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Anna, Lucy, Nikita et les autres : mode d’emploi des gros clichés d’un mauvais film de Luc Besson

Par Simon Riaux
7 mars 2021
MAJ : 21 mai 2024
40 commentaires

Anna, la dernière catastrophe de Luc Besson, condense beaucoup de ses tics. Retour sur les clichés qui nous pompent l’air.

Affiche

Lucy, ce soir à 21h05 sur TF1.

Réalisateur perçu comme incroyablement novateur durant les années 90, il a imposé un style tonitruant, techniquement à la pointe du cinéma français, et aux ambitions divertissantes qui tranchaient alors radicalement avec le tout-venant de la production hexagonale. Mais depuis quelques années, de déroutes financières en cataclysmes artistiques, l’aura de Luc Besson, réalisateur et producteur, s’est ternie.

S’enfermant dans un système et dans une recette toujours plus simple, l’artiste et industriel a sorti ces derniers jours Anna, proposition de film d’action qui évoque un décalque, non seulement de Nikita, mais de l’ensemble de ses fabrications récentes. Alors que nous revenons dans notre critique sur l’échec du film, on s’attarde un instant sur les stéréotypes qui ont dévitalisé les longs-métrages EuropaCorp, et qu’on espère ne plus voir de si tôt.

 

photo, Sasha Luss« Tout, tout est fini entre nous »

 

LA TRIPLETTE MANNEQUIN/TUEUSE SUPER HOT

De Nikita aux Transporteur, en passant par From Paris with love ou encore 3 Days to Kill ainsi que Colombiana, la femme Bessonienne s’est progressivement déshumanisée. Si la fragilité d’Anne Parillaud, tueuse en permanence au bord de la crise de nerfs, avait des airs très artificiels, l’héroïne avait au moins pour elle une sensibilité débordante. Des failles qui sont devenues des clichés à part entière, pour finalement s’avérer artificielles puis se gommer. Le parcours de la femme Bessonienne, liane infinie au corps supposément parfait, mais irréel, revêche, mais si portée sur le massacre de masse qu’elle en devient glauque, ressemble à celui de Lucy.

Soit la métamorphose d’un être humain en machine anonyme, dont la seule marge de progression semble être dans l’annihilation de l’émotion au profit d’un ballet de mort.

 

photoMannequinat option troussage hôtelière et carnage filmique

 

LA FEMME « FORTE »

Hier, c’était une criminelle toxicomane enrôlée par les services secrets, littéralement la clé pour sauver l’univers, ou encore Jeanne d’Arc et Aung San Suu Kyi. C’était Isabelle Adjani en iroquois qui venait cracher symboliquement à la face des bourgeois, et se jouait avec malice de tous. Aujourd’hui, c’est une pauvre fille transformée en mule par la mafia coréenne, une aventurière de l’espace qui rêve de se marier, ou encore la mannequin Sasha Luss qui joue une pauvresse de l’URSS chopée par un agent secret qui la transforme en fausse mannequin qui piège de gros porcs.

Non seulement la recette s’épuise et Besson s’autoparodie (consciemment ou inconsciemment), mais le scénariste et réalisateur semble emprisonné dans le passé : le cliché de la femme badass tourne désormais dans le vide. Dans les années 90, Nikita était un personnage fort et spécial dans le paysage, et Leeloo apparaissait comme un être unique en son genre, sortie d’une BD pour s’imposer d’emblée sur grand écran. Aujourd’hui, la femme forte est devenue un stéréotype usé jusqu’à la moelle, repris dans tous les sens (pensée pour Colombiana, production Besson co-signée de sa plume), et qui a donc besoin d’autres arguments et raisons pour exister dignement. Une femme capable de tabasser des hommes, ça n’est plus un pitch. Pire encore : ce qui semblait être moderne et féministe dans ces personnages d’hier, apparaît maintenant régressif et désuet.

 

Photo Zoe SaldanaFemme vénère numéro 14

 

Si l’idée du cerveau qui tourne à 100% pour donner des capacités surhumaines apportait une dimension amusante à Lucy, Anna, elle, n’a rien d’autre que son allure et ses guns. Abstraction totale qui révèle tous les mauvais motifs post-ado de l’écriture (elle est belle, mais badass, fragile, mais cite Tchekov, toute mince, mais capable de mettre des gorilles à terre, porte de beaux sous-vêtements, mais te tape si tu la touches…), cette héroïne n’a plus rien à mettre pour cacher le vide qui préside.

Que Luc Besson ait casté une mannequin apparue dans Valerian et la Cité des mille planètes, qui a autant d’expérience comme actrice que Rie Rasmussen sur Angel-A, mais moins de talent, est presque la cerise sur le gâteau de la clarté.

 

Photo Scarlett JohanssonVoilà qui est très très fort

 

LES CONCEPTS EN CARTON

Chez Europacorp, on ne nous prend pas pour des billes. La preuve, même le film d’action le plus décérébré possède un concept un peu malin. Dans Anna il s’agit de celui de la poupée russe, l’héroïne étant littéralement « une femme, dans une femme, dans une femme ». Sauf que comme trop souvent, le film en use grossièrement, pour justifier des allers-retours temporels qui masquent mal la vacuité du scénario.

Et que dire de ce Jason Statham, de plus en plus bastonneur et de moins en moins Transporteur, de cette Lucy qu’on nous annonce super intelligente, mais dont on a bien du mal à voir un symptôme de synapse, Liam Neeson qui abandonne de plus en plus vite ses talents d’enquêteurs pour se transformer en bourrin de l’espace dans la trilogie Taken… Ces productions qui nous font miroiter des idées dont elles ne savent pas quoi faire, ça commence gentiment à nous courir sur le haricot.

