Daredevil : critique de la director's cut

Jean-Baptiste Herment | 9 décembre 2004
Jean-Baptiste Herment | 9 décembre 2004

Probablement le film de super héros récent le plus décrié à sa sortie, Daredevil mérite pourtant bien mieux que la réputation de canard boiteux qu'il se traîne depuis ce jour. 

Le film se doit donc d'être revu, la tête froide. Sorti après le X-men de Singer et le Spider-man de Sam Raimi (considérés, à tort ou à raison, comme les maîtres étalons du film de super héros moderne), Daredevil fut accueilli avec mépris par la plupart de ceux qui l'ont (mal?) vu. Mark Steven Johnson a répété que le film avait dû subir des modifications peu avant sa sortie pour offrir au public un film plus léger et moins long.
Le métrage se vit donc amputer d'environ trente minutes (dont une sous-intrigue de procès impliquant un personnage campé par Coolio) pour le rendre plus dynamique. La plupart des scènes dites psychologiques sont donc passées à la trappe. Puis, dans un même effort de ratisser plus large, les passages les plus violents furent adoucis. Le film d'abord classé R par la MPAA se vit attribué le PG-13 de rigueur tant prisé par les exécutifs des majors. Des exécutifs bien plus intéressés par les billets verts que par le respect du matériau d'origine.

 


Si ces retouches forcées amoindrissaient l'impact du film, Daredevil – version salles – demeurait tout de même une adaptation intéressante sur le thème du vigilante. La version filmée affichait une direction artistique très proche du Daredevil période Frank Miller, ce qui n'était pas pour déplaire aux fans du personnage. Très comic book dans le traitement (ambiances nocturnes stylisées, bagarres dans le plus pur style Marvel), il manquait cependant à Daredevil une densité scénaristique et une fluidité formelle que ce director's cut lui restaure enfin.

La grosse demi-heure ajoutée est à la fois constituée de scènes totalement inédites et de petits ajouts sur les scènes préexistantes. En voici l'état des lieux :

Les scènes d'action sont plus longues et plus violentes. La version salles souffrait d'un montage syncopé, ce qui n'est plus le cas ici. La première bagarre de Daredevil avec des bikers dans le club est donc plus dynamique et plus méchante (beaucoup d'os brisés). Les autres scènes mouvementées bénéficient toutes de petits ajouts, les plus notables étant le baiser malsain de Bullseye à Elektra et les nombreux inserts de plans lors du final entre le Kingpin et Daredevil. Un final qui devient du coup un vrai combat mano à mano dans la plus pure tradition comic book. Toute cette âpreté qui manquait à la précédente version est donc de mise ici et permet d'orienter Daredevil vers ce qu'il se devait d'être : une relecture adulte et sombre, et non l'ersatz de Spider-man que voulait en faire le studio.

 

 

Plusieurs scènes viennent étoffer les personnages : Bullseye faisant son numéro à l'aéroport (Colin Farrell tout en sobriété), le triste quotidien de Matt Murdock dans son appartement, ou encore le Kingpin en train de liquider deux de ses gardes du corps (le rendant ainsi bien plus menaçant).

Une nouvelle intrigue au cours de laquelle Matt et Froggy prennent la défense d'un jeune homme accusé de meurtre (rôle interprété par Coolio). Cette histoire, qui peut paraître de prime abord inutile, se révèle en réalité indispensable tant elle souligne l'aspect humain de Matt Murdock, défenseur des innocents. De plus, elle offre à Jon Favreau beaucoup plus de scènes, au cours desquelles il se révèle vraiment drôle (les scènes de procès) et le binôme parfait du héros (il prend en charge l'enquête dans le dernier tiers du film). L'affaire cachant bien plus qu'elle ne le laisse supposer, nous nous garderons d'en dire plus, mais la force de cette histoire est de se mêler harmonieusement aux autres, formant ainsi un tout cohérent. La version courte annihilait sans ménagement cette structure et laissait les personnages errer sans but. Le director's cut corrige le tir en impliquant chacun d'entre eux dans une intrigue plus complexe et plus attrayante que celle de la version salles.

Deux scènes ont été – judicieusement – retirées : la scène d'amour entre Elektra et Matt, et une scène de confession dans une église. Tournées après le refus de sortir en salles le montage director's cut de Mark Steven Johnson, elles avaient été ajoutées de manière peu convaincante au reste du métrage. L'histoire d'amour est ainsi plus sombre et tragique, les deux héros n'ayant pu consommer leur amour avant la mort d'Elektra.

 

 

Les enjeux du film se retrouvent donc sensiblement modifiés par ce director's cut. Plus axé sur la vengeance et sur l'action dans son premier montage, le film se voit à présent comme le portrait d'un homme rongé par la culpabilité (la thématique la plus passionnante du personnage, due à Miller) et se cherchant une rédemption salvatrice. On entend Daredevil répéter plusieurs fois : « I'm not the bad guy ! » La schizophrénie latente du héros est au cœur du film. Avocat et vigilante, Daredevil souffre de sa condition, et cette version, par de nombreux et subtils ajouts, dépeint ses super pouvoirs presque comme une malédiction. Il faut ainsi voir la troublante scène dans son appartement au cours de laquelle il entend les cris d'une femme agressée dans la rue et que l'on voit, nous spectateurs, rampant aux côtés du justicier. Hésitant à intervenir car épuisé par ses différents faits d'armes de la journée, notre héros laisse finalement la malheureuse à son triste sort.

La plupart des personnages bénéficient donc tous de cette version longue, même si le personnage d'Elektra reste LA déception du film. En effet, Johnson s'approprie le personnage en changeant son histoire et ne rend absolument pas justice à la tueuse sexy du comic. Elle est ici bien trop lisse pour atteindre la dimension érotique et létale que Miller lui avait conférée.

 

 

Résumé

Daredevil se voit donc offrir une deuxième chance et permet d'apprécier la vision de Mark Steven Johnson dans son intégrité. Et même si son jeune réalisateur n'a pas les épaules assez larges pour transcender un tel projet (on aurait aimé voir Alex Proyas sur le projet), Daredevil – Director's cut reste l'une des meilleures adaptations Marvel qu'on ait pu voir.

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Lecteurs

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commentaires
Flo
07/03/2020 à 15:20

Un film détesté de manière irrationnelle par le plus large public (suiveurs?).
De manière générale fidèle à l’essence du personnage, sombre, traumatisé et catho irlandais. L’histoire père/fils est sublime, la musique entraînante, l’intrigue du director’s cut pleine comme un oeuf, Colin Farrell qui vole le film à chacune de ses apparitions « cocaïnées », comme Bullseye dans les comics…

Sans être si incroyable, l faut se battre pour ce film, même si ce n’est que du cinéma (et que la série tv a repris plusieurs de ces idées).
Et une petite pensée pour le projet de série tv prequel, inspirée du comic Daredevil: Jaune, qui devait suivre la franchise en parallèle...

« Quant à Daredevil, bientôt tout le monde saura la vérité… Tout le monde saura que ce sont des héros qui ont fait cette ville …! »

- Inspiration ciné: "Les Anges de la nuit" (1990), "The Crow", "Spider-Man".
- Inspiration comics: Tout Frank Miller, et les dessins de Joe Quesada.

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