Godzilla : on revient sur le Roi des Monstres et ses multiples visages

Christophe Foltzer | 25 mai 2019 - MAJ : 25/05/2019 16:08
Christophe Foltzer | 25 mai 2019 - MAJ : 25/05/2019 16:08

Avec presque 40 films au compteur et énormément de déclinaisons sur d'autres médias, Godzilla fait figure d'institution dans le patrimoine du cinéma mondial. Avec la sortie de Godzilla II : Roi des Monstres le 29 mai prochain, on s'est dit qu'il méritait bien qu'on se penche sur son cas parce qu'il a beaucoup de choses à nous raconter.

Mettons d'emblée quelques règles au point : ce dossier ne sera pas une plongée en profondeur dans la mythologie de Godzilla, tout comme il ne parlera pas de tous les films et oeuvres dans lesquels il apparait. On ne résume pas une carrière de 65 ans en quelques lignes. Ce serait illusoire, schématique, stupide, prétentieux et vain.

 

photoUn retour très, très attendu

 

Pourtant, lorsque l'on regarde le parcours de la créature, on se rend compte qu'elle a connu une grosse évolution, physiologique, dramaturgique mais aussi plus en profondeur, dans sa raison d'être même. Comme tout personnage de fiction emblématique resté dans les mémoires, Godzilla est une métaphore de quelque chose, le symbole d'une époque, d'un peuple ou d'une idée. C'est à cet aspect que nous allons nous intéresser.

Pour ce faire, ce dossier ne se limitera qu'à quelques thématiques, traduites sous la forme de quelques films, japonais et occidentaux. Que les puristes de la saga nous pardonnent par avance, ce dossier ne leur est pas forcément destiné et il ne traitera le sujet qu'en surface. Pour les autres, considérez-le comme une introduction à cette mythologie, une rampe de lancement vers un univers riche en surprises et en découvertes. Dans le feu et les cendres.

 

photoAllez, c'est parti

 

CHAPITRE 1 : NAISSANCE D'UN MONSTRE

Si Godzilla est la figure de proue du Kaiju Eiga (le cinéma de monstres japonais), ses origines sont paradoxalement plus à chercher du côté de l'Occident et de... King Kong.

En effet, le chef-d'oeuvre de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack sorti en 1933 avait durablement marqué les esprits, voire les avait traumatisés, en rendant l'impossible possible et le monde entier s'était ému du destin tragique du grand singe dont la seule faiblesse avait été de tomber amoureux d'une humaine.

 

photo King KongKing Kong

 

Après la Seconde Guerre mondiale, les Etats-Unis se lancent dans une production soutenue de films fantastiques et de science-fiction. En ligne de mire, le combat contre l'URSS et les communistes, les débuts de la guerre froide et le fait que l'ennemi réel se retrouve traité à la sauce extra-terrestre ou insectoïde à la moindre occasion dans la multitude de séries B produites à cette époque.

Mais c'est aussi l'occasion de ressortir King Kong au cinéma un peu partout dans le monde au tout début des années 50. Avec un franc succès encore une fois. La thématique exotique et le fond dramatique de l'histoire touchant une population encore marquée par le conflit mondial. C'est cette ressortie qui donne des idées aux producteurs japonais.

 

photo GodzillaLe premier Godzilla

 

Tomoyuki Tanaka, producteur aux mythiques studios de la Toho, décide alors de créer un monstre typiquement japonais et il se met au travail. Avant de trouver sa forme définitive, Godzilla passe par différents stades, que l'on retrouve d'ailleurs dans son patronyme original : Gojira. Une contraction entre "Gorira" (gorille) et "Kujira" (baleine) puisque, au départ, Godzilla avait été envisagé comme un croisement entre ces deux animaux (renforçant ainsi encore plus la filiation inconsciente avec King Kong).

Après quelques passes sur le scénario, le film est tourné par Ishirô Honda et Godzilla sort au Japon en 1954, avec le succès que l'on connait.

