Critique : Casino

George Lima | 4 juillet 2005
George Lima | 4 juillet 2005

Comment critiquer Casino sans verser dans la redondance ? Tout a déjà été dit, la plupart des réflexions se résumant souvent à une unique phrase : ce film est un chef d'œuvre et Scorsese est un génie. Un point de vue qui, selon la fan que je suis, ne mériterait aucune explication, la simple vision du film ne pouvant (d'un point de vue très subjectif) que convaincre les plus réfractaires. Mais, afin de ne pas m'attirer les foudres de la rédaction et par souci d'objectivité (aussi partielle soit-elle), voici, en vrac, quelques arguments qui devraient vous pousser à voir ou à revoir ce monument de cinéma :


Pour l'un des plus longs et des plus beaux flashback de l'histoire du cinéma. Scorsese a l'art de happer le spectateur dès la séquence d'ouverture en la rendant paroxystique là où les autres donnent le plus souvent dans l'introduction explicative. Malgré les 2h50 de bobines, le suspense reste entier sur le sort de Sam « Ace » Rothstein, le héros dont la voiture explose dès la première scène. Peu de metteurs en scène peuvent se vanter d'avoir réussi un tel pari !


Parce que Casino est l'exemple type du cinéma scorsesien que tout néophyte saura utiliser à bon escient pour comprendre les préoccupations du cinéaste culte et se faire mousser lors d'un dîner de cinéphiles. Les thèmes abordés ici par le réalisateur sont ceux qui animent ses films depuis les années 60 et l'avènement de la « Film Generation » (Nouvelle Vague américaine composée entre autres de Coppola, Lucas, Spielberg, De Palma et Scorsese). De Mean Streets à Casino en passant par Raging Bull, le réalisateur tourne des films d'homme sur fond de religion, de folie, de violence, de pouvoir, et de paradis artificiels (femmes, drogue, argent…). Le tout reposant sur une structure narrative commune construite en trois étapes : l'ascension, la chute et la rédemption d'un héros qui revient finalement au point de départ. Ici, Sam finit comme il a commencé, à savoir comme bookmaker solitaire à la solde des parrains. Ou la démonstration par Scorsese que le rêve américain n'est qu'une promesse éphémère, pas une réalité !


Pour le mode de narration si personnel du réalisateur dont la voix-off dédoublée (De Niro et Pesci) n'alourdit jamais le propos mais le clarifie. Une narration appuyée par une bande originale qui, plus que d'être une usine à tubes, joue le rôle de troisième narrateur. Chez Scorsese, la musique ne se contente pas de rythmer le récit à coups de chansons branchées. Elle reflète très exactement l'état d'esprit des personnages comme lorsque Love is strange résonne lorsque que Sam « De Niro » Rostein- est frappé d'un coup de foudre fatal pour Sharon « Ginger » Stone.

Pour l'aspect « documentaire » du film. Adapté d'une histoire vraie par le scénariste émérite des Affranchis, Casino mêle petite et Grande Histoire sans jamais léser l'un des deux partis. Nicholas Pileggi décortique ici le fonctionnement et les codes des casinos pendant leur période dorée en gardant l'œil impartial d'un documentariste ne portant aucun jugement sur ses personnages, aussi vils et psychotiques soient-ils.


Parce que Casino, bien qu'étant une grande fresque bigger than life sur une époque révolue, est surtout un film d'auteur intimiste. Même s'il n'a pas œuvré dans les casinos de Vegas, Scorsese filme les caïds de Little Italy qu'il connaît si bien pour les avoir côtoyés lorsqu'il était enfant.
Parce que vous aimez Affranchis, Le Parrain, Donnie Brasco, Le Clan des Siciliens, Mean Streets….
Pour le portrait métaphorique et nostalgique d'une Amérique déçue et décevante. Entre répulsion et admiration, Scorsese dresse une critique acerbe d'une société qui n'a pas tenu les promesses de bonheur et d'opportunités auxquelles elle s'était engagée. La séquence finale où de vieux touristes retraités envahissent les casinos comme ils envahiraient Disneyland est une magnifique métaphore sur une société basée sur le respect et régie par des codes d'honneur devenue, à force d'excès, une vulgaire usine à rêve et à fric.


Pour la plus poignante histoire de couple que Scorsese ait filmée. Un amour si pur (malgré la drogue et l'alcool !) qu'il ne réclame aucun retour, Sam aimant éperdument une femme ne le lui rendant que très modérément.
Parce que Scorsese est un révélateur de talent. Après Ray Liotta dans Affranchis ou Jodie Foster dans Taxi driver pour ne citer qu'eux, Sharon Stone a su prouver grâce à son rôle de junkie glamour et hystérique sombrant à petit feu dans le néant qu'elle était une actrice épatante. Ou du moins qu'elle pouvait l'être, même si aucun film depuis n'a vraiment confirmé cette tendance.


Pour deux des plus beaux spécimens de mâles de l'Histoire du cinéma : Robert de Niro et Joe Pesci. Casino offrait à de Niro, acteur fétiche de Scorsese, son dernier vrai beau et grand rôle au cinéma. Tous les jeunes cinéphiles devraient se ruer sur ce long-métrage pour reconnaître que De Niro vaut bien mieux que des rôles de guignols pour comédies de bas étage recyclant et caricaturant ses prestations maffieuses d'antan. Moins classe et plus nerveux, Joe Pesci se voyait offrir après Affranchis un deuxième rôle taillé à la mesure de son grand talent : celui d'un roquet hargneux, méchant, et hystérique, adepte de tous les excès et des déferlements de violence.
Parce que ce même Pesci vous apprendra comment tuer un homme à coup de stylo bic ou à l'aide d'un étau, la technique consistant à y coincer la tête de la victime et à serrer jusqu'à expulsion des yeux.


Parce que, justement, la violence chez Scorsese n'est jamais gratuite mais crue, frontale et souvent insoutenable. Insoutenable car elle n'est que le reflet d'une terrible réalité. Le réalisateur new-yorkais n'a jamais craint la controverse et filme la violence telle qu'elle est sans l'esthétiser ni l'édulcorer. Cruel, sadique et sanglant, Casino est le témoignage honnête d'un réalisateur sur un milieu dont le respect accordé aux codes n'avait d'égal que la punition infligée à ceux qui les brisaient.


Pour le meurtre de Nicky Santoro (Joe Pesci) et de son frère, aplatis et réduits en bouillie (au sens propre du terme) à coups de battes de base-ball avant d'être enterrés vivants pour « servir d'exemple ».
Parce que Casino, comme tous les films de Scorsese, ne sera jamais obsolète puisqu'il s'appuie sur des faits existants et des sentiments crédibles (l'amour, la haine, la dépendance, la soif de pouvoir…) que tout un chacun est susceptible d'expérimenter. Qu'on l'aime ou non, Casino ne laisse pas indifférent et c'est bien là toute la différence entre les travaux des faiseurs et les œuvres des auteurs.
Enfin et surtout parce que Casino est un chef d'œuvre et que Scorsese est un génie.

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(4.3)

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