À la Maison-Blanche, The Social Network, The Newsroom : pourquoi Aaron Sorkin est un génie incontournable et important

Créé : 6 janvier 2018 - La Rédaction
Photo Martin Sheen
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Pour la sortie du Grand Jeu, retour sur le scénariste et désormais réalisateur Aaron Sorkin.

C'est un nom peut-être inconnu du grand public, et c'est pourtant le génie derrière des films comme The Social Network de David Fincher, Des hommes d'honneur avec Tom Cruise et Jack Nicholson, Le Président et Miss Wade avec Michael Douglas, La Guerre selon Charlie Wilson de Mike Nichols, Le Stratège avec Brad Pitt ou encore Steve Jobs de Danny Boyle. Il est aussi derrière À la Maison-Blanche, l'une des séries les plus importantes de ces dernières décennies, et d'autres créations moins populaires comme The Newsroom.

C'est Aaron Sorkin, scénariste oscarisé et incontournable, qui passe pour la première fois à la réalisation avec Le Grand Jeu, thriller porté par Jessica Chastain. L'occasion idéale pour revenir sur une partie de la filmographie riche et passionnante de cet artiste extraordinaire.

 

 

DES HOMMES D'HONNEUR

À l'origine, c'est une pièce d'Aaron Sorkin, succès de Broadway à la fin des années 80, qui raconte le procès de deux Marines accusés du meurtre d'un camarade, et qui témoigne en réalité du fonctionnement hautement problématique de l'armée. En 1992, il écrit lui-même l'adaptation (avec l'aide non créditée de William Goldman, scénariste réputé de Butch Cassidy et le Kid et Les Hommes du président) pour Rob Reiner, alors en pleine gloire avec Stand by Me et Quand Harry rencontre Sally. C'est les premiers pas du scénariste au cinéma, célébrés par la critique et le public. Le film au casting impressionnant (Tom Cruise, Demi Moore, Jack Nicholson, Kevin Bacon, Kiefer Sutherland) ira jusqu'aux Oscars, et lui-même décrochera une nomination aux Golden Globes.

Des hommes d'honneur joue déjà quelques motifs importants de son œuvre, et notamment le patriotisme et ses limites. L'Amérique est au cœur de son travail, comme décor mais également comme moteur dramatique de ses personnages, habités par une foi souvent aveugle en leur pays. Que ce soit les Marines éconduits par l'institution qui était toute leur vie mais les a broyés, ou le Daniel Kaffee incarné par Tom Cruise qui accepte d'entrer réellement dans la danse de la démocratie quitte à y mettre en péril son numéro de surdoué intouchable, le film teste la confiance et les convictions de ces hommes et femmes, formés pour (trop) se reposer sur leur pays. Une confiance qui vacille, tremble, se fissure, comme pour mieux souligner la complexité d'un rapport fragile aux Etats-Unis.

 

Photo Tom Cruise

Tom Cruise est le héros fringant 

 

La plume de Sorkin est encore un peu lourde, avec une écriture qui manque de légèreté et n'arrive pas encore à questionner les stéréotypes comme il le fera par la suite. Mais il y a déjà cette légèreté des mots, cette douceur amusée dans les dialogues, cette dualité qui frôle le romantisme entre l'homme et la femme. Les personnages de Kafee et Galloway permettent à Sorkin de jouer avec les deux facettes de la vie, entre le savoir théorique, l'intelligence sèche, et la malice du terrain - là encore, deux choses qu'on retrouvera dans ses futures œuvres. Et il y a également cette interrogation sur le sens et la force de la vérité, qui parcourt toute sa filmographie.

Rien que le personnage de JoAnne Galloway, interprétée par Demi Moore, introduit une pure tradition sorkinienne de femme forte, passionnée mais gauche, socialement maladroite mais professionnellement idéaliste et explosive. C'est elle la première qui redresse le héros fringant et sûr de lui lorsqu'il vacille. C'est elle qui se bat pour occuper une place au centre du récit alors que tout la pousse vers la sortie. C'est elle aussi qui voit clair dans le jeu de Kafee, a l'humilité de reconnaître son talent tout en ayant la force de se mettre debout face à lui. Galloway est convaincue qu'ils gagneront, elle n'abandonne jamais, et a raison. C'est elle l'héroïne, au fond.

La légende veut qu'un producteur lui ai demandé pourquoi le personnage de Galloway était une femme si elle ne couchait pas avec Tom Cruise. Ce à quoi Sorkin aurait répondu : "Parce que les femmes ont d'autres buts que de coucher avec Tom Cruise".