 

photo GodzillaPas là pour plaisanter

 

CHAPITRE 2 : L'ENFANT DE LA BOMBE

Si, du fait du culte shintoïste très présent au Japon, Godzilla est toujours rattaché à la nature, dans le premier film, il est une menace, un antagoniste, un monstre qui veut nous détruire. Dernier représentant d'une race de reptiles préhistoriques et amphibiens, il a été exposé aux radiations d'une bombe atomique, ce qui lui a fait gagner en taille et en dangerosité. Il n'est là que pour semer le chaos et, à la fin du film, il sera vaincu et mourra.

Evidemment, ce choix de contexte n'est pas un hasard du tout. Le premier film est sorti en 1954, soit 9 ans après que le Japon ait connu sa plus grande catastrophe liée à un conflit armé : les bombes d'Hiroshima et de Nagasaki. Une démonstration de force des USA sur un pays au bord de la capitulation et qui n'avait d'autre but que de prouver la supériorité américaine au reste du monde histoire de mettre définitivement un terme au conflit.

 

photo HiroshimaHiroshima, symbole de la folie humaine

 

Un tel drame, qui a fait de nombreuses victimes, dans les explosions comme dans leurs retombées, a profondément traumatisé la population japonaise et il n'est donc pas étonnant qu'il se trouve au coeur du récit de façon métaphorique. En subissant les assauts de Godzilla, le Japon revit symboliquement les deux bombes et parvient à se rendre justice puisqu'il arrive à vaincre le monstre, au prix d'une grande destruction certes, mais la nation en ressort unie et fortifiée, les scientifiques, les militaires et les civils se fédèrent pour surmonter la menace.

Une réparation psychologique classique entrant dans un long processus de deuil qui s'étalera sur plusieurs décénnies. Un acte de résilience pourrait-on dire, tout autant qu'une réappropriation du gouvernement japonais de son honneur perdu dans l'horreur de la guerre et des bombes.

Pourtant, ce film n'est pas qu'un outil politique, il est aussi une mise en garde. Et la fin de Godzilla est on ne peut plus claire : si le monstre est vaincu, la poursuite des essais nucléaires en fera assurément apparaitre un autre.

 

photo HiroshimaVision d'horreur

 

A noter cependant que les américains, lorsqu'ils ont importés le film chez eux, étaient très conscients de la charge qui pesait contre eux. Résultat, le film a été remonté pour atténuer l'implication américaine dans les essais nucléaires, de nouvelles séquences ont été tournés avec Raymond Burr pour donner un contrepoint occidental et adoucir le discours. C'est cette version que nous avons connu chez nous en premier lieu.

Il faudra attendre le pitoyable Godzilla de Roland Emmerich, sorti en 1998, pour retrouver ce contexte nucléaire tel quel. Dans ce film, la créature est un iguane génétiquement modifié des suites des essais nucléaires français à Mururoa autorisés par Jacques Chirac en 1995 et aussitôt dénoncés par la communauté internationale.

 

photo godzillaUne autre vision d'horreur, beaucoup moins grave ceci dit

 

CHAPITRE 3 : L'ESPRIT DE LA NATURE

Succès aidant, Godzilla ressucite rapidement, dès 1955, avec Le Retour de Godzilla de Motoyoshi Oda et, déjà, sa fonction change. Ne serait-ce que parce qu'il trouve un adversaire à sa taille et que l'humanité se retrouve au centre d'un combat titanesque. Cela nous amène à une lente dérive où Godzilla, s'il ne renie pas ses origines, perd de sa substance historique et la multiplication des monstres le positionne davantage comme un défenseur de l'humanité.

Godzilla est devenu une idole, une fierté populaire et nationale, il ne peut donc plus incarner un méchant. Il devient donc le protecteur du peuple japonais. Comme en plus, il plait énormément aux enfants, le monstre s'adoucit, au risque de tomber dans la comédie, entrant en phase avec tous les super Sentaï (les super-héros à la Power Rangers) qui envahissent les écrans en parallèle.

 

photo Retour de GodzillaLe Retour de Godzilla

 

Ce changement d'attitude est particulièrement significatif dans ce qu'il nous raconte de sa psychologie et de sa portée symbolique. Godzilla n'est plus une menace et, si son chemin est parsemé de destruction, c'est pour le bien commun,.

