Tout Guillermo Del Toro : Crimson Peak, le conte gothique hanté et incompris

La Rédaction | 17 février 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58
La Rédaction | 17 février 2018 - MAJ : 09/03/2021 15:58

Si The Shape of Water alias La Forme de l'eau est pour beaucoup le grand film de Guillermo del Toro, qui lui offrira enfin le succès et la reconnaissance de Hollywood, l'occasion est trop belle pour ne pas revenir sur toute sa carrière.

D'ici la sortie de son dixième film, en salles le 21 février, Ecran Large revient chaque week-end sur ses précédentes oeuvres.

 

 

DE QUOI ÇA PARLE

Au début du siècle dernier, Edith Cushing, une jeune romancière en herbe, vit avec son père Carter Cushing à Buffalo, dans l’État de New York. La jeune femme est hantée, au sens propre, par la mort de sa mère. Elle possède le don de communiquer avec les âmes des défunts et reçoit un étrange message de l’au-delà : "Prends garde à Crimson Peak". Une marginale dans la bonne société de la ville de par sa fâcheuse "imagination", Edith est tiraillée entre deux prétendants : son ami d’enfance, le docteur Alan McMichael et un nouveau venu des plus mystérieux : Thomas Sharpe.

Ce dernier, venu à Buffalo avec sa sœur Lucille, ne tarde pas à la séduire. Bientôt prisonnière de la demeure isolée, située sur les terres de Crimson Peak, Edith doit faire face au comportement de plus en plus inquiétant de ses hôtes ainsi qu’à la présence de spectres terrifiants dont elle peine à saisir les intentions.

 

 

LES COULISSES

Si nous avons découvert le film en octobre 2015, sa gestation avait débuté quasiment dix ans plus tôt, puisque la première version du script, déjà rédigée avec Matthew Robbins, remonte à 2006. Guillermo del Toro envisage alors de faire produire et distribuer le film sous l’égide d’Universal. Sauf qu’en dépit de son enthousiasme, le réalisateur préférera repousser le lancement de la production, tout d’abord au profit de Hellboy 2.

Suivront également la trilogie avortée du Hobbit, ainsi que Pacific Rim. Durant ces divers processus, Del Toro et Robbins produiront pas moins de 12 versions du scénario, et repenseront la portée esthétique du projet, au fur et à mesure que le metteur en scène envisage un film de plus en plus ambitieux. Imaginant d'abord trouver un véritable manoir victorien dans lequel localiser le tournage, Del Toro estime finalement qu’il sera nécessaire de construire l’intégralité de la bâtisse.

 

Photo Crimson PeakGuillermo Del Toro dirigeant Mia Wasikowska

 

Ni Hellboy II - Les légions d'or maudites, ni Pacific Rim n’auront été les succès escomptés, mais Legendary Pictures veut travailler avec l’artiste. Après négociations, Universal conserve la distribution de Crimson Peak, tandis que la production échoie à Legendary. Le tournage sera plus bref que d’habitude, seulement 68 jours, mais c’est du côté de la préparation et de la direction artistique que le projet fait étal de son génie des grandeurs.

Ainsi, c’est tout le manoir qui va être construit en intégralité dans les studios de Pinewood (il sera malheureusement détruit, histoire de faire un peu de place dans les bâtiments). Tout, de l’installation argileuse recouverte de neige, en passant par la façade, le grand hall et les pièces principales sont bâties. Et pour plusieurs, il ne s’agit pas de simples « feuilles décors », légères et friables, comme on en trouve dans la majorité des productions. Non, les plans complexes, leurs exigences en matière de machinerie et l’équipe nombreuse que requière le tournage nécessiteront notamment des sols bétonnés avant maquillage.

 

ChastainJessica Chastain

 

Mais ce ne sont pas le décors qui constituent le plus gros tour de force artistique. Les accessoires, fait suffisamment rare pour être noté, ont tous été créé exclusivement pour le film. Alors qu’il est souvent d’usage de recycler tout ou partie des accessoires issus d’autres productions, ici, Guillermo del Toro supervise la création intégrale d’un outre-monde gothique aux innombrable références.

Un travail d’autant plus délirant que de très nombreux accessoires sont fabriqués en plusieurs tailles et coloris. En effet, de manière parfois imperceptible, ils évoluent au cours du film, retranscrivant ainsi l’état d’esprit des personnages et leur perception des lieux.

Il est coutume de dire qu’un décor « constitue le personnage principal », mais rarement un film aura-t-il incarné cette idée avec un tel jusqu’au-boutisme.

 

 

Affiche teaser

Voilà ce qu'on appelle du style

 

POURQUOI C’EST PAS SI MAL

Crimson Peak est sans doute un des films de Guillermo del Toro à avoir été accueilli avec le plus de fraîcheur, par la critique comme le public. S’il n’est certainement pas son meilleur, ni son plus enlevé, difficile néanmoins de faire trop la fine bouche, malgré l'extrême prévisibilité de la narration et de la direction d'acteur. D'ailleurs, une fois passé le problème central de l'écriture de l'héroïne (décrite comme une femme forte, créative et maîtresse de son destin, mais agissant systématiquement comme une victime passive), il n'y a pas grand chose à jeter dans Crimson Peak.