 

Photo Demi Moore, Tom Cruise

Tom Cruise, Demi Moore et Kevin Pollak

 

LE PRESIDENT ET MISS WADE

Si la comédie romantique n’est pas foncièrement le genre roi chez Aaron Sorkin (même si elle réapparaîtra ponctuellement dans toute son œuvre), Le Président et Miss Wade de Rob Reiner (qu'il retrouve trois ans après Des hommes d'honneurfait figure de création charnière, et de véritable articulation au sein de sa carrière. Le film témoigne à la fois de la volonté du scénariste de coller à son temps, d’épouser des formules hollywoodiennes, tout en y injectant un style et des thématiques sur le point de devenir la voix propre de leur auteur.

En termes de construction et de direction générale, le métrage est indiscutablement une comédie romantique. Mais on y trouve déjà toutes les problématiques qui feront l’ADN d'À la Maison-Blanche, série qui va le consacrer en tant que créateur de formes. Son script original est si long qu’il en réutilisera des pans entiers dans la première saison de la célèbre série.

On retrouve ici le mélange d’interrogation philosophique, d’étourdissants dialogues tape-à-l’oreille et d’idéalisme institutionnel qui composeront la série, dont une grande partie du casting est déjà réunie. En effet, on retrouve ici Martin Sheen, Anna Deavere, Joshua Malina (déjà dans Sports Night), ou encore Nina Siemaszko.

 

Photo Annette Bening, Michael Douglas

 Le président Michael Douglas et miss Annette Bening

 

SPORTS NIGHT

La première série d'Aaron Sorkin déroule quasiment le programme de sa filmographie sur le petit écran. Comme Studio 60 on the Sunset Strip et The Newsroom, Sports Night met en scène les coulisses d'une émission télévisée, la renaissance d'un héros lessivé en quête de rédemption et une romance aussi logique que contrariée. Avec également ce désir de s'inscrire dans une réalité concrète, puisque l'émission-titre est clairement inspirée par SportsCenter, émission phare de la télévision américaine, ainsi que ses présentateurs.

Sports Night suit ainsi l'équipe d'une émission quotidienne consacrée au sport, devant et derrière la caméra. Il y a déjà ce goût pour le jeu entre l'humour et le drame, les dialogues qui fusent à toute vitesse et dans tous les sens, les personnalités nerveuses et passionnées. Il y a ces personnages qui se cherchent entre leurs idéaux et leurs obligations, et qui veulent ne pas flancher malgré la pression du système. 

Il y a aussi le sentiment clair que Sorkin commence, sans avoir la force et la précision de ses futures créations. Que la chaîne ait insisté pour enregistrer face à un public et donc inclure des rires pré-enregistrés laisse une curieuse impression de sitcom tordue - ils seront d'ailleurs absents de la deuxième et dernière saison.

Diffusée après Spin City, alors en plein succès, Sports Night a lutté pour trouver sa place. La série a néanmoins été une rampe de lancement évidente pour Aaron Sorkin, qui commencera à travailler sur À la Maison-Blanche pendant la deuxième saison. Le scénariste en garde un souvenir étrange, comme expliqué à EW lors d'une réunion avec l'équipe : "J'adorerais pouvoir y revenir et réécrire chaque épisode. Je pourrais faire cette série en mieux. Il y a même des moments où j'ai pensé à la refaire, partir du même principe et faire la suite ou recommencer avec un tout nouveau casting. D'un point de vue business, je comprends que Sports Night était un échec. Mais pour moi, ça n'en est pas un. Je ne peux trouver aucune raison d'en être malheureux."

 

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Peter Krause et Felicity Huffman ont été révélés ici, avant Six Feet Under et Desperate Housewives 

 

À LA MAISON-BLANCHE

La pièce maîtresse de l'œuvre d'Aaron Sorkin, celle par laquelle il est définitivement né, a été adoubé et continue d'être admiré. Épopée tour à tour drôle et tragique qui a duré sept saisons (Sorkin est parti après la quatrième), The West Wing suit le quotidien de l'équipe du président démocrate Jed Bartlett qui affronter les crises personnelles et politiques, au fil des scandales, des conflits, des surprises et des drames. Du chef de cabinet à la porte-parole en passant par le directeur de la communication et même quelques assistants, la galerie de personnages balaye les larges responsabilités et impacts de ce groupe de personnes pas comme les autres, qui agissent en coulisses, à l'ombre du bureau ovale et face au peuple.

