Critique : Ratatouille

Julien Foussereau | 9 juillet 2007
Julien Foussereau | 9 juillet 2007

Ratatouille, pierre angulaire du cinéma d'animation du 21eme siècle ? Les plus dubitatifs avanceraient qu'il s'agit quand même du huitième long-métrage chez Pixar. Cet éventuel rappel démontre également que, dans les grands chantiers d'animation aux Etats-Unis (et particulièrement en 3D), on a plutôt tendance à rattacher l'œuvre au studio qu'au réalisateur. Chaque studio possède, certes, un « style de fabrication » qui lui est propre. Pourtant, il faut admettre que Ratatouille porte moins la marque du studio à la lampe à coulisse que celle, inimitable, du grand maître de l'animation américaine : Brad Bird.

De prime abord, il semble impossible de construire un pont entre Les Indestructibles, mix aussi incroyable que sidérant de sitcom, de superhéros et de James Bond de l'âge d'or, et l'étrange histoire de Rémi le rat, petit dernier d'une tribu de videurs de poubelle, ne rêvant que de grande cuisine. Sur le papier uniquement. On retrouve dans Ratatouille ce tiraillement entre le désir quasi obsessionnel d'excellence triomphant de la médiocrité et l'attachement ambigu à la famille, à mi-chemin entre le refuge et la plaie. A la manière de Bob Parr alias Monsieur Indestructible, Rémi s'impose comme le représentant de cette exigence selon Bird, voire même comme le double du cinéaste. Et, avec, une intrigue tournant autour du bon goût culinaire et ancrée dans Paris, il ne pouvait pas tomber mieux, c'était même in ze pocket...

 

Seulement voilà, comment faire partager l'idéal de saveurs exquises d'un muridé via un médium qui vous prive d'office de l'usage du nez et de la langue ? Comment tenir la cadence sans endormir les enfants, ou pire : perdre parents et plus âgés dans des abîmes de niaiserie ? comment surtout lier le destin d'une salle de cinéma remplie à un animal gourmet considéré dans la réalité comme nuisible et plus gros transmetteur de maladies. À ces trois questions, la réponse est ahurissante de simplicité : en traçant sa route sans avoir l'air d'y toucher, soit Ratatouille, le résultat idéal de l'addition « l'écriture intransigeante de Bird » plus « savoir-faire Pixar ».

Dix minutes de pérégrinations campagnardes en ouverture suffisent pour que le miracle d'alchimie ait lieu : Rémi l'esthète et Emile le cradingue déambulent dans une maison vétuste avant que le tromblon facile de la propriétaire ne sépare Rémi de sa horde au cours d'une retraite en catastrophe dans les égouts. Entre temps, les deux rongeurs sont filmés à hauteur du sol, la mise en scène extrêmement fluide ne les lâche pas d'une semelle pour mieux saisir l'extraordinaire gestuelle de leur corps (c'est fou comme un animateur inspiré peut être cent fois plus efficace qu'un motion capture) et la vie ressortant de leur regard lorsque le score brillant de Michael Giacchino illustre les magnifiques feux d'artifices papillaires éprouvés par Rémi.

 

Cette mise en bouche s'avère digne d'un plat de résistance de cinq étoiles mais Ratatouille n'en fait pas l'étalage et c'est sa discrétion, son humilité qui fait toute sa force. En témoigne l'impressionnante descente des égouts envoyant par le fond celle de Souris City sans frimer. Parce qu'ils étaient des surhommes, Les Indestructibles jouait l'efficacité maximum. Ratatouille traite lui aussi d'un marginal au sens large cherchant à trouver sa place en cuisine. Ce qui change tout. La sidération des premières images où Rémi évitait couteaux, hachoirs et autres feuilles de boucher dans la bande-annonce était pour le moins trompeuse. Ne subsistent que le prodigieux talent de Bird à mettre en scène l'exploration d'une surface et quelques morceaux de bravoure savamment orchestrés. Ce qui importe réellement ici, c'est le rapport de Rémi avec Linguini le commis aux poubelles et son système d'entraide à la Cyrano de Bergerac ; système remarquable car intégrant un paramètre imparable : si Rémi s'exprime naturellement avec ses pairs, s'il comprend parfaitement les humains, il n'en va pas de même pour ces derniers.

De ce postulat découle des gags visuels d'une magistrale drôlerie, à mi-chemin entre Charles Chaplin, Buster Keaton et Gromit dans lesquels cette adorable boule de poils fait preuve d'une expressivité des plus singulières, du nez à la queue en passant par le haussement d'épaules... quoiqu'il fasse, il est irrésistible ! (Et c'est un homme qui a la phobie des rats qui vous dit ça !) Plus surprenante par contre est son introduction : au loin dans la pénombre d'une poubelle ressemblant à s'y méprendre à la menace de La Belle et le clochard. Comme si Bird fusionnait deux âges d'or de l'animation, celui du Disney triomphant dans les fifties (la période préférée du réalisateur) et le sien de contemporain pour en retirer le meilleur, les fleurons esthétiques du premier avec la profondeur psychologique accrue du second. Ainsi, Bird déroute en refusant certains codes narratifs de l'animation grand public pour en introduire d'assez peu communs (la folie douce de Rémi avec Gusteau et l'insaisissable critique Anton Ego). Par là même, il entend démontrer qu'il est encore possible aujourd'hui de surprendre les plus blasés.

Certains s'évertueront à penser avec dédain qu'il y a cinéma d'animation et cinéma. Brad Bird n'a jamais pu supporter cette frontière. Face à Ratatouille, on comprend d'autant mieux sa colère tant la somme monumentale de ses qualités souterraines (comprendre émotionnelles et cérébrales) peut écraser d'une pichenette certains live action. En un sens, son dernier-né dépasse Monstres & cie, peut-être le plus émouvant de l'écurie Pixar parce qu'il parvient comme rarement à, non pas imiter la vie, mais à ÊTRE plus que jamais un monde en vie dans lequel une succession d'états et d'émotions ne s'achève jamais réellement... jusqu'à avoir son existence propre en imprimant durablement son empreinte dans notre mémoire. C'est le propre des grands films ou des grands festins, celui qui nous donne envie de nous asseoir à nouveau à une bonne table ou une salle dotée d'une programmation alléchante. Dans les deux cas, on prononce un très sincère « merci ».

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