Le mal-aimé : Way of the Gun, le polar violent qui a failli enterrer le réalisateur de Mission : Impossible

Geoffrey Crété | 5 août 2018
Geoffrey Crété | 5 août 2018

Parce que le cinéma est un univers à géométrie variable, soumis aux modes et à la mauvaise foi, Ecran Large, pourfendeur de l'injustice, se pose en sauveur de la cinéphilie avec un nouveau rendez-vous. Le but : sauver des abîmes un film oublié, mésestimé, amoché par la critique, le public, ou les deux à sa sortie. 

  

Affiche française

     

"Un film dérisoire" (Positif)

"Film prétentieux plein de dialogues minimalistes" (San Francisco Chronicle)  

"Way of the gun se feuilletterait avec plus de plaisir, si chacun de ses épisodes ne supportait le poids mort de références mal recrachées" (Télérama)

 

 

LE RÉSUMÉ EXPRESS

En quête de leur prochain coup, les truands Parker et Longbaugh décident de kidnapper Robin, une mère porteuse grassement payée par le riche Hale Chidduck, un gangster en bonne et due forme qui a engagé deux gardes du corps pour protéger sa progéniture.

Mais tout dérape vite et après une fusillade et une course-poursuite, Chidduck décide qu'il ne paiera pas la rançon demandée. Il lance alors Sarno, son bras droit, sur la piste de Parker et Longbaugh. Qui de leur côté, retrouvent le gynéco de Robin pour s'assurer qu'elle va bien. Sauf que ce gynéco est en réalité le fils de Chidduck. Que la femme de Chidduck couche avec l'un des gardes du corps. Que Robin est la fille de Sarno. Que les deux gardes du corps pensent à un plan pour récupérer l'argent. Que Sarno tente d'amadouer Longbaugh pour qu'ils rendent Robin. Laquelle est en fait enceinte du gynéco.

Tout ce petit monde se retrouve bientôt au Mexique où Robin est récupérée par les gardes du corps. Parker et Longbaugh la retrouvent et affrontent tout le monde. Sarno finit par les mettre HS. Robin accouche, Sarno s'en va avec elle, et apprend que c'est donc son petit-fils. Le duo est laissé en train de mourir au soleil (et dans la fin alternative, ils étaient clairement tués).

Quelques jours plus tard, la femme a priori stérile de Chidduck lui apprend qu'elle est enceinte.

FIN

 

photo, Ryan Phillippe No sexe intentions

 

LES COULISSES

Lorsqu'il gagne l'Oscar du meilleur scénario pour Usual Suspects de Bryan SingerChristopher McQuarrie pense logiquement que sa carrière est lancée. Sauf que non. "On réalise doucement que personne à Hollywood ne veut faire votre film : ils veulent faire leurs films". Il passe donc des années comme script doctor, à réarranger les scénarios des autres, dans l'ombre. Avec un désir vif derrière : développer un biopic d'Alexandre le Grand pour la Warner Bros. Pour mener à bien un projet si ambitieux, il est convaincu qu'il doit avoir un succès sous le bras. Il va donc voir la Fox, et leur dit vouloir écrire et réaliser un film, avec une condition : avoir le contrôle créatif. Peu importe le budget, il s'adaptera. Réponse négative. McQuarrie résumera la réaction : "Fox m'a dit d'aller me faire foutre. Pas d'argent. Pas de contrôle. Rien. Ils ne voulaient pas de mes idées."

C'est Benicio Del Toro, au casting d'Usual Suspects, qui lui suggère de repartir sur un polar. McQuarrie n'a pas envie d'être le spécialiste du genre, mais à ce stade, n'a pas grand chose à perdre. Il expliquait à The Guardian en 2000 : "Personne ne me laissait faire ce que je voulais, mais tout le monde était d'accord pour que je parte sur un film de criminels. On savait que personne n'allait essayer de nous dire comment faire après Usual Suspects. Donc j'y suis allé."

