt pulvérisés par l’image d’une foule se déhanchant sur la musique du club. Car ici, tout est faux.

Lascivité, costumes, décoration pseudo-classieuse, lumière, et musique sont autant d’éléments divers qui s’entrechoquent sans se mélanger. Tout ici est trop fort, trop grand, trop artificiel, comme nous l’indique une caméra qui préfère le plus souvent scruter les personnages en plongée, rappelant combien leurs actions sont insignifiantes, en dépit des airs de puissance qu’ils se donnent, et de la charge érotique qui les meuve.

 

 

 

LA NUIT NOUS APPARTIENT - COURSE POURSUITE

James Gray n'a jamais été un cinéaste de l'action, et c'est donc sans surprises que lorsqu'il la filme, le réalisateur innove en bouleversant les codes et déjouant les attentes. Ainsi, l'une des scènes les plus frappantes de sa filmographie est sans aucun doute la course-poursuite qui est au coeur de son troisième long-métrage : La Nuit nous appartient.

Usant d'un dispositif très resserré, James Gray nous enferme au coeur de la séquence. À l'image des personnages, le spectateur est bloqué, livré à lui-même et doit se débrouiller seul pour essayer de distinguer entre les gouttes le drame qui se déroule devant lui. Avec le calme et l'assurance des premiers instants suivis par l'effroi et l'angoisse, la scène rappelle d'ailleurs (un peu) la séquence mythique en voiture des Fils de l'homme d'Alfonso Cuarón.

Sauf que là où le Mexicain livrait un plan-séquence impressionnant et élégant, l'Américain préfère se jouer de cadres flous, mouvants, abrupts... pour plonger le spectateur dans un état de confusion permanent. Avec des gros plans, des regards perdus et inquiets, cette pluie battante... le personnage incarné par Joaquin Phoenix, qui pensait pouvoir contrôler tout ce qui l'entoure, se retrouve dépassé et en surrégime. Tout va trop vite, le personnage ne peut rien faire et est obligé de subir les conséquences de ses actes en les voyant retomber sur son père d'un coup de fusil assommant.

S'en suit alors un silence de mort assourdissant, accentué par la musique pesante de Wojciech Kilar et où les cris de détresse du personnage de Phoenix ne permettront pas d'empêcher la funeste conclusion de cette attaque soudaine. Déchirant.

 

 

TWO LOVERS - LE RENONCEMENT

Leonard ne sait pas vraiment quoi faire de sa vie ni de son cœur. Ses parents lui présentent Sandra, avec qui ils espèrent le marier. De son côté, il fait la connaissance de Michelle, une nouvelle voisine, dont le charisme et le charme le perturbent immédiatement. Hésitant entre deux femmes et deux projets de vie irréconciliables, il devra faire le deuil de ses rêves et arrêter un choix.

C’est précisément l’objet des six dernières minutes du film, au cours desquelles il réalise que malgré la force de ses sentiments, malgré son désir profond d’échapper au conditionnement familial, il va rejoindre les siens et renoncer à tout pour mener l’existence qu’ils lui ont choisie. Alors qu’il jette sa bague dans un geste de rage, Leonard (Joaquin Phoenix) est pour la dernière fois l’unique objet de la caméra de James Gray. C’est lui qui occupe l’espace, c’est au diapason de ses sentiments qu’évolue la musique.

Et quand il récupère le bijou pour finalement l’offrir à Sandra (Vinessa Shaw), la mise en scène se métamorphose. La présence de Leonard se fait désormais plus secondaire, elle se conjugue avec les nombreux individus qui peuplent l’appartement de ses parents, et surtout à celle de Sandra, qui note son émotion, sans toutefois pouvoir deviner d’où elle provient. À la fois ironiques et fatalistes, les cordes de guitare soulignent l’émotion qui s’empare d’elle, quand justement, Leonard, lui, semble disparaître tout à fait.

Avec une remarquable économie de moyens, le film détourne la conclusion classique de la comédie romantique, pour faire de l’union de ses deux héros un renoncement à l’individualité et une capitulation devant leur héritage social et familial. Terrassant.

