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Longlegs : critique d’un Silence des Agneaux satanique

Par Judith Beauvallet
11 juillet 2024
MAJ : 19 juillet 2024

Le réalisateur Oz Perkins a su se faire remarquer des amateurs d’épouvante avec des films comme I Am the Pretty Thing That Lives in the House et Gretel et Hansel, et sa nouvelle œuvre, Longlegs, était attendue par certains comme le messie. Il faut dire que le projet avait de quoi intriguer, au-delà de sa campagne de promo très efficace, puisqu’il rassemble Maika Monroe, révélation de It Follows, et Nicolas Cage, toujours plus embarqué dans sa quête de rôles détonants au sein de productions indépendantes. Les deux acteurs se retrouvent ici dans un polar horrifique habité de moments géniaux, mais aussi criblé de défauts.

Maika Monroe sur fond de paysage enneigé

Le magicien Oz

En 2023, le réalisateur Damián Szifrón offrait le très bon Misanthrope, réécriture moderne et dépressive d’un Silence des Agneaux sur fond de violences policières. Aujourd’hui, Longlegs vient compléter la sainte trinité des thrillers mettant en scène une jeune recrue du FBI accompagnée par un mentor dans la recherche d’un tueur en série aussi charismatique qu’effrayant, le film d’Oz Perkins représentant la version épouvante et quasi-fantastique du concept. Fort de son profil de réalisateur-esthète, Perkins frappe très fort dès la séquence d’introduction, dont l’atmosphère et la mise en scène font frissonner au plus profond de la colonne vertébrale.

L’image est presque entièrement blanche, entre la neige qui recouvre tout, la maison qui se détache à peine dans le décor, et le ciel pâle qui surmonte l’ensemble. Lorsque Longlegs apparaît partiellement, il est lui aussi vêtu de blanc, et sa peau (pour le peu qu’on en voit) n’est pas davantage colorée. Le petit aperçu de son physique dérangeant n’en est que plus frappant, seule branche immonde à laquelle se raccrocher dans cet univers froid et vide. Perkins s’amuse d’entrée de jeu à construire une atmosphère particulièrement noire avec une image particulièrement blanche, se réappropriant avec génie la représentation de la menace humaine comme grand méchant loup de conte de fées.

Le petit chaperon rouge et le blanc méchant loup

Et ça ne fait que commencer, bien que cette séquence reste peut-être la plus forte du film. Par la suite, Perkins enchaîne les scènes au rythme lent, aux images belles et étranges, et au suspens intenable. Mention spéciale à la séquence dans laquelle Lee explore une maison vide à la recherche du tueur. L’héroïne est filmée de dos, tandis qu’elle brandit son pistolet devant elle, parcourant les pièces dont le calme n’est perturbé que par les bâches en plastiques soulevées par le vent. De quoi rappeler la fameuse scène du Silence des Agneaux dans laquelle Clarice Starling cherche son chemin chez Buffalo Bill, alors que celui-ci l’observe avec ses lunettes à vision nocturne. Et ce n’est pas pour déplaire.

Mais le passage le plus effrayant est sans doute celui qui montre Lee tenter de déchiffrer les messages de Longlegs (qui se prend un peu pour le Zodiac) chez elle le soir, et que le tueur lui-même vient… la taquiner. Suspens simple mais efficace et jeu sur le son, avec toujours un aller-retour entre les cadres larges et vides et les plans resserrés du regard de Lee sur son travail, cette séquence est une leçon de thriller horrifique à elle toute seule. Malheureusement, elle est peut-être le dernier coup de génie du film.

Ta déco quand tu as promis à tes gosses d’afficher leurs dessins moches

Le magicien ose

Oz Perkins sait faire de belles images et construire de belles atmosphères, c’est sûr. Mais comme c’était déjà le cas pour ses précédents films, l’écriture pâtit cruellement de sa préférence pour l’esthétique. Ce défaut était particulièrement criant dans I Am the Pretty Thing That Lives in the House, joli fantôme évanescent sans squelette qui charmait mais ennuyait surtout. Il en était toujours un peu de même dans Gretel et Hansel, que Perkins avait toutefois eu le bon goût de ne pas scénariser. Avec Longlegs, le réalisateur est de retour à l’écriture, et ça se sent.

Forgeant toute la première (et magnifique) moitié du film sur le mystère et la suggestion, donnant l’impression que quelque chose d’insaisissable et de potentiellement fantastique se trame dans cette affaire, Perkins casse dans la deuxième partie tout ce qu’il a entrepris. Trop d’intrigues se croisent sans avoir été correctement installées, résultant en un carambolage d’informations et de dialogues explicatifs dans le dernier segment, alors que toute l’ambition du début était d’engager une enquête tout en silence et sous-entendus.