Il ne le fait pas à dessein et c'est un moindre mal compte-tenu des monstres qu'il combat. Le voilà gonflé des valeurs héroïques et sacrificielles basées sur l'honneur typiquement japonais. Il protège le peuple de menaces extérieures, rappelant en ce sens la métaphore anti-communiste du cinéma américain des années 50-60.

 

GodzillaEmanation vengeresse d'une nature meurtrie ou sauveur de l'Humanité ?

 

Il devient même une émanation divine, l'incarnation titanesque de l'esprit de la Terre qui se réveillerait contre les torts causés par l'Homme ou autres, ce qui est particulièrement présent dans le Godzilla de Gareth Edwards, sorti en 2014. Dans le film, il se réveille pour faire rempart aux créatures mutantes et donc artificielles trouvées par nos personnages.

Une nature que l'on retrouve encore dans les trois films animés disponibles sur Netflix où, d'abord identifié comme une menace, Godzilla finit par être compris comme le bras armé de Gaïa, neutre, au-delà du Bien et du Mal. Il ne vit et n'agit que pour les intérêts de la planète et détruit tout ce qui la met en danger. Le résultat d'une sélection naturelle de plusieurs millénaires qui replace l'humain dans un contexte on ne peut plus anecdotique.

 

PhotoDarwin n'a qu'à bien se tenir

 

CHAPITRE 4 : L'INSTRUMENT DU CHAOS

Si Godzilla connait différentes origines au gré de sa filmographie, l'une d'entre elles étonne particulièrement. Dans GMK (Godzilla, Mothra and King Ghidorah: Giant monsters all-out attack) de Shusuke Kaneko et sorti au Japon en 2001, le lézard géant n'a plus rien à voir avec ses origines atomiques.

Déjà, il n'est plus le héros du film, c'est King Ghidorah, son adversaire historique, ce qui est suffisamment rare pour être mentionné. Ensuite, Godzilla y a clairement des racines surnaturelles puisqu'il est assimilé à un démon né des âmes torturées des soldats japonais morts pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

photo GodzillaL'esprit des morts (si, si)

 

Il y est clairement identifié comme le porteur de la destruction et propose un retournement de situation particulièrement intéressant qui nous emmène très loin du discours nationaliste originel. Il n'est plus le fruit du traumatisme d'un pays meurtri, mais bien la conséquence de sa culpabilité.

Lorsque l'on connait la fierté parfois jusqu'au-boutiste des gouvernements japonais (qui ont obligé, par exemple, les paysans voisins de Fukushima à manger leurs propres cultures irradiées en témoignage de leur honneur et de leur engagement envers leur patrie), une telle origine surprend parce qu'elle remet totalement en question la responsabilité du Japon dans le conflit mondial.

 

Photo Godzilla ResurgenceGodzilla Resurgence

 

Meurtri comme peu d'autres pays, dévasté par deux bombes, le Japon en est sorti appauvri et à la merci des américains avec interdiction absolue de reformer une armée. Pour la nation des samourais et du Bushido, c'est une humiliation terrible.

Transformer alors Godzilla en "mauvaise conscience" du Japon, le force ainsi à regarder en face ses contradictions, son alliance avec l'Allemagne Nazie et le tort commis vis-à-vis de son propre peuple. En effet, les conséquences de la Seconde Guerre mondiale ont plongé le pays dans une gigantesque et terrifiante pauvreté avant qu'un renouveau économique fulgurant, notamment tourné vers l'industrie automobile et les nouvelles technologies, ne lui permette de connaitre un nouvel âge d'or.

Ainsi, le pays n'est plus victime de Godzilla, il en est responsable, et c'est donc à lui de changer en profondeur pour qu'une nouvelle menace n'arrive jamais. Psychologiquement parlant, c'est passionnant et extrêmement audacieux. Si l'on lit entre les lignes, on pourrait y voir là les prémices d'une douloureuse remise en question de la saga,. Ou plus, l'obligation de s'améliorer soi-même en premier lieu pour ne pas répéter les erreurs du passé.

 

Image 689232Comme une ombre qui planerait constamment sur nous

 

CHAPITRE 5 : TOUT ET RIEN A LA FOIS

Si Godzilla a traversé les décennies, il retrouve un regain de popularité depuis quelques années sur le plan international. Deux versions du personnage se construisent en parallèle et en toute complicité entre Américains et Japonais et aucun des deux ne marche sur les plates-bandes de l'autre.