 

photo, Benicio Del ToroBenicio Del Toro, majeur dans la naissance de Way of the Gun

 

Il commence par lister toutes les choses bannies par les studios, tous ces éléments à éviter pour que les personnages soient sympathiques. L'une des premières versions du scénario commençait d'ailleurs par un prologue sous forme de bande-annonce de 10 minutes, où les héros étaient mis en scène dans un festival de violence. McQuarrie décidera de le couper, car trop extrême.

"Je ne suis pas intéressé par dire au spectateur quoi penser. Mon travail est de montrer ce que je pense. Point. On n'a même pas pris la peine d'aller proposer ça aux studios. On a été voir cinq boîtes indépendantes et seule Artisan a accepté. Tous les autres ont détesté ce qu'on disait et comment on avait décidé de le dire. Personne ne voulait d'un film qui retire le fun de la violence". Les producteurs chez Artisan Entertainment acceptent vite l'idée qu'il signe sa première réalisation. Il cite John FordJohn HustonSidney Lumet et John Sturges comme inspirations. 

Il écrit pour Del Toro. Pour l'autre rôle, il n'est pas spécialement partant pour Ryan Phillippe, belle gueule en pleine ascension après Souviens-toi... l'été dernier, Sexe intentions et Studio 54. "J'ai beaucoup résisté à Ryan Philippe en Parker, mais il s'accrochait. Le producteur Ken Kokin m'a rappelé que le seul acteur dont je ne voulais pas sur Usual Suspects, c'était Del Toro. J'ai casté Ryan uniquement parce qu'il était le seul acteur qu'on a rencontré qui avait les couilles d'accepter le rôle. Je l'avais radicalement sous-estimé et avec le recul, j'avais surestimé l'acteur que j'avais en tête à l'origine".

L'acteur croule alors sous les propositions, mais avait envie de donner une impulsion plus sérieuse à sa carrière. Et après les nombreux refus essuyés par le réalisateur et Del Toro, venus le proposer à des acteurs de premier plan, Ryan Philippe est devenu la meilleure option.

 

photo, Ryan Phillippe, Benicio Del ToroRyan Philippe et Benicio Del Toro 

 

LE BOX-OFFICE

Un échec. Environ 8,5 millions de budget et environ 13 millions au box-office : Way of the Gun passe complètement inaperçu, et ne bénéficie même pas de l'effet Ryan Phillippe.

Peu après la sortie du film, McQuarrie disait à The Guardian : "Le mérite que j'avais (après Usual Suspects) est complètement détruit après ce film. Plus personne ne me donnera la liberté qu'Artisan m'a donnée. (...) Way of the Gun est une allégorie de mes luttes à Hollywood. Tout y est. Il faut juste écouter".

Entre temps, il a continué à travailler auprès de son ami Bryan Singer, comme script doctor sur X-Men, puis sur Walkyrie. Là, il rencontre Tom Cruise, et ce sera le début d'une grande histoire de renaissance. Après le four The Tourist où Cruise a d'ailleurs failli jouer, il prouve ses compétences en rafistolant le scénario de Mission : Impossible - Protocole Fantôme en plein tournage. Puis il réalise Jack Reacher, son deuxième film, douze ans après Way of the Gun. Douze années passées dans la "director jail", référence à cette punition infligée aux réalisateurs suites à un bide, qui les éloigne des plateaux.

 

Photo Christopher McQuarrie, Tom CruiseMcQuarrie et Cruise sur Jack Reacher

 

Il travaille sur le scénario de Jack le chasseur de géants de Bryan Singer, mais Cruise devient un phare dans sa carrière. Il lui co-écrit Edge of Tomorrow, réalise Mission : Impossible - Rogue Nation, l'aide à mettre au point La Momie, et devient le premier cinéaste à signer deux épisodes de la saga d'action en réalisant Mission : Impossible - Fallout.

