La Horde sauvage : critique indomptable

Julien Foussereau | 12 juillet 2006 - MAJ : 25/09/2018 09:34
Julien Foussereau | 12 juillet 2006 - MAJ : 25/09/2018 09:34

Le film culte de Sam PeckinpahLa Horde sauvage.

Lorsque des cinéphiles soulèvent l'épineuse question de la meilleure réalisation d'un réalisateur reconnu, voire culte, grand est le risque de rencontrer la discordance (courtoise fort heureusement). Difficile parfois de s'accorder unanimement sur la quintessence de Scorsese (Raging Bull ? Goodfellas ?), Coppola (Le Parrain ? Apocalypse Now ?) ou Hitchcock (n'entrons même pas dans le détail au vu de la liste des nominés potentiels). À l'inverse, certains ne posent quasiment aucun problème. Sam Peckinpah est de ceux-là avec son mythique Horde sauvage. Bien sûr, quelques empêcheurs de tourner en rond pourront toujours protester en citant Croix de fer. Toutefois ces derniers seraient contraints objectivement de reconnaître que, en plus d'avoir bouleversé durablement les codes de la violence dans sa représentation au sein du cinéma commercial, La Horde sauvage coïncide avec une impressionnante montée en puissance tant esthétique que thématique de la griffe Peckinpah. Aux jours d'aujourd'hui, cette bête agonisante revêtant les oripeaux du western est un repère indiscutable dans l'histoire du cinéma… ce qui était loin d'être le cas lors de sa sortie en 1969.

 

 

Le film se heurta à un tel rejet critique que certains le qualifièrent de film le plus violent jamais montré à ce jour. Affirmation on ne peut plus fausse dès lors que l'on songe au massacre final de Bonnie and Clyde de Arthur Penn ayant déjà marqué la mémoire du grand public deux ans auparavant quand les plus curieux des moviegoers découvraient le Blood Feast de Herschel Gordon Lewis et ses hectolitres d'hémoglobine. Parce que, à bien y réfléchir, la violence « sauvage » promise par le titre ne se manifeste que pour ouvrir et clore le récit : une dizaine de minutes sanguinaires sur les 145 que compte le film. Une violence dans les massacres atténuée par l'évolution du seuil de tolérance du spectateur qui, depuis, en a vu d'autres (de là à classifier le film « tous publics » à la manière de Warner Home Vidéo France sur sa jaquette DVD, il ne faudrait peut-être pas pousser non plus) ! Il est néanmoins important de constater à quel point La Horde sauvage n'a pas pris une ride (ou si peu…). Cette résistance au temps est autant le fait d'une désacralisation du western classique par l'injection massive et ciblée d'une dose de violence réaliste que l'intégration de celle-ci dans une mise en scène terriblement moderne encore aujourd'hui.

 

 

Une simple statistique : 2721 plans pour 138 minutes, une fois que l'on a soustrait les génériques de début et de fin. Soit une durée moyenne de plan de trois secondes, un montage très cut que l'on a énormément reproché à Peckinpah. Quoique l'on ait pu en dire, il n'a rien de gratuit. On s'est plaint de son manque de cohésion et ses insistances lourdes comme la chute ultra découpée d'un homme mort du haut d'un toit. Or une fusillade tournant au bain de sang s'apparente davantage au chaos dans lequel les repères spatio-temporels peuvent être profondément altérés. Cette mise en image réaliste et inconfortable pour un public, jusqu'alors habitué à voir un coup de feu et son point d'impact sur la cible vivante dans deux plans séparés (Code Hayes oblige), figurait parmi les outils de Sam Peckinpah pour fossoyer le western idéaliste. Telle était l'ambition déclarée de Bloody Sam ! Objectif à moitié atteint dans la mesure où cela n'a pas empêché le virulent cinéaste de repasser par cette même case générique avec Pat Garrett & Billy the Kid (voir le test en cliquant sur ce lien), mais, dans le même temps, La Horde sauvage a fracassé définitivement l'ossature du « western fordien », « mannien », et/ou « hawkiens » avant que Impitoyable de Clint Eastwood ne lui inflige l'ultime coup de pelle vingt-trois ans après.

