Critique : L'Assaut

Sandy Gillet | 9 mars 2011
Sandy Gillet | 9 mars 2011

Pour ceux qui n'étaient pas nés et qui habitent sur une autre planète depuis, rappelons qu'au soir de noël 1994 a eu lieu le détournement d'un vol Air France Alger-Paris avec prise d'otage de l'équipage et des passagers. Un événement qui se termina par la prise d'assaut de l'appareil immobilisé de force sur l'aéroport de Marseille et vécue en direct par 21 millions de  spectateurs. Accessoirement il adouba définitivement la chaine d'info LCI qui était née dans l'anonymat quelques mois plus tôt. Il aura donc fallu attendre 17 ans pour voir cette page contemporaine de notre histoire portée à l'écran. Au passage il s'agit là d'une tradition bien française aux antipodes de ce qui se pratique aux Etats-Unis dont le cinéma se veut, et ce malgré son appauvrissement évident depuis quelques années, le reflet fidèle ou non des errements de sa société et d'une manière générale de son histoire récente. Il suffit par exemple de voir avec quelle acuité Hollywood nous donne à voir chaque année au moins un film marquant sur les conséquences des attentats du 11 septembre. Green Zone et Fair Game pour ne citer que les plus récents, en sont les derniers fleurons.

Au demeurant, Julien Leclercq dont c'est ici la deuxième réalisation après Chrysalis (un four monumental qui a coûté à la Gaumont plus de 9 millions d'euros pour un film certes bancal mais qui ne méritait pas tant d'indifférence de la part du public), s'est ouvertement inspiré de Vol 93 et son aspect documentaire qui n'oublie pas les ficelles de la tension dramatique si chère au medium cinéma. En prenant pour matériau de base un livre écrit par Roland Martins, un ancien du GIGN qui avait participé à l'opération de sauvetage des otages, Leclerc tente d'apporter un contre-champ aux images d'actualité que tout le monde à en mémoire : l'assaut à l'aide de passerelles motorisées, l'ouverture par explosif des portes de l'avion, le saut dans le vide du copilote prit de panique quand les terroristes survivants se retranchent dans le cockpit... Et c'est finalement là que le bât blesse. L'assaut peine en effet à faire « oublier » ces images spectaculaires, à tel point d'ailleurs qu'elles sont abondamment réutilisées tout au long du film comme un aveu d'impuissance (économique ?). De fait toutes les scènes dans l'avion au moment donc de l'assaut font un peu parent pauvre via l'usage abusif de  cuts, de gros plans sur le visage anxieux de la femme d'un des soldats du GIGN et d'un travail sur la bande son qui s'il montre bien que la leçon « Soldat Ryan » a bien été assimilée, finit par saouler tant cela n'apporte rien à la dramaturgie de l'ensemble.

Le paradoxe de tout cela donc est que le titre et la bande-annonce survendent un film dont les qualités résident en fait sur les coulisses de cette conclusion épique. Le gouvernement d'alors de cohabitation dont le premier ministre était Balladur avait pour ministre de l'intérieur Charles Pasqua qui avait prôné dès le début une position ferme. C'est donc avec délectation que l'on s'introduit dans les rouages d'une machinerie politique suffisante mais qui essaye de comprendre où les terroristes veulent en venir. Leclerc a alors la bonne idée de personnaliser cela via une technocrate que l'on devine ambitieuse qui se fourvoie dans un premier temps dans ses certitudes pour finir par découvrir un peu par hasard le pot aux roses (faire écraser l'avion sur Paris). C'est tellement rare de voir cela dans notre cinéma que l'on ne peut que savourer cette mise en scène à charge de nos élites de surcroît encore vivants. Et là encore, et ce même si cela sert plutôt bien ici le propos, l'image la plus forte est la tête de Pasqua (entre jubilation rentrée et agacement levant les yeux au ciel quand le premier ministre fait son allocution de fin de crise façon brosse à reluire) prise sur le vif par les caméras de l'époque.

Il ne faut donc pas trop bouder son plaisir. L'assaut n'est pas une réussite flagrante mais il renferme en son sein pas mal d'espoir d'un futur cinéma français plus engagé et décomplexé. Pour cela il est évident que le succès public doit être au rendez-vous afin que cet essai maladroit ouvre la porte à des productions plus ambitieuses. Il n'y a en effet qu'à se baisser pour trouver des sujets forts, controversés et forcément cinégéniques qui ont jalonnés l'histoire récente de notre pays. Canal + s'y est d'ailleurs essayé à plusieurs reprises pour sa case Création originale (Rainbow Warrior, Nuit noire...), Chabrol nous avait donné un regard biaisé de l'affaire Elf avec son Ivresse du pouvoir. Et on attend avec impatience Conquête, sur les coulisses de l'ascension jusqu'à la magistrature suprême d'un certain Nicolas Sarkosy de 2002 à 2007 ainsi que le film de Mathieu Kassovitz (L'ordre et la morale) sur la prise d'otage d'Ouvéa en 1988... Mais au final que tout cela fait bien peu alors que toutes les semaines on a droit à notre petite comédie franchouillarde et nos films dits de qualité dont on peine à retenir les titres avant et après visionnage...

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