Tout d’abord, on appréciera particulièrement l’intention visuelle du film, qui entend réconcilier l’horreur gothique de la Hammer avec un fantastique beaucoup plus surréaliste et coloré. Ici, c’est le giallo qui hurle, tandis qu’un plan évoque le soudain surgissement de Mario Bava, avant que le décor ouvragé et torturé ne nous renvoie aux circonvolutions biomécaniques de HR. Giger.

 

 

Photo Jessica ChastainJessica Chastain

 

Peut-être faut-il voir dans le relatif rejet du film une particularité de plusieurs propositions de Guillermo Del Toro. A être si explicitement référentielles et peu dictées par les aléas plastiques de leur époque de fabrication, ces œuvres prennent le risque de n’avoir que peu de prise avec l’air du temps.

On se dit d’ailleurs que public comme journalistes ont parfois regardé le film trop vite, considérant à tort qu’il s’agissait d’un projet mineur de son auteur, un métrage pour passer « le temps ». Ainsi, quand on connaît l’attachement du cinéaste aux techniques physiques, aux trucages à l’ancienne, et globalement à la texture de l’image, il est rétrospectivement invraisemblable qu’une frange des spectateurs aient reproché à l’ensemble son aspect numérique.

 

Tom HiddlestonTom Hiddleston

 

On se souvient encore des cris d’orfraie de ceux qui voyaient dans les spectres autant de sacrilèges numériques, alors qu’ils ont été réalisé grâce à deux acteurs, dont un fidèle du metteur en scène. Les fantômes, génialement maquillés, sont en effet interprétés par Doug Jones et Javier Botet, qui leur confèrent justement une présence terrifiante.

Ainsi, une partie du public qui crie régulièrement sur les réseaux sociaux son amour du fantastique old school et son agacement devant les phénomènes à la Annabelle, n’aura pas hésité à reprocher à Crimson Peak son classicisme. Mais Le Labyrinthe de PanL’Echine du Diable et bien d’autres films du réalisateur ne portent-ils pas tout aussi fièrement leur apparent classicisme en bandoulière ?

Mais qui sait, peut-être la bienveillance généralisée à l’endroit de La Forme de l'eau poussera-t-elle les plus curieux à donner une nouvelle chance à ce récit digne d’un orfèvre de génie.

 

Poster

Tout savoir sur Crimson Peak

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commentaires
Coco Rico
18/02/2018 à 00:05

Véritablement un superbe film incompris.

Je trouve particulièrement étrange de lui reprocher une dichotomie entre ses visuels et sa narration, puisque la narration cinématographique EST visuelle !

Les images et les décors ne sont pas là juste pour flatter la rétine mais bien pour raconter le scénario.
Les différences architecturales entre USA et GB, les designs des costumes, leur code couleur symbolique, la demeure agencé de la cave au grenier comme un corps humain avec tout ce que cela induit (ahh ce sang menstruel), la métaphore du papillon etc etc

Tout cela concours à faire comprendre instinctivement, une histoire ckassiqu il il jkk l'd écrite avec brio par deux types qui n'en sont pas à leur coup d'essai.
Si c'est écrit comme cela, c'est que ça devait l'être et que chaque élément à l'écran à été surpensé pour tendre vers cet objectif !

Berserk
17/02/2018 à 22:27

Film superbe! Surtout pour son esthétique extraordinaire.

Hank Hulé
17/02/2018 à 20:22

Tres chouette dans le genre.
Et je suis pas fan en général...

Karlito
17/02/2018 à 19:25

La faiblesse du film est le déséquilibre complet entre le visuel et la narration. C'est superbe, il y'a un travail artistique assez incroyable, mais l'histoire est si prévisible et les personnages peut attachant que l'on ressent pas grand chose. Du coup, ce déséquilibre crée un vide entre les ambitions visuelles et la pauvreté de l'histoire et on oublie le film assez vite. Woman in black dans la même veine était bien plus marquant avec une belle direction artistique moins flamboyante, mais plus sincère.

Matt
17/02/2018 à 18:53

Un très beau film romantique maudit dans la grande tradition de la littérature gothique.

Par contre, je n'ai pas été convaincu par les FX numériques rajoutés sur le jeu des comédiens fantômes.
Je vous accorde, la rédaction, que le travail soit fait d'une façon old school (avec tout l'amour que le réalisateur puisse insuffler dans son projet) mais le numérique enlève beaucoup au FX plateau.
Le making of montre d'ailleurs pas mal d'images avant rajout numérique des comédiens grimés et, je trouve, cela bien plus flippant.

Cela dit, beau boulot et merci encore pour ce bel article (et dernier tome du dossier) avant la sortie de son dernier bébé.

007
17/02/2018 à 16:27

Du grand Guillermo del Toro Film magnifique, les décors, les lumières, les costumes rien est laissé au hasard.

eric
17/02/2018 à 15:02

super film

Syarus
17/02/2018 à 14:45

Le scénario était malheureusement trop prévisible... malgré des décors somptueux.

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