Films

Le Conte de la princesse Kaguya : critique lumineuse

Par Nicolas Thys
6 avril 2018
MAJ : 28 octobre 2018
1 commentaire

Hommage au grand Isao Takahata, maître des studios Ghibli décédé ce 5 avril. Et retour sur quelques uns de ses plus grands films.

 

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Plus de quatorze années après Mes voisins les Yamada, son dernier film en tant que cinéaste, Iso Takahata revient avec l’histoire de la princesse Kaguya, une interprétation assez libre des célèbres et anciens Contes du coupeurs de bambous. Déjà adaptée au cinéma par Kon Ichikawa en 1987 avec Toshiro Mifune, ce récit folklorique qui daterait probablement du 10eme siècle de notre ère, est aussi méconnu chez nous qu’il est célèbre au Japon. Autant dire que la perception que nous aurons du film pourra être très différente de celle des japonais et que certains points qui pourront nous paraitre parfois dérangeants ne le seront guère pour eux.

 

 

Il en est ainsi de l’origine de la princesse par exemple, qu’on voit apparaitre dans un bambou puis grandir rapidement. La magie opère et on se laisse bercer par cette histoire qui devient de plus en plus réaliste, devenant pratiquement une étude de mœurs sur la société patriarcale nippone et abordant des thèmes comme la rébellion, la difficulté de s’adapter aux codes sociaux et moraux, le pouvoir de l’argent, le bonheur aussi simple qu’impossible à atteindre. Ces grandes thématiques éternelles n’ont pas fini de donner naissance à de grandes œuvres et conservent toute leur actualité. Mais le final, avec un retour vers un onirisme presque oublié pendant 1h30, aura de quoi étonner plus d’un spectateur occidental ne s’y attendant pas et pour qui le monde de la princesse est si connoté qu’il risquerait de trouver la chose bancale alors qu’elle semblera naturelle pour qui a grandi avec le conte.

 

 

Toutefois, ces considérations restent minimes et n’empêchent pas de profiter de la grande beauté d’un film qu’on peut facilement considérer d’un point de que formel et plastique comme le dernier chef d’œuvre en date du studio Ghibli. Contrairement à Miyazaki, l’autre cinéaste majeur du studio, Takahata n’est que réalisateur de ses films : il ne dessine pas et n’a donc aucun style graphique prédéfini. Si Le Tombeau des lucioles ou Pompoko sont également élaborés dans un style qu’on associe couramment à Ghibli, avec de grands aplats de couleurs assez lisses, des ombres fortes marquées et une animation très ronde et précise, Kaguya ressemble davantage aux Yamadas, avec des recherches visuelles plus poussées encore.

 

 

Par exemple, Takahata n’hésite pas à laisser des parties de l’écran blanches, non crayonnées et à ne pas tout saturer, préférant aussi des couleurs flottantes et légères proches de l’aquarelle et de l’esquisse que de ce qu’on considère souvent comme un rendu fini. Si c’est une pratique courante dans l’illustration, elle l’est beaucoup moins au cinéma et n’est pas, ces dernières années, sans rappeler Ernest et Célestine qui jouait aussi sur ce dispositif. Son intérêt est essentiel car si elle peut avoir des retombées économiques, elle permet surtout de jouer sur une animation de traits, de formes et d’esquisses. Cette manière de créer ajoute un certain dynamisme et une volatilité qui rythment un film que d’aucuns pourront juger longs et lent mais dont on ressentira d’autant moins la pesanteur que le mouvement qui s’en dégage est ample et soumis à des variations constantes. Cette technique utilisée jusqu’à son épuisement ira même jusqu’à créer des expériences étonnantes dans certaines séquences où les personnages ne deviennent plus alors que des ébauches d’eux-mêmes et ne sont plus définis que par leur mouvement et leur tentative de disparaitre pour devenir autre chose.

Ici, le réalisateur ne va pas jouer la carte d’un réalisme à tout prix, d’une la société parfaitement constituée voire fermée sur elle-même. Au contraire, ce qui se dessine c’est un monde qui conserve potentiellement toutes les possibilités de bouger, de se métamorphoser, un monde où la princesse malgré ses obligations, ses devoirs et son statut, peut encore essayer d’aller rechercher sa liberté, l’insouciance qu’elle a connu dans sa jeunesse à la campagne, malgré la ville et ses valeurs qui cherchent à l’accaparer et à la faire entrer dans le rang. Mais cette liberté flottante est d’autant plus difficile à atteindre qu’elle a l’air de dépendre d’autrui bien plus que de soi.

 

 

Takahata n’a pas souhaité reprendre l’histoire du conte à l’identique. Il l’a retravaillée de manière à l’approfondir, à exploiter des éléments peu développés, à expliquer et exprimer son point de vue sur cette fable intemporelle. Et s’il a conservé une certaine dimension enfantine, notamment dans la première partie, celle-ci est assez vite mise de côté sans jamais totalement disparaitre. C’est peut-être l’une des grandes différences entre Takahata et Miyazaki : la mesure. Le deuxième écrit d’abord des histoires à destination des plus jeunes, avec des histoires qu’on peut assez aisément catégoriser selon des tranches d’âge, ce qui a d’autant plus surpris le public du Vent se lève, qui ne devait pas s’attendre à un côté aussi « adulte ». Kaguya, au contraire, pourra être vu par tous. Malgré sa durée et son lyrisme contemplatif, les plus jeunes comme les moins jeunes pourront l’apprécier.

De même, le retour à la nature et l’hymne écologique, s’ils restent présents en filigrane, ne sont pas aussi appuyés que chez Miyazaki. Ce qui est critiqué, c’est d’abord l’homme contemporain qui oubli de vivre pour se plier à des conventions. La nature n’est pas sur le point de mourir et ce qui empêche les gens de vivre, c’est la morale issue d’une certaine urbanisation, de castes sociales élevées. L’indépendance et l’infini des possibilités, si elles sont associées à la nature, c’est surtout parce qu’une fois quittée la ville, on ne trouve plus ces individus castrateurs de liberté et vendeurs de bonheur à la sauvette.

 

 

Rédacteurs :
Résumé

Cependant, ce qui réunit encore les deux réalisateurs qui ont sorti, au Japon comme en France, leur "dernier" film coup sur coup, c'est peut-être ces quelques mots qui finissaient le ver du Cimetière marin de Valery que Miyazaki commençait avec Le Vent se lève. "Il faut tenter de vivre !"

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Alyon

Quel beauté ce film !! La fuite de la princesse de son « palais » reste pour moi un vrai grand moment de cinéma. Un vrai bonheur.
Merci pour cette critique hommage à un très grand réalisateur.