Lors de la promo de Mission : Impossible - FalloutChristopher McQuarrie expliquait à Collider : "Avec Way of the Gun, je défiais les attentes du spectateur. Je voulais les subvertir dès le début du film. Et j'ai appris une bonne leçon, qui est que les gens ont tendance à réagir de manière extrême quand on ne satisfait pas leurs attentes ou quand on ne leur raconte pas l'histoire voulue. Avec Way of the Gun, j'essayais de laisser le public comprendre tout ça au lieu de lui dire quoi ressentir. Le plus gros du public - je ne dis pas tout le monde - a tendance à rejeter ce genre de choses, c'est très pénible pour eux. Ils viennent pour être divertis et ils se retrouvent à faire le travail".

 

photo, Christopher McQuarrie, Tom Cruise, Rebecca FergusonTom Cruise et Christopher McQuarrie sur Mission : Impossible - Fallout

 

LE MEILLEUR

Way of the Gun a du style, et l'expose dès l'intro irrésistible avec Sarah SilvermanChristopher McQuarrie annonce son intention de raconter l'histoire de deux beaux losers, qui cherchent moins à gagner qu'à exister, même si cela implique le nez en sang, les cotes brisées et l'éthique au placard. Et si au final cette ouverture percutante représente mal la suite, elle indique les intentions du réalisateur et scénariste : taper fort, surprendre le spectateur, et l'accrocher pour mieux le perdre.

L'une des meilleures idées du film est de ne pas forcer le trait "à la Tarantino" : les personnages ont beau être des gangsters qui pourraient venir du même univers, McQuarrie résiste à l'humour, ne cherche pas à refaire Usual Suspects, et tente d'imprimer sa propre marque. Celle-ci n'est pas basée sur la légèreté décalée et les dialogues complaisants (Benicio Del Toro a justement incité le réalisateur et scénariste à en enlever, sur la base du "less is more"). C'est d'ailleurs lorsque Way of the Gun cède à ces facilités qu'il est le plus faible (la scène du début face au docteur qui les interroge).

Le film s'intéresse plus au calme avant et après la tempête. Et il est bien plus intéressant et marquant lorsqu'il s'attarde sur des moments inattendus parfois très beaux, comme lorsqu'un Geoffrey Lewis (père de Juliette Lewis) demande à être seul pour mourir, ou quand le personnage de Ryan Phillippe laisse filtrer une sensibilité accrue. Dans ces scènes, quelque chose se passe.

 

photo, James Caan James Caan, l'inimitable

 

La force de Way of the Gun réside dans ses ruptures de ton, qui lui font prendre tout un tas de couleurs pendant deux heures. Entre l'intrigue à tiroir où tout le monde couche/complote/ment dans tous les sens, les scènes de fusillades et courses-poursuites nerveuses, et les plages bavardes, le film cherche un tempo particulier. Il y arrive rarement, mais marque des points, parfois dans l'émotion, parfois dans la violence (ce plan tétanisant où Ryan Philippe se retrouve avec des tessons de bouteille dans l'avant-bras), parfois dans l'action.

Sur ce dernier point, Christopher McQuarrie démontre un talent certain. Il ne cherche pas l'action à tout prix, s'amuse avec le rythme, donne des coups d'accélérateur, étire l'attente. De la première course-poursuite qui se termine dans la ruelle au climax rugissant, le futur réalisateur des tonitruants Mission : Impossible impose discrètement son regard. Pas impossible de retrouver ça, par petites touches, dans le climax de Rogue Nation qui joue la carte de la retenue.

Way of the Gun ne ressemble pas à grand chose d'autre dans le genre, ce qui est à la fois sa force et sa limite. Et si Ryan Phillippe a du mal à s'imposer en bad boy, les autres s'en sortent plus que bien. Le numéro de vieux loup de Benicio Del Toro, moins attendu à l'époque, donne le ton, tandis que Taye Diggs et Nicky Katt forment le vrai bon duo du film. Et Scott Wilson et James Caan, impérial, apportent ce parfum de vieux western hollywoodien, poussérieux et ridé, qui donne une dimension supplémentaire bien utile à ce premier essai de McQuarrie.