 

Photo Scarlett JohanssonC’est donc ça, être intelligent

 

LES TITRES PRÉNOMS

Nikita, LéonLucyAnnaAngel-A… Bon au moins on sait à qui on a affaire, mais cette multiplicité de prénom use. Elle provoque un effet de masse aux conséquences désastreuses.

Premièrement, elle a tendance à uniformiser des personnages différents. Deuxièmement, on ne va pas se mentir, ces titres, surtout mis bout à bout, sont loin d’être mémorables. De même, les derniers entrants de cette liste étant nettement moins bons que les premiers, leur réputation a tendance à les contaminer et ternir, lentement mais sûrement, leur éclat, tout en diminuant le souvenir d’une proposition unique et inoubliable.

Et enfin, ces enchaînements de prénoms ont un effet pervers, celui de rappeler instantanément les nombreuses caricatures de la maison Europacorp, dont plusieurs observateurs ont pointé du doigt la lourde tendance à avoir recours aux formules, répétées ad nauseam.

 

Photo Anne Parillaud Nikita, première de son titre

 

LES BASTONS ABSURDES

On ne crache jamais sur une bonne baston des familles. Mais dans Anna on dépasse le point de non-retour que Lucy tutoyait déjà gentiment. L’énorme succès avec Scarlett Johansson criait déjà haut et fort combien la surenchère techniquement inaboutie menaçait le cinéma de Luc Besson, désormais grand ordinateur de choucroutes garnies au plomb, plutôt que d’expérimentations spectaculaires. Dans Anna, au cours d’une scène débutant dans un restaurant et évoquant directement Nikita, le cinéaste montre clairement ses limites.

 

photo, Luc Besson« Voilà, là tu lui arraches la colonne vertébrale en toussant »

 

Son héroïne doit exécuter un contrat, mais se retrouve rapidement avec la moitié de la Mère-Patrie sur le dos, obligée de découper de l’homme de main au large. On n’aurait rien contre, mais malheureusement, on n’y croit pas une seconde.

C’est bien beau de donner le premier rôle à Sasha Luss, mais personne ne peut croire décemment que la top model taillée à la serpe ait en réserve suffisamment de puissance pour démembrer du russe en costar, égorger des gens avec un chargeur vide, ou tout simplement mettre des dizaines de brutes KO instantanément. Là où Nikita – et plus récemment Red Sparrow ou encore Atomic Blonde – mettaient justement en scène les limites physiques de leurs personnages, Besson donne l’impression de s’en moquer et zigouille totalement la suspension d’incrédulité.

 

photo, Sasha LussPan-pan boum-boum

 

LES ACTEURS EN VACANCES

Tout a commencé avec Le Cinquième ElémentBruce Willis dans un blockbuster français ? Tout le monde était en émoi. Mais il fallait beaucoup d’imagination pour croire que le pachyderme teint en blond qui occupait pesamment l’écran était bien l’interprète d’Une journée en enfer. Absent à lui-même, le comédien débite ses répliques, visite les décors, mais n’incarne jamais. Depuis ce précédent, on a le sentiment que le célèbre producteur et réalisateur français n’a cessé d’inviter de grandes stars hollywoodiennes au coeur de ses projets. Mais plus pour roupiller que jouer la comédie.

 

PhotoBruce Willis, embarquant sur Air Besson

 

Le souvenir de Guy Pearce réduit à du cabotinage extrême dans Lock Out (Sécurité maximale), mimant douloureusement Kurt Russell est une source de souffrances. Mais que dire de John Travolta dans From Paris with love ? Alors oui, on pourra arguer qu’il y a là-dedans une légèreté et des airs de nanars pas foncièrement désagréables. Mais on doute que ce soit l’intention de base de ces productions.

De même, rien n’indique que Liam Neeson devait entraîner le héros de Taken vers des sommets de malaise durant le troisième épisode. Bref, des castings prestigieux pourquoi pas, mais pourquoi ne rien leur donner à faire.

En témoignent Cillian Murphy et Luke Evans, se débattant dans Anna pour ne proposer… rien moins qu’une remarquable imitation d’AVC.

 

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Ssird

Un classique sur la méthode Besson https://www.youtube.com/watch?v=GJ1ySirkOAE

Greg

Pardon Simon, mais grave oubli dans cette article que de ne pas citer Mozinor et sa vidéo sur la Méthode Besson et son « générateur de scénario » !!

Simon Riaux

Pour tout vous dire les gars j’étais sûr de l’avoir mise.

Cheval

Évidemment sans oublier cette tendance croissante de Besson à s’autosu… s’autociter dans ses films, comme si le reste de sa filmo etait condamnée à graviter autour de ses succès. J’ai l’impression qu’il pense être aussi connu aux Etats-Unis qu’un Spielberg ou qu’un Cameron. Ce sans doute pourquoi la promo de ses films insiste autant sur lui (sa photo avec les deux acteurs de Valerian en costume, et sa pose de super-héros avec la veste, je m’en remet toujours pas). Dommage, vraiment dommage pour quelqu’un d’aussi talentueux qu’à ses débuts.

Arnaud

Ben oui Mr Riaux, on ne peut pas parler des films de Besson sans parler de Mozinor voyons :p
Mias bon faute rattrapée, tout va bien 🙂