 

 

THE LOST CITY OF Z - LA VOYANTE

Tout au long de ses 2h20, The Lost City of Z marque les esprits et recèle de séquences intimes, tragiques et captivantes. Parmi les deux scènes que nous avons choisies, celle-ci se situe au moment de l'immixtion sur le front de la Première Guerre mondiale. Avant de lancer une attaque, le groupe a réussi à capturer une voyante russe et Percy Fawcett (Charlie Hunnam) va se laisser compter la bonne aventure. Une scène particulièrement troublante qui offre un ultime tournant au film et qui relance les rêves de découvertes de l'explorateur.

En effet, les multiples yeux de ses soldats l'observant deviennent ceux des Indiens d'Amazonie, la terre boueuse se transforme en jungle et toute l'obsession de Fawcett pour la citée perdue de Z refait surface. Finalement, la sauvagerie décriée par le monde civilisé est partout et surtout dans ses tranchées, où des hommes vont périr par centaines quelques secondes plus tard. Le salut se trouve donc ailleurs. Son désir de trouver cet eldorado est plus qu'une obsession c'est une obligation, le fondement de sa vie, le destin qui l'attend. Plus rien, ne pourra l'empêcher de suivre ses convictions, quitte à détruire sa famille.

Ce n'est d'ailleurs pas anodin si quelques minutes plus tard, avant le champ de bataille, il embrassera un dessin de cette jungle et non une photo de sa femme ou de ses enfants. Pire, lorsqu'il tombe, assommé par le souffle d'une bombe et le gaz propagé par l'ennemi, sa dernière vision est celle de cette forêt lumineuse qui semble s'éloigner pour toujours et non sa famille.

Le désir et l'amour de Fawcett pour l'inconnu le hantent et sont devenus plus fort que ce qu'il a construit en Angleterre. S'il partait à l'origine en exploration pour redorer le blason de sa famille, son dessein est plus grand désormais, sa vie va au-delà et l'Humanité aspire à plus. Après tout : "Il faut vouloir saisir plus qu'on ne peut étreindre, sinon à quoi le ciel serait bon ?".

 

 

THE LOST CITY OF Z - SCÈNE FINALE

Depuis son ouverture, The Lost City of Z s’est amusé à jouer la carte de l’odyssée avec un réalisme et une sécheresse impitoyable. Récit d’une transcendance qui paraît ne jamais venir, d’une aventure menée par un homme désireux de redorer le blason de sa famille, cette plongée dans la jungle équatoriale révèle progressivement une déprimante condition humaine. Fawcett, pour sauver sa famille, l’abandonne un peu plus à chaque voyage, inexorablement.

Mais, par un tour du destin et de son ironie, c’est sa folie, le drame qu’elle engendre, qui rapportera au sien une forme de terrible apaisement. Après la mort de l’explorateur et de son fils aîné, son épouse se voit remettre ses effets par les institutions. Abattue, endeuillée, elle sort du bureau où elle vient d’être reçue. Face à elle, un salon rempli de végétation, irrésistiblement attirée par le dispositif, la veuve entre d’un pas calme et décidé dans ce corridor de fougères et y disparaît, le bruit de ses pas progressivement balayé par les sons, distants de la jungle.

En un plan fixe d’une simplicité enfantine, à la composition évidente, nimbé d’une lumière évoquant un rêve du Caravage, James Gray nous raconte comment dans la mort, l’horreur et le drame, toute une famille se sera perdue, jusqu’à l’héroïne interprétée par Sienna Miller, qui n’aura d’autres choix, pour retrouver les siens, que de s’abandonner à un dédale mental aussi fatal que la jungle qui a dévoré son mari et leur enfant. Évocateur, poétique, et bouleversant.

 

 

AD ASTRA - COURSE POURSUITE LUNAIRE

Avec La Nuit nous appartientJames Gray avait déjà offert une sublime course-poursuite bluffante tout en déjouant les codes en offrant une séquence anti-spectaculaire au possible (on en parlait plus haut) et pourtant fascinante. Dans Ad Astra, il réitère cet exploit dans une séquence sur la Lune lors du périple spatial de Roy McBride, le personnage principal incarné par Brad Pitt.