 

photo, Taye Diggs, Nicky Katt Nicky Katt et Tay Diggs, excellents

 

LE PIRE

Way of the Gun a beau s'accrocher à la violence sèche et l'aridité des personnages, la sauce ne prend pas vraiment. Le film est trop long pour son propre bien (2 heures), et l'intrigue est trop faible et diluée. Le film multiplie les pistes pour créer un réseau de relations entre les personnages, vend un moment l'idée que cette toile de mensonges et tromperies va déboucher sur un chaos de twists, mais absolument pas : tout avance sur des rails à peu près attendus, et laisse une grosse impression de mauvaise diversion.

L'alchimie entre les deux compères est trop mince, et leur relation, trop vague. Le film entier repose sur leur rapport désabusé au monde et à la violence, mais jamais le film ne donne suffisamment de matière pour le comprendre, l'accepter, le sentir. Que la rencontre entre deux corps et acteurs aussi différentes que Ryan Phillippe et Benicio Del Toro reste glaciale, n'aide pas.

Embryon de polar hard boiled extrême, qui reste trop sage et tiède la plupart du temps, et manque de personnages véritablement forts, Way of the Gun ne peut être pleinement satisfaisant et abouti. Que Christopher McQuarrie assure avoir voulu dynamiter les codes et questionner frontalement la violence, ne fait que le confirmer.

 

RETROUVEZ L'INTÉGRALITE DES MAL-AIMÉS DANS NOTRE RAYON NOSTALGIE

 

photo, Ryan PhillippeWay of the Gun face à la critique

commentaires

Andarioch
27/08/2018 à 17:58

incapacité à convaincre qui que ce soit à le voir. L'effet Ryan Phillippe sans doute.

Andarioch
27/08/2018 à 17:55

Culte dès sa sortie.
Mais cette désagréable impression à l'époque d'être le seul à l'avoir vu et mon inca

sylvinception
06/08/2018 à 10:51

Le film reste beaucoup trop long... MAIS : il contient des moments de bravoures assez incroyables, de vrais perles au niveau des dialogues, des personnages auxquels on s'attache (le duo DelToro/Ryan Phillipe fonctionne à merveille), et un un cast de ouf.

Il mérite en tout cas son statut d'oeuvre "culte" acquis au fil des ans.

stivostine
05/08/2018 à 21:34

Coup de cœur a l'époque

Buckaroo Banzai
05/08/2018 à 21:08

Un bon film.
La galerie de personnages et l'originalité de l'histoire m'ont séduit à l'époque.
Il vaut le détour pour les curieux.

waldo
05/08/2018 à 20:58

Très bon film, grosse nostalgie et autofacepalm pour pas être allé le voir quand il est sorti au ciné (sur les conseils de ma mère pourtant)

Un bon petit hard boil à (re)consommer sans modération.

Chris
05/08/2018 à 19:05

J'adore ce film, je l'ai en dvd depuis des années, il vaut vraiment le coup.

Geoffrey Crété - Rédaction
05/08/2018 à 17:29

@Boddicker

Respire un bon coup : la légende s'accorde au texte de cette partie, consacrée à McQuarrie et Cruise. Vu comme on a chanté les louanges de Rebecca Ferguson depuis Rogue Nation, on la connaît "la femelle". Sans dec.
Cheers back at you.

Boddicker
05/08/2018 à 17:22

Bravo les gars! pour la photo : Tom Cruise et Mc Quarrie, la femelle à coté, elle s'appelle Rebecca Ferguson... sans dec!
Pour Way of the gun, perso, j'ai le souvenir d'un pseudo polar mou qui se la joue Peckinpah sans arriver à rien, ça m'a fait penser à du mauvais Walter Hill mais sans aucun plaisir à visionner.
Cheers Bitches!

tarara
05/08/2018 à 17:04

les scenes d'actions sont clairement en avance pour l'epoque et plutot bien gere ... alors oui le scenar est bancal ca ne raconte rien de bien passionnant mais juste la creativité que ce soit la scene de la ruelle ou bien la fusillade facons western au mexique en fond un film de genre bien au dessus d'autres qui sont parfois ultra surcotè .

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