Critique : Angoisse

Par Julien Welter
20 septembre 2004
MAJ : 29 mai 2024
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Deux ans après Cat People (La Féline), deux films fantastiques (I Walked with Zombie, The Leopard Man) et un de guerre (Days of glory) plus tard, Jacques Tourneur a réalisé Experimental Perilous (Angoisse) pour la RKO. À priori pas capitale, cette phrase permet tout de même deux constations essentielles pour mieux aborder ce long métrage. Premièrement, le réalisateur a déjà livré les perles du genre fantastique qui lui permettront, quelques années plus tard, d’accéder au panthéon du cinéma ; deuxièmement, il aborde au sein du studio une série de récits réalistes.

Ce suspense entièrement déroulé, on constate d’ailleurs qu’il ne recèle rien de fantastique, et pousse même plus avant la veine psychanalytique qui parcourait La Féline. Plus qu’à un dérèglement du réel, la résolution de cette intrigue est en effet redevable à l’inceste, au père et à la mère absents, ainsi qu’à toutes ces relations problématiques qui n’étaient pas pour déplaire à Freud. Toutefois, en maître du suggéré et de l’invisible, Tourneur approche cette histoire réaliste avec les outils du fantastique. Comme si les vieilles habitudes étaient difficiles à perdre.

Car en racontant quasiment entièrement l’histoire au travers des yeux d’un médecin détaché et un peu psychologue, il adopte un point de vue concret mais également limité, ce personnage n’ayant qu’un rôle périphérique. Il se crée alors naturellement des trous dans la narration, que le réalisateur exploite par sa mise en scène et transforme en moments… d’angoisse (seule explication de la traduction incongrue du titre original). Ainsi ponctué d’une incompréhension due à l’apparition et la disparition de personnages, le récit diffuse imperceptiblement une atmosphère fantastique. On peut citer par exemple la présence absente d’un enfant, dont on parle mais que l’on ne voit ni n’entend jamais, et qui noue le mystère un temps ; la disparition physique brutale de Cissie, puisqu’il n’y a pas d’enterrement ; l’apparition puis l’évanouissement d’un amant dans le récit. Toutes ces sources d’interrogations bloquent la lecture réaliste et créent alors admirablement l’intrigue et le suspense.

Angoisse n’est sûrement pas le chef-d’œuvre de Jacques Tourneur (voir plus haut). Mais son économie et son efficacité à mener une « murder story » classique en éludant simplement quelques évènements fondateurs, sont une preuve indéniable du talent de l’homme et de la valeur intrinsèque de cette honnête production.

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