Avant cette séquence, on comprend que la Lune a été commercialisée par l'Homme, mais on apprend aussi que certaines zones sont en guerre depuis quelques mois pour se départager des régions, entre prises d'otages et attaques de rovers. Et justement, pour continuer sa mission, Roy McBride doit traverser l'une d'entre elles et les choses vont évidemment mal tourner.

Alors que la traversée s'annonce magnifique avec la Terre en vue, des véhicules non identifiés commencent à attaquer les rovers de la Nasa. S'engage une course-poursuite folle où la tension monte crescendo en fonction des incidents de la mission (véhicules qui explosent, conducteurs qui perdent le contrôle, passagers tués...) jusqu'au moment où Roy McBride ne peut finalement que compter sur lui-même pour survivre et mener à bien cette mission.

En plus de livrer une superbe séquence jouant de la musique et d'un découpage précis pour accentuer la tension, le cinéaste isole donc son personnage principal. De manière puissante, évocatrice et sans artifice, James Gray évoque ainsi le mal qui ronge Roy McBride : la solitude, thématique au coeur du film et de la réflexion sur l'Humanité. Malin, intelligent et divertissant, le combo parfait.

 

commentaires

martha
27/09/2019 à 03:10

Mon mari m'a quitté pour son ex-femme, ce n'était que 2 ans de notre mariage. La chose la plus douloureuse que j'ai été enceinte de notre deuxième bébé. En fait, je pensais que c’était fini, que j’avais tout perdu jusqu’à ce que ma meilleure amie me connecte au prêtre manuka; j’ai fait tout ce que je devais faire et j’ai eu un sort d’amour pour ramener mon mari. Mon mari non seulement est revenu mais m'a aussi acheté une nouvelle voiture et nous allons aux bahamas le mois prochain pour une semaine de vacances.Merci à (lovesolutiontemple1@gmail.com) (priestmanuka@yahoo.com) (whatsapp +393512671600) pour tout .

Geoffrey Crété - Rédaction
21/09/2019 à 14:13

@Mx

C'est une sélection. Il n'y a ni Little Odessa ni The Immigrant, et l'idée n'était absolument pas de refaire sa filmo, mais revenir sur des scènes qu'on trouve puissantes et mémorables.

Mx
21/09/2019 à 14:01

et little odessa, alors?

La Rédaction - Rédaction
19/09/2019 à 22:11

@K
Nous avons bien dit "va" et non "veut". Michelle l'a planté, il n'a plus d'autre choix. Nous sommes donc d'accord :)

K.
19/09/2019 à 21:13

"au cours desquelles il réalise que malgré la force de ses sentiments, malgré son désir profond d’échapper au conditionnement familial, il va rejoindre les siens et renoncer à tout pour mener l’existence qu’ils lui ont choisie."

Heu il ne décide pas de rejoindre les siens et renoncer à son idylle avec Michelle, c'est cette dernière qui lui met un râteau tragique pour aller rejoindre son amant fortuné en abandonnant Leonard qui était prêt à tout pour partir avec elle. Attention à bien revoir les films Ecran Large sinon votre interprétation tombe à l'eau ;)

Constantine
19/09/2019 à 19:45

Two lovers Et. we own the night sont vraiment des films frères avec des fins très proches et toue aussi déchirante l’une que l’autre( basées sur le renoncement) ....de vrais crève cœur...


19/09/2019 à 16:35

La course poursuite de la nuit nous appartient, best course poursuite ever (avec celle de les Fils de l'homme de Cuaron).

Matt
19/09/2019 à 15:35

Difficile de résumer en 7 scènes le cinéma de James Gray. Ça a dut être de vrais choix cornélien!
La scène de la boite de nuit dans Two Lovers est juste un vrai morceau de bravoure entre trouvailles visuelles, montage invisible sur un enchaînement de corps qui dansent en gros plan et impro de Phoenix se déhanchant dont le réal a failli louper la captation d'ailleurs car il n'était pas au courant.

Sigi
19/09/2019 à 15:35

Encore plus fou quand on sait que la pluie a été entièrement rajouté en CGI (course poursuite de La Nuit Nous Appartient). Et la séquence "Blondie" n'est pas l'ouverture du film. Une série de photographies de flics la précéde, servant de carton-titre par la même occasion.

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