Il faut aussi y voir une certaine transformation de l'industrie du divertissement japonais qui, suite au repli sur soi historique du pays pendant plusieurs siècles, tente le pari de la mondialisation, à l'image des mangas et des animés depuis une dizaine d'années. Godzilla devient donc un symbole de la toute-puissance culturelle japonaise qui n'hésite pas à se fondre dans d'autres cultures tout en étant le garant d'un message écologique actuel.

 

photo King GhidorahL'ennemi n'est jamais loin

 

S'il n'est plus vraiment la menace nucléaire qu'il était au départ, ses origines atomiques restent ancrées dans son identité mais il s'impose aussi comme un esprit de la nature, tantôt vengeur, tantôt rédempteur, tantôt protecteur.

Par son gigantisme et ses capacités de destruction, il nous pousse à nous remettre en question, nous, humains, ivres d'un sentiment illusoire de toute puissance et nous rappelle que, si nous avons l'impression de dominer la nature, elle attend son heure et saura se faire justice. Notre temps est compté, par nos actions destructrices, par notre quête de pouvoir et Godzilla sera toujours là pour nous remettre à notre place.

Dans le feu et les cendres, cela va sans dire.

 

affiche francaise

commentaires

Shingo
27/05/2019 à 10:49

@Geoffrey Crété:

Oui oui je sais que vous aviez déjà traité du film, j'avais même déjà laissé une réaction à l'époque parce que j'étais pas vraiment d'accord avec votre analyse haha

Ceci dit, je suis un gros fanboy assumé d'Anno donc j'avoue pas être complètement objectif sur ses productions.

Merci pour la réponse en tout cas!

Geoffrey Crété - Rédaction
27/05/2019 à 01:20

@donfriou

Ah non, Godzilla 2 se passe après, et Binoche n'est nulle part.

@Shingo

Le rédacteur ayant traité Resurgence dans une critique récente, il a fait le choix de se concentrer sur d'autres facettes plus... intéressantes au final, vu cet angle ;)
https://www.ecranlarge.com/films/948946-shin-gojira/critiques

donfriou
26/05/2019 à 11:04

Godzilla 1 c'est très très bon :
- la première minute est extraordinaire : musique, rythme
- Juliette Binoche nickel. D'ailleurs je l'ai du dans la bande annonce du 2... Le 2 se passe avant le 1 ?
- La scène de parachute : musique, vue sur Godzilla à hauteur

Shingo
25/05/2019 à 16:04

Article sympa et bonne entrée en matière pour ceux qui ne connaissent le monstre que de loin.

Dommage que vous ne reveniez pas plus en détail sur le Godzilla Resurgence/Shin Godzilla d'Anno (Monsieur Evangelion quand même!).

Le film revient aux origines en rebootant l'histoire d'origine dans une version post-fukushima et s'il montre également l'unité du peuple japonais face à la catastrophe, il n'hésite pas non plus à critiquer l'immobilisme politique japonais représenté par une assemblée de vieux messieurs complètement dépassés par les enjeux.

En tout cas, vivement Godzilla King of Monsters en espérant qu'il tienne ses promesses!

Kaijul
25/05/2019 à 14:49

Alors Godzilla s'est fait en réponse à deux films : le King Kong de Cooper et Schoedsack et surtout The Beast from 20 000 fathoms d'Eugène Lourier qui mettait déjà en scène un dinosaure réveillé par les essais nucléaires.

Manirator
25/05/2019 à 13:17

Article tres sympa et vraiment assez exhaustif sur cette grande mythologie. Mais je crois juste que vous avez fait l’impasse sur un moment de l’histoire de godzilla, avec ses films ses plus honteux des années 70 qui ne racontent plus rien et se résument à un combat de catch entre 2 hommes en costume plastique, à l’image du désastreux King Kong Vs Godzilla. D’ailleurs je crains énormément son remake l’année prochaine, sachant que les 2 monstres ont juste pas du tout la même taille de base. Mais j’ai vraiment hâte pour ce godzilla 2^^.

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