Résumer À la Maison-Blanche est impossible tant la série aborde une quantité folles de sujets et thématiques en 155 épisodes, dont la moitié au moins co-écrits par Sorkin. C'est ici qu'il a déployé de manière flamboyante son idéalisme, son rapport lumineux au pouvoir, sa foi en les institutions et les êtres humains. C'est là qu'il a brillamment utilisé cette ficelle du walk and talk, où des personnages discutent en marchant, pour y démontrer tous ses talents de dialoguiste capable de composer des symphonies complexes où se mêlent les sujets et les émotions. C'est là qu'il a déclaré le plus haut et fort son amour fantastique mais empreint de doute et mélancolie à l'Amérique.

 

Photo Martin Sheen

Grandiose Martin Sheen

 

C'est aussi dans cette série qu'il a pu aussi si longuement dessiner des personnages passionnants, d'une humanité irrésistible, avec une capacité extraordinaire à jongler entre le sérieux et la légèreté, préférant constamment rappeler ces héros du quotidien sur Terre, pour ne pas les laisser flotter au-dessus des gens normaux.

Difficile de ne pas saluer un sens du casting fabuleux qui a offert à Martin Sheen un rôle en or, d'autant plus inoubliable que le personnage du président devait à l'origine être nettement moins présent à l'écran. Tout aussi importants et magnifiques, John SpencerAllison JanneyBradley WhitfordRichard SchiffRob LoweJanel Moloney, ou encore Joshua MalinaDulé Hill et Stockard Channing ont insuflé à The West Wing une énergie folle, créant non pas une simple série mais une grande aventure, tour à tour hilarante, déchirante, épique et tendre.

 

Photo John Spencer, Bradley Whitford, Allison Janney, Martin Sheen, Janel Moloney, Rob Lowe

 Une équipe inoubliable

 

STUDIO 60 ON SUNSET STRIP 

À bien des égards, Studio 60 on the Sunset Strip est une répétition avant The Newsroom. La série, qui n'a pas dépassé une saison en 2006, commence sur la même idée : un puissant homme de télévision dérape en direct devant une foule de spectateurs, pour un cri du cœur qui va à l'encontre des institutions et de la bien-pensance. Un pavé dans la marre du politiquement correct qui va provoquer une secousse spectaculaire sur l'émission Studio 60, cousin à peine camouflé du Saturday Night Live qui va profiter du scandale pour renaître de ses cendres avec une nouvelle équipe plus pure, plus cool et plus belle.

Aaron Sorkin retrouve Bradley Whitford, inoubliable Josh Lyman de À la Maison-Blanche, et le colle aux côtés de Matthew Perry pour former un duo de talent qui reprend les rênes de l'émission sous la houlette d'une productrice décapante, incarnée par Amanda Peet dans l'un de ses meilleurs rôles - et la preuve totale qu'elle est une actrice sous-exploitée. À leurs côtés, il y a notamment Sarah Paulson, alors en pleine ascension (elle sera la seule nommée aux Golden Globes).

 

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L'équipe de Studio 60

 

Studio 60 on the Sunset Strip est empreint du même idéalisme lumineux qui forge les héros sorkiniens. Ici, il est question de recréer un pont vers le public, vers l'Amérique, avec une télévision qui retrouve sa force et sa pureté originelles. La coexistence entre les sexes, les croyances, les personnalités, entre l'argent et la créativité, entre les démons personnels et les objectifs communs, entre un passé douloureux et un avenir qui doit être meilleur, va avec cet optimisme presque maladif, qui fait toute la force des créations d'Aaron Sorkin.

Lancée comme un poids lourd face à 30 Rock, la comédie avec Tina Fey sur un sujet très similaire, Studio 60 on the Sunset Strip a vite payé le prix fort : audiences en chute libre, critiques très mitigées, déception globale et annulation prématurée, en partie à cause d'un budget trop élevé. La série reste pourtant une belle plongée dans les coulisses de la télévision, porté par la flamme idéaliste de l'auteur, et qui mérite clairement d'être réévaluée.

 

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 Parmi les meilleurs rôles d'Amanda Peet et Matthew Perry

 

THE SOCIAL NETWORK 

Ce faux biopic sur Mark Zuckerberg doit beaucoup à David Fincher et au génie de sa mise en scène, à la musique du duo Trent Reznor - Atticus Ross, aux prestations de Jesse EisenbergAndrew Garfield ou Armie Hammer... mais il doit énormément au scénario d'une précision remarquable d'Aaron Sorkin. Un point sans lequel The Social Network ne serait sans doute jamais devenu une des plus grandes oeuvres cinématographiques de ces dernières années.