Le meilleur rôle d’Annabelle

C’est au moment où Lee et son mentor découvrent l’une des poupées hyper réalistes que l’on comprend que le film n’est pas à court de bonnes idées, mais qu’il se lance trop tard dans des sous-intrigues qui mériteraient de leur accorder plus de temps pour qu’elles fonctionnent. Ainsi, ces fameuses poupées sont à la fois sous-employées et superflues dans un film qui n’avait pas besoin d’elles pour faire flipper. Il en est de même avec la dimension satanique (finalement à peine effleurée) de l’histoire, qui semble particulièrement forcée dans un récit qui fonctionnait parfaitement sans elle.

Avec ce retournement de ton et de rythme va aussi une tendance à trop exposer le personnage de Longlegs, qui perd d’ailleurs en potentiel horrifique et en charisme au fur et à mesure que son importance dans l’histoire est précisée et relativisée. Le spectateur doit se rendre à l’évidence que beaucoup des effets pourtant réussis de la première partie visaient en fait à construire artificiellement un mystère autour de choses finalement très peu mystérieuses, et que le réalisateur a beaucoup compté sur l’esbrouffe. Sans même parler d’éléments posés comme cruciaux dans le parcours de Lee, comme son intuition à toute épreuve, qui ne resserviront jamais après une ou deux scènes.

Le spectateur devant la manière dont se boucle le scénario

Le magicien dose

Pourtant, malgré cette arnaque assez évidente du scénario, Longlegs parvient à laisser une impression majoritairement positive. Tout d’abord parce que la force de la séquence d’introduction reste en tête pendant tout le film et encore bien après. Il y a aussi la beauté visuelle qui, si elle trahit le désintérêt du réalisateur pour la rigueur de l’écriture, apporte elle-même beaucoup au récit. On peut par exemple souligner le grain et la colorimétrie de la photographie qui, en réponse aux flash-backs cadrés comme des diapositives, continuent de donner l’impression que Lee voit les choses comme des photos d’enfance. Son rapport au passé, omniprésent, détermine autant son approche de l’enquête que l’image.

Mais ce qui fonctionne aussi particulièrement bien, c’est évidemment le casting. Les afficionados du genre seront forcément ravis de voir Maika Monroe revenir dans ce genre de rôle, car si l’actrice tourne régulièrement depuis l’indépassable It Follows, elle peine à s’imposer dans des productions solides. En héritière neurasthénique de Jodie Foster, elle confirme ici avec talent son adéquation au genre de l’horreur sombre et contemplative.

On vous montrerait bien la tête de Nicolas Cage avec son maquillage, mais les photos de promo ménagent la surprise

De l’autre côté, il y a évidemment Nicolas Cage, joker improbable d’un film qui fait de lui un pur boogeyman. Le caractère souvent méta des derniers rôles de Cage, dont la carrière s’auto-commente de plus en plus au fur et à mesure que l’acteur choisit des rôles toujours plus loufoques, perdure dans Longlegs. Arborant une allure complètement décalée et étrange, ce tueur représente le marginal par excellence, d’autant plus que son visage est transformé par la chirurgie esthétique pour des raisons inconnues. Rien d’anodin pour le paria inclassable d’Hollywood qui va toujours là où ne l’attend pas, surtout s’il peut y ajouter une touche d’auto-dérision.

Si Longlegs déçoit largement dans sa dernière partie, il faut donc bien admettre que le film a suffisamment d’atouts pour séduire et habiter son spectateur, le marquant au fer rouge à plusieurs reprises. Ca ira pour cette fois, Perkins, mais peut mieux faire pour la prochaine fois.

Affiche Longlegs
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Résumé

Si la première moitié du film s’avère à la fois sublime et terrifiante, la seconde déçoit en révélant les fondations vermoulues d’une intrigue bancale. On retient toutefois la mise en scène experte, l’atmosphère à demi fantastique et le casting parfait.

Autres avis
  • Geoffrey Crété

    Un pur film de mise en scène, où le réalisateur Oz Perkins instaure une ambiance délicieusement dérangeante grâce à un sens du cadrage, du montage et de la musique impressionnant. Le problème : le scénariste Oz Perkins.

  • Mathieu Jaborska

    Finalement, Longlegs n'est pas différent de son alléchante campagne promotionnelle : volontairement cryptique, mais uniquement à des fins de démarcation.

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Commentaires
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cuchulainbzh

Très surcoté. En plus, j’ai trouvé une forme de ressemblance entre Longlegs et Nicole Kidman, qui m’a un peu sorti du film.