 

La mort d'un certain romantisme, la violence sèche et sans fioritures, à cent mille lieux du spaghetti : Peckinpah au sommet de son art ! Dès les premières minutes, on est étourdi par l'intelligence du prologue traçant les orientations du film : la bande à cheval de Pike Bishop approche de San Rafael, grimée en militaires, pour voler la paye des employés du chemin de fer texan. Montés parallèlement, des gamins s'affairent à torturer un scorpion, donné en pâture à des fourmis carnivores. Métaphore brillante de la mort annoncée de la horde : dévorés à la fois par le surnombre et les enfants d'une nouvelle ère qui ne veut plus d'eux. Car nous sommes en 1914, la conquête de la Frontière appartient déjà au passé, la Première Guerre Mondiale est imminente et le Mexique n'est plus le paradis des desperados. Sam Peckinpah ne se pose pas la question de la coexistence de ces quinquagénaires pour la plupart, purs produits de l'Ouest Sauvage, dans un monde dominé par le revolver semi-automatique, le fusil à pompe, la mitrailleuse et l'automobile. Le générique avec ses arrêts sur image noir et blanc très contrasté façon livre d'histoire annonce clairement la couleur : ce sont des vestiges d'un passé qui n'a plus droit de cité.

 

Toute la marche narrative de La Horde sauvage s'articule autour de ce mouvement, de la fuite vers un Mexique utopique à l'acceptation de leur disparition inéluctable. D'abord Pike, Dutch, Angel et les frères Gortsch caressent le rêve illusoire de se refaire une santé financière, un dernier gros coup avant de finir leurs jours tranquillement toujours plus au Sud. Cette chimère se voit matérialiser sur l'écran par un abandon de la modernité de San Rafael vers les paysages de la Sierra mexicaine où les membres de la horde tombent les habits de soldats pour ceux de la panoplie type du cowboy avec colt six coups, Stetson et pur-sang. Comme si porter ses habits leur permettraient d'oublier ce présent insupportable. Certes, Pike et ses compères sont tout sauf des enfants de choeœur. Ce sont des outlaws de la pire espèce dont les compétences sur un C.V. se limiteraient au vol et au meurtre. Mais ce sont aussi des hommes et surtout des amis indéfectibles. Deke Thornton, passé dans le camp ennemi pour échapper à la prison, ne lâche-t-il pas aux demeurés qui lui servent de gâchettes qu'il donnerait cher pour cavaler de nouveau avec Pike Bishop ? Ce dernier ne provoque-t-il pas la tuerie finale pour venger la mort d'Angel ?

 

Paradoxalement, c'est en échouant à vouloir démystifier radicalement le western que Big Sam achève de basculer La Horde sauvage dans la catégorie chef d'œoeuvre. Le cas Pike Bishop est d'ailleurs éloquent par son incapacité répétée à protéger les siens (sa maîtresse, Deke Thornton, ses complices blessés qu'il abat sans sourciller, Angel enfin). Pour réussir à se supporter, Pike s'est enfermé dans un rôle de cynique appâté par l'argent vite gagné… jusqu'à ce que sa vieille carcasse fatiguée enjambe difficilement son cheval… Empêtré dans ses contradictions, sa honte et ses regrets, William Holden signe une de ses plus mémorables performances (secondé par Ernest Borgnine dans son plus beau rôle). Pike Bishop symbolise à lui seul le thème du film qui est moins la violence que l'honneur. Leur mort est inéluctable, choisir ce moment les rend libres et leur permet de recouvrer une dignité enfouie depuis bien trop longtemps. Le caractère définitif de leur geste fait toute la beauté de la chose, en périssant vaillamment, écrasés par le nombre, ils embrassent un mythe qui va plus loin que le simple camp de Agua Verde, ils deviennent les légendes qu'ils ont toujours rêvés d'être. Peckinpah troque les mythes des anciens pour d'autres, plus sanguinolents et brutaux mais pas moins magnifiques. Indispensable.

 

Résumé

Newsletter Ecranlarge
Recevez chaque jour les news, critiques et dossiers essentiels d'Écran Large.

Lecteurs

(5.0)

Votre note ?

commentaires
Aucun commentaire.
votre commentaire