A l'inverse de nombre des personnages idéalistes qu'il a écrit et imaginé, le scénariste s'attaque ici à un héros (ou anti-héros) beaucoup plus sombre. Mark Zuckerberg est un jeune homme au Q.I. hors-norme, perturbé socialement et à l'ego surdimensionné. Des caractéristiques qu'Aaron Sorkin va poser au coeur du film en moins de cinq minutes.

 

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 Inoubliable scène d'intro avec Rooney Mara

 

Durant la maintenant célèbre ouverture du film, le scénariste nous livre les clés de Zuckerberg : son intelligence folle (score dément au test d'entrée à l'université), son objectif (entrer dans un final club) et surtout son envie de se démarquer de la masse. Cependant, les dialogues écrits par Aaron Sorkin conduisent à de nombreux malentendus entre les personnages de Mark et Erika qui révèlent surtout l'incapacité qu'à Mark à communiquer avec le monde qui l'entoure. Et ce sont finalement ces quatres points qui vont mener Mark à créer une nouvelle forme de vie sociale avec Facebook. Une forme de vie sociale qui lui correspond, qui ne l'oblige pas à cotoyer le monde extérieur qu'il méprise ou le trouble et lui permet de rester devant la seule chose qu'il contrôle vraiment : son ordinateur.

En une minute, Aaron Sorkin vient d'éclairer l'énigme Zuckerberg à travers une discussion des plus banales mais dont l'écriture, la tonalité, la fluidité... cachent une mine d'information gigantesque. Le reste de l'oeuvre construira chaque personnage avec cette même précision à travers des dialogues ciselés d'une efficacité remarquable. La non-linéarité du récit et la juxtaposition épisodique du passé et du présent, donneront également au film cette dynamique bouillonnante loin des biopics classiques rigides servis trop régulièrement.

 

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Jesse Eisenberg dans The Social Network

 

LE STRATÈGE 

Un cas à part puisque le scénariste Aaron Sorkin est arrivé dans une des dernières étapes d'une production compliquée, qui a notamment vu Steven Soderbergh être poussé vers la sortie par Sony, quelques jours avant le début du tournage, à cause d'une version plus légère et semi-documentaire qu'il avait imposée. Sorkin est alors engagé pour réécrire en partie le scénario de Steven Zaillian, oscarisé pour La Liste de Schindler. Celui-ci expliquait au Hollywood Reporter : « Il m'a appelé pour me dire qu'on lui demandait d'écrire de nouvelles scènes. J'ai répondu que c'était mieux que de complètement jeter le scénario. Je me souviens surtout que je lui ai demandé ce qu'il ferait si c'était moi qui l'appelait pour lui annoncer ça, et il m'a répondu, "Je mettrais le feu au studio" ». D'abord engagé pour six semaines, Sorkin passera un an et demi à retravailler le scénario, aux côtés de Brad Pitt qui était passionnément attaché au rôle.

Souvent oubliée, la première série de Sorkin Sports Night témoigne de son amour du sport mais surtout du jeu. Dans Le Stratège, il est moins question de gagner que de comprendre et changer les règles, pour tordre le système. Que ce soit dans le cadre du baseball, ce sport emblématique de l'Amérique déjà présent dans Des hommes d'honneur, renforce encore plus la cohérence de l'histoire vraie de Billy Beane dans la carrière du scénariste.

Le Stratège est une déclaration d'amour aux laissés pour compte, à ceux que le système considère comme des déchets car aveuglés par des règles imposées en silence, que personne n'ose remettre en question de peur de terminer eux aussi dans la poubelle sociale. C'est encore une fois un grand film de groupe, où le leader s'efface derrière ses camarades (Beane se contrefiche que Howe soit encensé à sa place par les médias), et où l'idéal écrase tout sur son passage tel un vent qui se lève peu à peu. C'est aussi un portrait de héros qui, derrière ses airs de pur héros hollywoodien, va à l'encontre des travers de l'american dream capitaliste, rappelant à quel point Sorkin entretient un rapport bien plus complexe à son pays et ses dieux (l'argent, le succès, la gloire) que certains ne voudraient le croire.

 

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 Brad Pitt dans Le Stratège

 

THE NEWSROOM

Il y a du Frank Capra chez Sorkin, c’est-à-dire une vision foncièrement optimiste, une volonté de proposer non pas un portrait naturaliste des institutions et des humains qui les animent, mais plutôt une version dans laquelle tous, en prise aux vicissitudes du réel, luttent pour tirer le système vers le haut.