Nemo Marc

La Vengeance a un Prix ( GOD IS A BULLET ) avec Maika Monroe. La révélation du film.
La fille d’un flic BOB est kidnapper pas des dingues de SATAN. Case se propose de l’aider elle faisait partie du Gang…un film trash un sacré film.
☆☆☆☆☆

eliezach

Après une bande annonce qui nous promettait un film digne ou au moins équivalent au silence des agneaux ,Il faut bien reconnaître Que l’ambiance et la tension qui règne dans beaucoup de scènes nous ramène à son aîné malheureusement la faute à un scénario qui ne développe pas suffisamment les enjeux de l’histoire le jeu d’acteur est plutôt bon le début du film avec la scène dans la première maison est impressionnante peutêtre trop, par la suite elle va nous amener progressivement à une histoire sur la jeune policière et sa famille qui vont prendre place pour au final nous amener sur le 3e acte qui va malheureusement ne pas tenir ses promesses avec un personnage qui se veut Démoniaque, on hésitera entre la caricature et le rire je pense que l’acteur frise le ridicule dans la scène d’interrogatoire et qu’un jeu en retenu aurait amené beaucoup plus de force à cette histoire néanmoins j’ai passé un bon moment à le voir même si je ne reviendrai pas dessus à l’avenir

EUh

imaginez Le silence des agneaux, mais là Clarice parle en vitesse x 0,2 tout le film en regardant dans le vide, Buffalo Bill chante la macarena et écrit des lettres en hiéroglyphiques et Anthony Hopkins imite Michel Leeb et grimpe aux murs et dit Gloire à Satan, et ajoutez des notes de violon stridentes toutes les 2 minutes pour créer une atmosphère (vous pouvez aussi en option ajouter une maman à Clarice à qui on aura dit « improvise, joue la folie, non non, oublie la subtilité, le spectateur est débile il faut qu’il comprenne bien que t’es folle), et Vous avez Long legs, vendu comme un chef d’oeuvre de l’angoisse aux États-Unis.

Oldskool

J’ai vraiment mal à mon cinéma. Sa lorgne du côté Silence des agneaux, Seven, Twin peaks, sans en avoir l’écriture, le style, la grâce, tellement invraisemblance, on comprend rien… L’inspectrice insipide qui fait plus flipper que Nicolas Cage… Y a qu’à voir quand elle discute avec la fille de son supérieur au bord du lit… Tu te dis il manque plus que sa tête pivote à 360° et hop l’exorciste… Elle décode les messages en 24 secondes Chrono, ouvre un livre de versets à la page triangle et élabore un calcul qu’elle est la seule à comprendre pour tout décoder… Et tout le long c’est comme ça… Ils font même une autopsie sur une poupée… ALLO UNE POUPÉE !!! Je pourrais continuer comme cela ADVITAM ETERNAM tout du long… Ouais vraiment j’ai mal à mon cinéma !

Spazz

J’ai trouvé l’ambiance du film incroyable autant par la réal sobre que par la colometrie
la première scène est saisissante
la confrontation avec cage est son hommage à Heather ledger
le final est poussif il est vrai il fait penser à du james wan
mais le travail sur l’ambiance en font une excellente série b avec une très bonne actrice d bon moment de tension
chose que je n’ai pas compris c’est les intertitres en français ?
ik est vrai que l’écriture de la fin n’est ps exemplaire surtout au vue du début qui privilégie le hors champs
mais bon un vrai bon moment de cinéma
à mettre à côté de late show with the devil
mes 2 bonnes deucouvertes de l’année

Nemo Marc

LONGLEGS un POLAR GROTESQUE et surtout ne faite pas la comparaison avec Le Silence des Agneaux ou Zodiac.
La première partie on suit l’Agent Lee Harker , des flashback de son enfance juste l’apparence de Longlegs interprété par Nicolas Cage. Son pire rôle son maquillage du grand guignole.
La musique insupportable qui appuie inutilement , des clichés vu et revue de l’adoration de SATAN . Ce film une purge qui fait pale figure à tous ces films qui ont marqués le genre des Sérial Killer Movie.
Une ☆ pour Maika Monroe

Joël

Très déçu du film dont j’attendais beaucoup. Soporifique. Ça m’a au moins permis de revoir Angel Heart pour me rabibocher avec le film « satanique ». A des années lumières à tous les niveaux.

penny-jammer

Assez aligné avec vous. Néanmoins, le film ne m’a pas quitté depuis que je l’ai vu.

newt

Hélas, sur ce coup-ci, je rejoins Matthieu. Une succession de vignettes élégantes autour de l’imagerie du serial-killer satanique, mais rien de neuf, ni même d’efficace, tant Perkins travaille à mon sens davantage des motifs esthétiques que de la vraie « mise en scène ». Pas un pet de tension pour ma part. Et on sent un net refus du gore, peut-être par mépris du genre, peut-être par maladresse, en tout cas, ça contribue à ce côté chichiteux désagréable du cinéma de Perkins. Pas aussi ennuyeux que son Gretel and Hansel, mais encore un coup dans l’eau de l’Elevated-horror, qui a du mal à trouver de nouveaux ambassadeurs. J’ai juste bien aimé Maika Monroe, aux antipodes de son rôle dans It Follows.