Critique : Mon voisin Totoro

Créé : 29 août 2007 - Jean-Noël Nicolau
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Emblème du studio Ghibli et icône de la culture populaire japonaise, Totoro est certainement le personnage le plus connu et adoré de l'univers d'Hayao Miyazaki. Un tel engouement ne s'explique pas seulement par l'apparence de gros nounours aisément déclinable sous forme de peluches, Totoro est à la base, et avant tout, une oeuvre cinématographique unique en son genre, l'état de grâce du réalisateur nippon. Après les recettes historiques du Château dans le ciel, Miyazaki peut s'offrir toute la liberté nécessaire à la création de son film le plus personnel, et là où Laputa était un blockbuster spectaculaire, Totoro allait se définir comme le contrepoint absolu. Discret, humble, d'un raffinement visuel maniaque et d'une délicatesse de tous les instants, Tonari no Totoro est paradoxalement un projet risqué, tant il joue les funambules avec les attentes des différentes générations de spectateurs.

 

 

Si c'est le Miyazaki qui s'adresse le plus directement aux enfants qui comprendront sans peine, dès le plus jeune âge, les enjeux et les émerveillements de l'histoire, c'est aussi celui qui pourra toucher le plus intensément les adultes. L'évocation du regard enfantin sur le monde est d'une telle justesse que l'on a rapidement l'impression que l'auteur est parvenu à effleurer des idées inédites du Septième Art. D'une fraîcheur délicieuse et d'une authenticité désarmante, le portrait de Satsuki et Mei renvoie non seulement à des expériences vécues mais aussi à toute une vérité psychologique qui ne s'appréhende fidèlement qu'une fois disparue.

 

 

 

C'est à ce niveau que réside l'aspect bouleversant de Mon voisin Totoro, une émotion tacite qui se traduit dans presque toutes les séquences et dans certaines répliques qui serrent la gorge malgré la légèreté quasi omniprésente. L'imaginaire enfantin, grâce auquel Miyazaki conçoit un flou de la réalité qui laisse toujours planer un doute bienheureux, peut donner vie à tous les trésors, mais aussi révéler les mystères de la nature que l'âge nous impose d'oublier. Lorsque les petites filles ont besoin de réconfort, de compagnie, d'une présence rassurante ou d'une aide précieuse, les Totoros ne sont jamais bien loin, bons génies en symbiose avec les arbres, le vent et tous les secrets que l'enfance ne sait expliquer que par les plus surprenantes chimères.

 

 

 

Ces rêveries donnent à Miyazaki l'occasion de décrire quelques unes des créatures les plus attachantes de son vaste bestiaire. Des noiraudes qui s'envolent au clair de lune en passant par les craquants « chibi totoros » et bien sûr le délirant NekoBus, il suffit de quelques plans pour que ces fantômes nous donnent le sourire. Il faut ajouter la splendeur des dessins du film, qui donnent à chaque vision l'impression de « voir » pour la première fois des nuages ou des arbres, en ce sens, cette beauté participe à l'exacerbation du réel qui définit l'oeuvre. Le monde plus admirable que le monde, comme dans les souvenirs d'enfance, lorsque les soirs d'été semblaient vouloir durer éternellement, lorsque chaque recoin de la maison dissimulait une aventure, lorsque la nature toute entière était un conte de fée.

 

 

 

Mon voisin Totoro est aussi le plus autobiographique des longs-métrages de Miyazaki, l'évocation de la mère absente car atteinte d'une longue maladie fait écho à la propre jeunesse du réalisateur, de même que sa description d'une campagne japonaise d'après-guerre, idéalisée et rassurante. La maison des héroïnes, havre de bonheur situé aux pieds d'un camphrier géant, paraît si inconcevable de nos jours que l'on remarque à quel point Totoro contient aussi des messages écologistes d'une discrétion qui les rend d'autant plus efficaces. Les images issues de l'affection de l'auteur pour la nature s'imposent instantanément dans nos coeurs, que ce soit la pousse accélérée d'un arbre gigantesque ou les plaisirs simples des vacances.

 

 

 

Si Totoro en lui-même n'apparaît finalement que dans une poignée de scènes, elles sont toutes inoubliables, tant leur construction ménage à la fois l'humour et la magie, avec comme exemple l'attente à l'arrêt d'autobus dont on pourrait longtemps disséquer la perfection cinématographique sans jamais approcher la grâce. A nouveau chez Miyazaki, la créature qui aurait pu s'avérer monstrueuse se révèle être le protecteur empli de bonté. Le spectateur se laisse alors emporter par cette oeuvre trop courte, mais dont les ouvertures vers l'infini des souvenirs d'enfance et de l'imagination en général compense la durée. Si Nausicaä possède l'aura un peu brute des films fondateurs et si Chihiro dévoile la sagesse majestueuse de l'accomplissement, Totoro est le coeur des créations d'Hayao Miyazaki, ce chef-d'oeuvre universel est ce qu'il nous a donné de plus remarquable et de plus émouvant.

 

 

 

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