C’est le principe qui anime ce portrait de la rédaction d’une chaîne d’info en perdition. Son présentateur, interprété par Jeff Daniels, est une star du 20h sur le déclin, trop bouffi d’orgueil et conventionnel pour remettre en question le ronron paresseux qui anime ses équipes. À la faveur d’un pétage de plombs en règles, semblable à celui qui ouvrait Studio 60 on the Sunset Strip, il décide de faire table rase de ses habitudes et de tenter, contre les audiences, contre les publicitaires et les investisseurs, d’imposer un journal télévisé exigeant et ambitieux.

Le résultat est presque anachronique tant Aaron Sorkin suit ses héros avec une foi inébranlable. Et le résultat, dont les cliffhangers et la conclusion terrible révèlent bien combien le scénariste est faussement candide, est souvent bouleversant. D’une intelligence indiscutable quant à son diagnostic sur les médias, pétillant dès qu’il chronique les vies personnelles de ses héros, The Newsroom est une pépite tristement sous-estimée.

 

Photo Jeff Daniels

 Le grand Jeff Daniels

 

STEVE JOBS 

Ce faux biopic de Steve Jobs compte sans doute parmi les films de Danny Boyle les plus méprisés, et les travaux de Sorkin les moins commentés. Le tour de force qu’il propose est pourtant sidérant, en dépit de son âpreté. Plutôt que de s’organiser autour du récit de la vie de Jobs, le script la condense en trois actes, grandement fictionnalisés, qui vont représenter trois mouvements, trois mélodies, au cours desquels les grands enjeux de cette vie folle se déroulent.

On est largement passé à côté du mouvement global, assez flippant, qui sous-tend tout le métrage, à savoir comment un homme incapable de communiquer (le récit s’ouvre sur Jobs tentant sans succès de faire s’exprimer un ordinateur oralement, quand personne ne parvient à l’atteindre, lui) va transmettre son handicap à la société qui l’entoure, plutôt que de dépasser ce conflit.

Au-delà de ses dialogues une nouvelle fois brillant, de son étude de caractère glaciale et désespérée (Kate Winslet et Michael Fassbender sont épatants), c’est bien cette idée, et sa noirceur insondable qui font du film une proposition passionnante.

 

Photo Michael Fassbender

Michael Fassbender en Steve Jobs

 

LE GRAND JEU 

À peine étonnant de constater pour sa première réalisation, Aaron Sorkin parle de jeu dès le titre. Ce jeu, c'est à la fois le poker au cœur de l'intrigue, mais également celui de la vie. Molly Bloom refuse de se laisser dicter les règles, ou du moins se débat contre celles qui lui ont été imposées dès sa plus tendre enfance par son père, et qu'elle applique avec une témérité et une intelligence spectaculaires.

Que le film soit à nos yeux une déception (voir notre critique) n'entache pas sa pertinence au sein de la filmographie de Sorkin. Suivre la trajectoire à la fois grandiose et tragique d'une figure iconoclaste, qui cherche désespérément à refaçonner le monde quitte à se battre tel Don Quichotte, est une de ses grandes obsessions. Qu'il s'intéresse cette fois à une femme n'est pas plus surprenant malgré les nombreuses critiques à cet endroit sur ses histoires : Dana Whitaker, C.J. Cregg, Jordan McDeere et MacKenzie McHale sont des preuves flamboyantes de son désir de créer des personnages féminins passionnants, complexes et aux multiples facettes, qui ne sont ni des forces absolues de la nature ni de petites choses dénuées de vie intérieure.

 

Photo Jessica Chastain

Jessica Chastain dans Le Grand Jeu 

 

Il y a aussi cette idée de technicité, qui permet aux héros sorkiniens d'émerger, exister et respirer. Que ce soit l'analyse mathématique controversée du base-ball dans Le Stratège, l'intelligence froide de figures comme Mark Zuckerberg et Steve Jobs, ou les vignettes techniques du Grand Jeu sur les règles du poker et l'angle d'un ski sur la neige, Aaron Sorkin s'intéresse à des êtres hors du commun, dont l'esprit est à la fois malédiction et source d'émancipation.

Rien que pour ça, Le Grand Jeu, actuellement en salles, mérite le coup d'œil pour tout fan d'Aaron Sorkin.

 

Affiche française

commentaires

visiteur 07/01/2018 à 11:29

Bonjour,
Article très intéressant.
Cela n'a aucun intérêt mais personnellement, je trouve que The West Wing est l'une des 3 meilleures séries de l'histoire et certainement la plus 'intelligente'.

Robot 06/01/2018 à 15:36

The Newsroom : l'une des plus belles et riches séries de ces 10 dernières années pour moi. La revoir aujourd'hui, en 2018, c'est encore plus percutant.

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